Vendredi 13 novembre 2009 5 13 /11 /Nov /2009 03:35

CHAPITRE 2 


   Le soleil ressemble maintenant à une grosse pêche à moitié écrasée qui éclabousserait l’horizon de son jus odorifère. La comparaison amuse Liffey par son côté finalement réaliste, comme elle scrute depuis une heure déjà la courte vie du crépuscule, appuyée au rebord de la fenêtre, la tête sur les bras. Elle a fini en avance sur l’horaire qu’elle s’était fixé, elle s’est inquiétée pour rien. Toujours très efficace au travail, que ce soit à l’usine ou ici chez elle dans ce qu’on pourrait appeler un boulot d’appoint. Depuis son plus jeune âge le mélange d’attirance et de répulsion qu’elle garde en elle pour les armes à feu lui permet de se charger sans que sa conscience ne la taraude de l’entretien et de la réparation – tâche dont elle s’acquitte mieux que quiconque – d’une grande partie de l’arsenal de l’île. Ce qui ne l’empêche pas de considérer tous ces objets comme des « engins de mort ». Le plus important pour elle est la somme non négligeable que lui rapportent ces « vérifications » ; une sorte d’argent de poche qu’elle n’utilise que pour subvenir un peu mieux aux besoins essentiels de sa fille et la gâter quand elle en a l’envie, dans la mesure de ses moyens.
   Elle s’extrait de ses pensées et se retourne pour la regarder. Qu’est-ce qu’elle est mignonne quand elle dort comme ça, ses petites pattes en guise d’oreiller… Tam s’est assoupie en attendant que sa mère en ait fini avec ses « machins ». Rien d’étonnant à ce qu’elle soit fatiguée, vu l’énergie qu’elle doit déployer tous les jours à l’école pour suivre les leçons, et surtout se faire respecter. La condition de fille d’importée n’est pas des plus enviables. Liffey a beau s’en rendre compte elle n’y peut pas grand chose, et culpabilise souvent, en vain… Elle aussi a beaucoup souffert. Mais avec le temps elle a également réussi à nettoyer sa mémoire de toutes les scènes difficiles de son enfance sombre et sale. Pas par lâcheté. Plus par fatalisme. Ses nuits sont bien assez agitées comme ça elle n’a pas besoin de s’atermoyer là-dessus quand elle est debout.
   Debout ? Voilà exactement le mot qu’il lui faut pour se secouer un peu elle aussi, sa tête est en train de jouer au métronome et ça l’agace. Elle se donne une claque – légère, la claque -  et déjà dans l’idée non-avouée de s’amuser se met à ramper sans bruit vers Tam.
   Quatre coups réguliers sur la porte répandent leur son sec et pauvre dans la pièce au moment précis où la jeune femme penchée tout contre le visage de sa fille s’apprête à la réveiller doucement pour lui demander de préparer la table. La petite ouvre instantanément les yeux et se retrouve nez à nez avec sa mère.
 « Qui c’est… » murmure-t-elle faussement inquiète.
 « Je sais pas… un monstre ? » répond Liffey, plus que prête à jouer le jeu.
 « Un gros monstre ? » continue Tam, tout sourire, avec dans les yeux cette lueur qui pourrait parler d’elle-même, propre aux enfants. J’ai pas peur ma maman est là.
 « Peut-être… Oui, c’est peut-être le très-gros-monstre-très-intelligent-qui-frappe-aux-portes-avant-d’entrer ! »
 « Ah ? C’est un nouveau celui-là, je le connais pas ! » un petit rire scintille et se fond aussitôt dans le silence.
 « Oh là là, tu devrais, c’est le plus méchant de tous ! En plus il s’attaque toujours d’abord aux petites filles qui ont pas mis le couvert ! »
 « Mais c’est terrible ! Qu’est-ce que je vais faire maman ? J’ai peur ! »
   Elle s’accroche au bras nu de sa mère, fin, gracile. Sous ses doigts la peau douce et chaude frémit. Sous cette peau elle entend vivre et remuer les muscles de celle qui lui a donné la vie au péril de la sienne, par une nuit de tempête. Même dans le cadre du jeu cela l’emplit soudain d’un pur concentré d’invincibilité absolue, elle se sent tout à coup envahie par une puissance salvatrice, ce courage supérieur qui lui manque tant quand elle n’arrive pas à s’endormir. Pourquoi je peux pas dormir avec toi maman ? Parce que tu es trop grande, tu dois apprendre à être seule dans ton lit, maintenant ! Une chose est sûre Tamise donnerait cher pour qu’elles restent ensemble figées ainsi à jamais et que cette sensation continue de faire résonner tout son être pour l’éternité.
 « T’en fais pas ma puce, je suis là ! Le gros monstre n’a qu’à bien se tenir ! Il sait pas encore à qui il à faire ! Qu’il y vienne, je vais lui montrer, moi, ce qu’a dans le ventre une maman-qui-a-peur-de-rien ! » pour appuyer ses propos Liffey part d’un grand rire théâtral (vraiment) tonitruant qui éclate et rebondit sur les quatre murs, le plafond et le plancher dans un va-et-vient presque étourdissant.
 « Bon, quand vous aurez fini de faire les andouilles je pourrai peut-être entrer… » la voix audiblement amusée elle aussi perce pile à travers la porte depuis l’extérieur. Nouveau court silence étudié.
 « Oups, c’est juste Clyde » lâche la grande, feignant la surprise mais franchement prise de rigolade.
 « Eh, va donc te mettre ton juste où je pense, tronche de merlan ! »
   Cette fois c’est la petite qui éclate de rire en se figurant concrètement sa maman avec une tête de poisson. Le genre de rire à vous illuminer un grand coup les ténèbres les plus profondes, les pires gouffres d’idées noires, comme ceux que l’on ne rencontre que dans les circonvolutions malades des cerveaux adultes. A cet instant Tamise est pour sa part folle de joie que Clyde soit venue lui rendre visite. Elle abandonne le bras maternel et se précipite vers la lourde porte en bois de chêne renforcé. Elle ne fait même plus attention à la coupure qu’elle s’est faite hier à l’école, juste sous la plante du pied droit. C’est dire si elle exulte. Elle ouvre les cadenas un par un, rapidement, toute sautillante parce que certains sont encore trop hauts pour elle. Elle soulève péniblement la barre de fer principale et peut enfin actionner la poignée. La porte pivote paisiblement sur ses gonds.
   Clyde apparaît, baignée dans la lumière mourante. Elle couvre presque toute l’embrasure. Très grande, plutôt massive dans l’attitude mais élancée par le corps, pour la résumer une seule expression vient à l’esprit : elle en impose. Tam lui saute au cou sans hésitation aucune. Elle l’adore pour maintes et diverses raisons qui, il peut être nécessaire de le souligner, ne sont pas uniquement matérielles ou bêtement intéressées. Bien sûr Clyde ne passerait jamais sans penser à un petit quelque chose pour « son tam-tam préféré » ; des images, un livre, de la musique, des friandises, des vêtements ou autres. Mais la petite s’applique à ne jamais réclamer non plus ; on lui a  expliqué un jour que ce n’est pas de cette façon qu’on obtient ce qu’on veut. Pas la peine de répéter elle comprend vite. De plus elle a horreur qu’on la traite de « profiteuse », et comme quoiqu’on dise elle préfère les câlins elle ne se prive pas. C’est presque comme si ça lui suffisait.
 « Bonsoir mon petit sucre, tu m’attendais ? Fais-moi un bisou… »
 « Non, j’étais en train de dormir, tu m’as réveillée, mais en fait je suis très contente que tu soies venue parce que, euh… ben maman elle déteste quand je dors pas dans mon lit, et queeuuuh… en plus j’ai pas mis le couvert, alors tu vois… »
 « Ah bon ? C’est sûr que c’est pas sérieux, ça… Coucou Lili tu veux que je le fasse ? » dit Clyde, toujours avec Tamise dans ses bras.
 « Non merci t’es gentille, je vais me débrouiller c’est pas très long. Viens t’asseoir, plutôt… »
 « C’est pas de refus j’ai eu une foutue journée ; mais dis-moi, ta marmotte, là, elle pousse vraiment comme un champignon ! Je fatigue déjà trop… » continue-t-elle en faisant mine de soupeser le « morceau ».
 « Eeeeh je suis pas grosse, moi ! » coupe la petite, à peine vexée.
 « Meuh j’ai pas dit ça mon canard, je dis juste que c’est moi qui faiblis… » Clyde la rassure
 « Ca c’est bien vrai ! T’as même pas pu battre l’autre empotée de Kansas avant-hier ! » confirme Tamise en rigolant, la langue tirée.
 « Hé, ça n’a rien à voir, ça, elle a triché, c’te truie ! Et toi, est-ce que je te demande si t’es fière que Colorado la trop bête ait eu une meilleure note que toi en arithmétique ? » rétorque Clyde, tirant la langue à son tour.
 « Eh, mais j’avais mal à la tête ! Et pis comment tu le sais, d’abord ? »
 « Ha ha, c’est que j’ai mes sources… Et le coup du mal de tête, on me la fait pas, à moi ! Va falloir que tu trouves autre chose si tu veux que je te croie, ma jolie. »
 « Je te jure j’avais mal à la tête ! » la petite continue de rire à essayer de convaincre Clyde – « le détecteur de mensonges humain » (autoproclamé) – avec ses demi-vérités.
 « A d’autres, je te dis ! – un peu plus bas pour en rajouter dans le « dramatique » - je sais même que tu as une amoureuse… »
 « Quoi ? Mais, mais, euh… c’est même pas vrai, d’abord ! » lance Tamise, pour l’instant plus surprise que véritablement gênée.
 « Ha ha tu vois je sais tout ! » Clyde triomphe.
 « Et c’est qui alors ?
 « La petite Néva de la classe 5. »
 « Même pas vrai ! » crie la petite emportée dans son élan.
 « La fille de Rhône ? » demande Liffey avec une légère envie de participer à la conversation. Tamise et Clyde ont entre temps fini par s’asseoir à la table basse, la première sur les genoux de la seconde. En parfaite synchronisation les deux se tournent vers Liffey et en guise de réponse hochent la tête d’un air censé être grave. Tellement grave que, étant donné l’extrême sérieux du sujet, Liffey ne peut elle non plus se retenir de rire.
 « C’est même pas elle, d’abord ! »
 « Ah bon ? Moi on m’a dit que vous vous étiez même fait un bisou… sur la bouche ! »
 « Quoi ? Mais qui t’a dit ça ? » Tamise est maintenant rouge comme une écrevisse.
 « Je suis bien informée, je te dis ! »
 « En fait, euuuh, c’est pas ce que tu crois, c’est Néva qui… fait ça à tout le monde euh… toutes ses amies… c’est presque comme dire bonjour, pour elle… elle… est un peu bizarre, tu vois ? »
 « Mmmmh je vois je vois… n’empêche qu’elle est drôlement mignonne tu trouves pas ? » rajoute Clyde, taquinant avec délectation sa petite préférée.
 « Euh ben… si, c’est vrai… elle est mignonne… » avoue Tamise qui ne sait plus où se mettre.
 « Donc j’avais vu juste… mes sources sont bonnes, ouh que je suis contente ! hihi…  »
 « Mééééeuuh j’ai dit non c’est pas elle, et pis… »
   Liffey de son côté préfère finalement observer les deux oiseaux en plein débat. Etudier en détail les moindres aspects de la personnalité  à peine fixée de sa fille lui procure un plaisir immense. Ce n’est en définitive que dans ces moments-là, si précieux, que Tamise se montre un peu sous son vrai jour de vraie petite fille. Envers Clyde elle éprouve un éventail de sentiments très variés, camaïeu complexe complet et labyrinthique qui va de la reconnaissance, de l’admiration pure à une certaine jalousie honteuse et obscure en passant parfois par l’attirance la plus primaire, reptilienne. Cette femme est avant tout, malgré ses manières plutôt rudes sa voix presque rocailleuse son physique impressionnant, la seule qui puisse « redonner son âge » à Tam. Une féminité alternative se dégage de ce corps plein, de ces mains fortes et douces à la fois. De son buste tout entier jaillit un instinct maternel parallèle, indépendant, voire à contre-courant, dont seules peuvent bénéficier les femmes à qui le ciel a refusé le bonheur d’avoir un enfant. Que celles et ceux qui considèrent encore qu’une mère ne peut et ne doit être une amie révisent leur jugement et regardent attentivement avec quel art Clyde est parvenue au fil des années à faire voler en éclats ces cloisons réputées indestructibles qui la séparaient de son « petit sucre ». Elle est autre. Elle est au-delà de l’idée même de maternité. Liffey sait qu’elle a manqué de commettre l’irréparable le jour où elle a appris qu’elle ne serait pas inscrite  sur les listes maternelles. On lui a refusé le bonheur. On l’a amputée à jamais de ce qui aurait fait d’elle une femme comblée. On lui a arraché des mains la chair de sa chair avant même que celle-ci existe. Pendant des mois elle est restée inconsolable. Liffey se souvient avoir passé de nombreuses nuits à ses côtés, à faire de son mieux pour lui faire oublier sa condition. Elle ne pleurait que très rarement la journée, mais lorsque le soleil se couchait son désespoir revêtait une sorte d’habit lunaire suranné qui le rendait insupportable. Cloîtrée à l’intérieur de son grand lit froid, recroquevillée dans ses draps mouillés de larmes elle sombrait lentement, la grande fille d’ordinaire si solide et courageuse s’offrait petit à petit au Néant glacial qu’on lui imposait, chaque nuit un peu plus passive et inerte face au désarroi grandissant qui frappait ses nerfs et son esprit jusqu’aux axones. Liffey s’était mise à vouloir la réchauffer. Touchante vision que celles de ces deux corps de gabarits si différents serrés l’un contre l’autre, frissonnants l’hiver sous les couettes et l’été dans la chaleur accablante, nus et en sueur, le contact physique comme seul moyen d’oubli le plaisir charnel comme unique voie d’expression, unique issue unique fin. Mais encore plus touchante fut la joie sincère de Clyde pendant toute la grossesse  de Liffey. Leurs rapports se sont alors inversés : Clyde aux petits soins pour son amie, toujours là quand il fallait, douce et attentionnée, d’une gaieté sans faille, ne perdant pas une seule occasion de caresser le beau petit ventre rebondi ; et Liffey, tout à fait prête à se laisser dorloter, mais souvent prise à son tour de crises d’angoisses de coups de déprime trop forts pour n’être mis que sur le compte du bouleversement hormonal. Pourtant dès que ça allait trop mal elle pouvait compter sur Clyde. Clyde n’était jamais loin. Ce n’est que bien plus tard que la jeune maman s’est rendue compte, bien qu’elle ne comprit pas les causes de ces crises, que son amie lui avait probablement autant sauvé la vie, sinon plus, qu’elle la sienne.
 « Et toi Liffey qu’est-ce que t’en penses ? »
 « Moi ? euh… penser de quoi ? » elle a complètement perdu le fil
 « Mais de la petite Néva, bien sûr ! »
 « Ah, oui… En fait je la connais pas très bien »
 « Et sa mère ? » Clyde commence son interrogatoire discret.
 « Ca c’est une autre histoire… j’ai pas particulièrement envie d’en parler… »
 « Ah ? »
   Si toute la curiosité du monde pouvait être réduite au niveau d’une monosyllabe ce serait sans aucun doute celle-là.
 « Quoi, ah ? »
 « C’est précisément le genre de truc – tu me connais – qu’il faut pas sortir quand je suis dans les parages… »
 « Quel truc ? »
 « Le « j’ai pas envie d’en parler ». Y’a rien de pire pour attiser ma curiosité, qui a d’ailleurs pas besoin de ça pour être grande tu le sais. »
 « Ho, tu m’emmerdes… »
 « Maman, dis pas de gros mots ! » Tam rappelle à l’ordre
 « Pardon mon ange, t’as raison. Mais c’est de la faute de Clyde c’est elle qui fait exprès de m’embêter alors qu’elle connaît déjà la réponse. »
 « Mooooaa ? Mais pas du tout ! J’aime juste me tenir au courant, rien de plus » assure Clyde, assez vexée d’être accusée à tort.
   Effectivement, à cet instant Liffey ne se doute pas que son amie ne fait pas semblant. Elle ne croyait pas avoir été aussi discrète et ne pouvait s’imaginer que Clyde serait autant capable de se voiler la face.
 « Mais si tu crois que je vais te laisser t’en tirer comme ça… »
   Il y avait quelque chose de triste voire pathétique dans l’attitude de cette jeune femme prête à se balancer sa naïveté à la figure sans vraiment s’en rendre compte, par une ironie presque douloureuse, travaillée.
 « Arrête un peu, Clyde, s’il te plait… » Liffey n’est pour sa part plus d’humeur à plaisanter.
 « Et toi Tam, tu sais quelque chose ? » continue Clyde, imperturbable, prise à son tour dans son élan.
 « Ben non… ou… en fait j’ai juste remarqué que Rhône et Maman sont souvent ensemble. Mais je sais pas ce qu’elles se disent c’est toujours quand je suis à l’école. – c’est Liffey qui rougit la première, désarçonnée par l’innocence toute fraîche de sa fille – et puis elles se retrouvent la nuit je crois… - de légèrement rouges les visage des deux femmes passent au blanc, d’un seul coup, et les yeux dans les yeux elles se figent – J’ai déjà entendu maman partir pendant que je dormais, ou alors c’est Rhône qui vient la chercher ; mais je sais pas où elles vont… »
 « Oh… - c’est un gouffre, un abîme immense qui sépare ce oh du ah prononcé deux minute auparavant – Voyez-vous ça… »
   Ces trois mots déboulent sur un ton affreusement neutre, transparent. Ils percent chacun la chair de Liffey comme autant de flèches gelées. Quant à l’expression, ou plutôt le masque en lequel s’est transformé en l’espace d’une demi-seconde le visage de Clyde, il est tellement froid, impassible jusqu’à la douleur que son amie ne peut se retenir de baisser le regard. Bien qu’elles préféreraient mourir que de faire subir à Tamise une dispute aussi soudaine qu’incompréhensible, ridicule et (presque) sans fondements, les deux femmes ne trouvent à l’inverse plus la force de dire quoi que ce soit. Le silence plombé qui s’abat sur les trois corps et explose au sol revient exactement à la même souffrance aiguë pour la petite. Ca la brûle de l’intérieur, comme si son sang devenait acide, sa lymphe chlorée et que son cœur se transformait en une bombe à l’explosion anormalement lente, alors qu’à l’extérieur l’atmosphère saturée de glace change les particules de l’air en milliards de microscopiques lames de rasoir givrées qui filent le long de sa peau à vif. En quelques secondes Tamise devient la plus livide des trois.
 « Qu… qu’est-ce qu’y a ? J’ai dit quelque chose de mal ? »
 « Tais-toi, Tam » lâche Liffey dans un souffle bien avant de réaliser son erreur. Dans ces moments-là on a beau être la meilleure des mères connaître son enfant sur le bout des doigts l’aimer comme on ne pourra jamais s’aimer soi-même, l’Erreur finit toujours par se montrer, vicieuse, pernicieuse, tout simplement humaine.
   Des larmes se mettent à couler lentement le long des joues toutes lisses de Tamise ; sans bruit elles glissent jusqu’au menton avant de tomber sur ses genoux en faisant un petit ploc ploc. C’est ce ploc ploc qui tire brusquement les deux femmes de leur léthargie abasourdie. Très vite elles tentent de remédier à la situation. Elles consolent tant bien que mal la petite elles lui demandent pardon Liffey la prend dans ses bras, l’embrasse, puis c’est au tour de Clyde, elles ne se regardent pas ou à peine, sinon pour se jeter des coups d’œil furieux et coupables à la fois. Avec lourdeur elles arrivent finalement à changer de sujet.
 « Tiens, mais tu m’as pas encore fait voir ton carnet de notes aujourd’hui, non ? Va me le chercher il faut que je le signe ».
   La petite s’exécute et pendant une poignée de secondes Clyde et Liffey se fixent, presque par surprise presque involontairement. Un mauvais écrivain dirait qu’il n’existe pas de mot pour décrire de tels regards, un mauvais poète qu’on y trouverait tout ce qui fait la Femme. Mais l’instant est trop bref et déjà Tamise revient à la table avec son cahier.
 « Eh bien dis-moi, c’est pas trop mal tout ça, hein ? » fait Liffey, se débattant du mieux qu’elle peut entre les cordes à violons.
 « J’ai même eu la meilleure note en dessin, là, regarde… » confirme Tamise avec un léger snif, ses mignons petits yeux encore tout rouges.
 « C’est bien ma loutre je suis très contente pour toi. Par contre tu vas me faire le plaisir de t’appliquer un peu plus en calcul, ça baisse constamment depuis le début de l’année ! »
 « C’est vrai c’est vrai, mais c’est pas facile aussi… »
 « Raison de plus ! Bon… et il est où ce fameux dessin ? » demande Liffey un peu moins empêtrée, et déjà plus motivée pour redonner le sourire à sa fille.
 « Ah, ben… la maîtresse nous les rend demain, elle les a oubliés chez elle ce matin… » explique Tam, plus sérieuse encore.
 « Tu me le montreras ? »
 « Bien sûr, et à Clyde aussi. J’en suis très fière vous savez… » un sourire réapparaît enfin sur sa jolie bouille. La fillette parcoure la table du regard plusieurs fois de suite, de bord à bord. Des billes qui lui servent d’yeux elle dévisage à tour de rôle sa maman et sa deuxième maman d’un air maintenant interrogateur et attendri. Ainsi naît dans la pièce-cocon l’impression étrange, ce sentiment diffus et brillant matérialisé par l’idée que quelque puisse être le problème c’est elle et elle seule qui aura toujours raison. A ce moment précis, Tamise se montre effectivement la plus mûre des trois.
 « Faut que j’y aille » Clyde brise le silence-caméléon
 « Déjà ? » répond étonnée la petite maîtresse de maison ; triste, aussi, mais après les larmes elle trouve qu’elle en a assez fait pour aujourd’hui.
 « Eh oui… on aura tout le temps de se voir demain de toute façon, pas vrai ? On discutera si tu veux. »
 « D’accord »
   Clyde se lève, s’étire un peu et se baisse à nouveau pour embrasser Tamise. La fillette restée assise passe ses bras autour du cou pulsatile de la jeune femme. Elle adore l’odeur de Clyde, ce mélange de senteurs tirées de fruits qu’elle ne connaît pas, le parfum si subtil qui émane de cette peau impeccable, entre le musc et le pin sans doute. Peu importe le nom réel de ce courant de fragrances pour Tamise c’était comme si les forêts qu’elle ne voyait qu’en images se dressaient d’un seul coup au milieu de l’océan et de cette île empuantie par le béton. Devoir lâcher le cou de Clyde amène la même souffrance, peut-être même encore plus insondable que le silence-mortier quelques minutes plus tôt. Lorsqu’on a sept ans, si l’idée de nostalgie est difficilement concevable, celle d’une nostalgie des choses qu’on a jamais connues et qu’on ne connaîtra jamais reste quant à elle quasiment impossible à appréhender. Pourtant Tamise est sous nombre d’aspects une enfant précoce, et c’est bien à ces concepts complexes qu’elle réagit alors qu’elle ne veut se résigner à laisser partir sa deuxième maman. Clyde se redresse enfin – avec quelque peine pour faire lâcher prise à la petite – se dirige vers le fond de la pièce prend le sac bien rempli – clic clic clac – le met sur son épaule et sort sans claquer la porte.
   Dehors la pêche a complètement disparu et c’est le gros bonbon à la menthe qui la remplace, majestueux et irréel.
   Plutôt sonnée Liffey se décide enfin à allumer une bougie pour constater que le couvert n’est toujours pas mis puis pense avec regret qu’elle n’a une nouvelle fois pas osé proposer à Clyde de rester dîner. Cela dit c’était clairement pas le bon soir, donc arrête tes jérémiades Tam doit avoir faim. Elle se lève et se tourne vers la cuisine, tandis que Tamise aperçoit avec un petit soupir de satisfaction le cadeau que Clyde lui a laissé. La petite déchiffre à voix basse les mots bizarres qu’elle ne comprend pas sur la couverture, prend le livre à deux mains et s’allonge avec. Les images lui plaisent. A l’extérieur la lune rayonne comme un soleil froid, son halo épars et mystique multiplié à l’infini par le bleu marine des minuscules dunes de l’océan.

Par injektileur - Publié dans : ishijima - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Jeudi 12 novembre 2009 4 12 /11 /Nov /2009 03:49

Cette fois avec un p minuscule parce que cela concerne ma petite personne.
Jamais je ne me ferai, je suppose, à ce sentiment que je fais naître chez les gens qui croisent mon chemin. Non pas que je sois impressionnant, au contraire. Peut-être quelque chose dans mes yeux. Personnellement c'était juste l'inquiétude distante de certaines et de certains qui parfois m'interpellait et me dérangeait. Les années filant j'ai appris à me blinder et à sélectionner sévèrement les humains autour de moi. Tellement sévèrement qu'à part une poignée de très bons amis qui sont tout pour moi, et ma famille proche, je n'ai plus personne. Je ne rencontre plus personne, et je n'en ai même plus envie. Passé le besoin de ne plus attacher d'importance au regard d'autrui, je me suis rendu compte que ce regard ne pourrait rien m'apporter, et qu'il fallait bien mieux que je réserve mon temps pour ceux que j'aime déjà, plutôt que d'essayer de faire des connaissances superflues et inutiles, de convaincre que non, je ne suis pas bizarre, juste un peu las, et que ma lassitude m'amène à dire des choses qui vont à l'encontre de la pensée commune et du comportement naturel, parfois.
Lorsque j'en ai eu assez de vouloir convaincre le monde en personne, j'ai pensé que derrière un écran, les gens n'auraient pas d'a priori.
Grossière erreur, bien entendu. Et le doute de m'attaquer de nouveau, en ordre rangé. J'aurai beau me cacher au plus profond d'une caverne, je ne me débarrasserai jamais de ce que je suis. Qui a dit que les portes ouvertes n'avaient pas besoin d'être renfoncées encore et encore pour que l'Humanité soit chaque jour un peu plus sûre de ce qui l'attend?
Beaucoup de gens ne prennent jamais le temps de se laisser aller à une introspection. Ils ne se connaissent que très mal et connaissent encore plus mal leurs ennemis, leurs démons qu'ils rejettent d'une main lasse autant que je suis las de me défendre face à l'indifférence ou à l'hostilité que j'inspire souvent, rarement avec raison.
Mon ennemie, mes démons à moi je les connais parfaitement. Je les connais tellement bien que je me suis lié avec eux, bon an, mal an. Il y a encore peu de temps je croyais que je saurais en tirer de la force. Au moins un peu de force. Foutaises. C'est tout juste s'ils me donnent l'occasion pondre de cette note inutile parmi d'autres. Je n'ai pas créé ce blog pour parler de moi, à la base. Cela risque d'arriver de temps en temps, malheureusement. Je m'efforcerai de me retenir, promis.

Je fais peur, donc. J'avais pas forcément besoin qu'on me le fasse comprendre après toutes ces années. Maintenant c'est une certitude. C'est un acquis indélébile de plus. Et il faudra mieux que j'éteigne mon Mac la prochaine fois que j'aurai le réel besoin de vomir de telles insanités.

Par injektileur - Publié dans : insanités
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Mercredi 11 novembre 2009 3 11 /11 /Nov /2009 05:44

Quoi de plus logique et cohérent que de continuer à parler de l'Oubli un 11 novembre? Depuis la mort de Lazare Ponticelli et de Louis de Cazenave il ne reste officiellement en France plus d'anciens combattants. En cherchant rapidement on se rend compte qu'il en va de même pour les autres pays. Au jour où j'écris ces lignes tous les survivants des tranchées sont morts. Le 11 novembre n'aurait de sens que si l'esprit humain savait se dégager du simple confort d'un jour ferié, ferié pour une grande partie de privilégiés. Les poilus seront oubliés comme les autres, les monuments que chaque commune se plaît à poser n'y changeront rien, pas plus que les cérémonies. En revanche, hors de question de toucher à un jour ferié. Et hors de question pour moi de juger ce fait. Je suis le premier à apprécier le 11 novembre pour ce qu'il est. Fermé. Mais chaque année, beaucoup plus que pour les les fêtes religieuses, sans nécessairement me retrouver dans les cérémonies où les officiels aiment à se montrer, et doivent se montrer, j'essaye au maximum d'avoir ne serait-ce qu'une pensée pour tous ces hommes, souvent des gamins, et aussi pour leurs proches qui avaient tellement peur pour eux. Je ne suis pas un modèle, je vieillis moi aussi, c'est tout. Souvent aussi je les oublie.
Malgré les images qui restent, les films, les témoignages, la souffrance des tranchées, l'horreur de Verdun ne sont plus appréhendables que par copeaux. Ces survivants qu'on honore tant n'avaient pour la quasi-totalité d'entre eux que ces mots-là: "Arrêtez tout. Plus jamais ça. La guerre est une connerie abominable fomentée par des gens qui ne l'ont jamais faite, ou qui ont oublié eux aussi." Le moins que l'on puisse dire c'est qu'on a jamais écouté ces vétérans-là. Ceux qui ont connu les tranchées, pour de vrai, de l'intérieur, avec les explosions assourdissantes, le sifflement des balles et des oreilles, la crasse la boue le sang la douleur la faim la soif le froid la peur. Les derniers de la soi-disant der des der. Ceux qui l'ont appelée comme ça et qui priaient pour que personne ne vienne les contredire là-dessus.
Vous souvenez-vous de cette célèbre histoire de la trève de Noël 1914 à Frelinghien? Vous savez, quand les soldats britanniques et allemands se sont mis à jouer au football ensemble. Eh bien, cette histoire est comme beaucoup d'autres significatives de l'esprit humain. Les soldats ne voulaient plus se battre. On les a fait se battre, et se haïr. Mais à la fin, je doute qu'ils se haïssaient vraiment. Du moins pas ceux d'en face, mais plutôt ceux d'en haut, des deux côtés.
Alors des deux côtés, ceux qui n'en pouvaient plus, ceux qui se révoltaient, ceux qui se rendaient bien compte qu'on les traitait ni plus ni moins que comme de la chair à canon, ceux qui s'enfuyaient, ceux qui faisaient semblant, ceux qui se blessaient bizarrement, on les condamnait à mort, et si possible on les exécutait.
Mais il faut bien avouer que nous aurions plus de quoi repenser à tout ça, nous, la génération d'après 1974, si nous n'avions pas notre propre guerre à gérer. Plus fausse, plus sournoise, plus pacifique. Elle fait beaucoup moins de morts (quoique), et ceux-ci sont toujours du même côté. De l'un les pays en guerre, où il est beaucoup moins risqué d'être soldat que civil, et de l'autre, les pays en paix, où depuis 35 ans on essaye de nous faire croire que quoi qu'il arrive tout ira bien, puisque nous sommes en vie. Certes, en vie. Bien sûr, en vie.
Je pense que les salariés de France Télécom et de Renault qui se sont suicidés (partie émergée de l'iceberg) devraient être autant considérés comme des victimes de guerre que les trouffions qu'on envoie en Afghanistan ou en Irak et qui ont signé pour donner leur vie à leur pays parce que bien souvent ils n'avaient pas le choix. Je ne parle même plus des civils. Je ne veux plus me mettre en colère pour "rien".

Je suis toujours trop long sur ces sujets, mea culpa...

Par injektileur - Publié dans : divagations
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Mardi 10 novembre 2009 2 10 /11 /Nov /2009 00:53

(Voici donc la suite de "nous sommes des monstres". Bonne lecture.)

Pour l’instant il me fallait redoubler d’efforts pour communiquer avec Justine sans laisser transparaître ma haine à son égard. Exercice d’autant plus ardu que, comme je l’ai écrit plus haut, j’étais devenue sourde depuis que la platine s’était tue. Je me contentais d’incliner la tête en faisant semblant de ne pas comprendre ce que je ne pouvais pas entendre, ou de la hocher en signe d’approbation à ce que je n’aurais de toute façon pas voulu comprendre étant donné mon désintérêt total, et bien réel celui-là, pour ce que cette fille me racontait. Tout cela dans un naturel désarmant qui m’impressionnait moi-même. Cependant, et pour mon plus grand malheur, je finis néanmoins par être obligée de m’apercevoir que ce désintérêt de survie n’était pas réciproque. Pire même, nos sentiments l’une pour l’autre m’apparurent d’un coup diamétralement opposés. En d’autres termes, et sans me vanter – et il n’y a vraiment pas de quoi, je vous assure - j’avais l’impression qu’elle avait véritablement craqué sur moi, et ce, au moins autant que je la haïssais depuis la seconde où elle avait franchi le pas de la porte. Il fallait réagir, sous peine de se mettre très vite tout le monde à dos. A dire vrai, Jürgen n’aurait pas été là, je serais restée immobile, muette, à tenter de limiter les dégâts du mieux possible. Mais il était là et bien là, et la question ne se posait même pas. Je décidai donc de prendre les devants. Puisque personne n’avait l’air prêt à poser ses couverts pour remettre de la musique, j’allais le faire moi-même. J’interrompis Justine d’un vague geste de la main, me levai de ma chaise, me dirigeai vers l’étagère, et pris au hasard un CD parmi tous ceux alignés là comme d’étroits petits soldats de plomb en plastique. Si j’avais pu choisir je l’aurais fait, mais il faisait maintenant nuit et l’éclairage était braqué tout entier sur la table. Je ne crois pas aux miracles, mais j’ai été pour une fois forcée d’admettre que si ce n’en était pas un, le fait de tomber sur OK Computer de Radiohead s’y apparentait énormément. Je ne savais pas qu’il l’avait. Il faut préciser que la discothèque de Sylvain se composait à 90-95% de CD de Genesis, Elton John ou encore Iron Maiden, Guns’n Roses, Mötley Crue, ACDC et Lynnrd Skynnrd. Il ne s’en cachait pas mais pour ma part je me demande bien ce que je serais devenue si j’avais pioché dans ces… grands noms du rock. Ainsi, depuis lors, et encore aujourd’hui, l’une des grandes questions existentielles que je me pose est : Comment un être humain peut-il consciemment avoir à la fois du Radiohead et du Mötley Crue dans sa discothèque ?

   Petite anecdote freudienne pour alléger l’atmosphère : pas plus tard que la semaine dernière j’ai fait un cauchemar épouvantable. Je revivais la scène, mais sur l’étagère il n’y avait plus que des CD d’Angra. Je me suis réveillée trempée de sueur, traumatisée. Dans le souvenir que je gardais de lui, j’avais complètement occulté le fait que Sylvain était aussi un très grand fan de ce truc auquel certains ont décerné l’appellation de groupe de hard. Trop dur à supporter pour moi, sans doute. Fin de l’anecdote. J’ai encore une fois dynamité l’ordre chronologique, mais vous comprendrez que c’était pour la bonne cause. Ce genre d’expérience onirique a tout intérêt à être partagée, ne serait-ce que pour le bien des futures victimes, pour qu’elles se sentent moins seules dans leurs souffrances… Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour cette interruption momentanée de nos programmes. Et maintenant revenons à l’histoire.

   Sans plus me torturer les méninges, je rangeai Nirvana et enclenchai Radiohead. Comme je l’avais prévu, mon ouïe me revint intacte dès les premières mesures d’Airbag. Les guitares déflorèrent mes tympans et redéfrichèrent toutes les fréquences sonores qui m’étaient devenues inaudibles. La voix de Thom Yorke me fit pousser un petit soupir de soulagement, puis je retournai m’asseoir à table pour finir ma nouvelle platée de carbo. La place manquait, et Justine n’avait malheureusement rien trouvé de mieux que de s’installer entre Jürgen et moi. On ne peut pas dire que découvrir le son de sa voix fut un plaisir incommensurable. On venait de la servir elle aussi. Elle parlait la bouche pleine, l’air enchanté de mon choix.
 « Mm, tchu aimes Raviohead ? Moi auchi j’avooore ! Tchu fais que f’est moi qui lui ai donné ? mais f’est vrai que v’aime moins fe qu’ils jont fait jepppuis– un bout de lardon que je ne réussis pas à esquiver s’échappa de sa bouche pour venir se ficher à la vitesse de l’éclair dans mon œil gauche. Je m’essuyai avec un flegme tout ce qu’il y a de plus britannique – Oupf, dévolée, pardon, v’ai tellement faim ! – cette fois de la sauce jaillit et me manqua de peu. Elle pouffa en s’excusant encore, puis eut enfin la présence d’esprit de poser ses couverts et finir sa bouchée avant de continuer sa passionnante discussion à sens unique. Jürgen ne bronchait pas, mais me jetait de temps en temps des regards remplis de compassion. Le problème qui se pose avec les gens comme Justine, c’est qu’à un moment ou à un autre on finit toujours par être forcé de les écouter. Elle m’expliqua en détail détaillé les raisons de sa phobie de Kid A de son retard à la soirée, raisons dont je me fichais éperdument, vous imaginez bien. Pour tout vous dire, cela me surprit même de voir à quel point elle ne réussit pas à m’intéresser, ne serait-ce qu’une petite minute. Par pure déontologie pourtant, je me fendrai d’un résumé succinct. Selon mes prévisions, même à l’époque je savais que ma bonté aurait déjà dû me perdre depuis longtemps… Non, je déconne. En gros, même aujourd’hui, moi, j’ai honte de ma mauvaiserie mais elle

   Elle était très fière d’être membre de l’orchestre symphonique de la ville depuis deux ans. Avec la réputation honorable que celui-ci avait acquise, méritée ou non je ne saurais dire, cela s’était progressivement transformé pour elle en activité à temps plein. Elle me raconta, avec une certaine modestie qui n’était pas de trop je le jure, qu’elle avait eu sa médaille d’or au Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon. En flûte, donc. Ce qui me fit penser malgré moi qu’elle devait être plutôt douée. Mon dieu. Elle ajouta que si elle n’avait jamais tenté Paris, c’était avant tout parce qu’elle ne supportait pas cette ville. La modestie que je lui concédais disparut ainsi aussi vite qu’elle était venue. L’orchestre devant donner plusieurs concerts partout en Europe très bientôt, les répétitions se perdaient en longueur et en fréquence. Et c’était à cause de cela qu’elle ne connaissait pas d’heures. Elle sortait tout juste de l’auditorium, n’avait pas eu le temps de se changer et sentait mauvais la transpiration. Chose qu’elle n’aurait en fait pas eu besoin de préciser pour que je le remarque. A part ça, elle crevait de faim la moitié du temps et mangeait comme quatre dès qu’elle avait l’occasion, mais restait trop maigre. Ce qui la désespérait, la pauvre. Elle en remit une couche en se plaignant qu’elle avait aussi trop de poitrine. Selon elle ça ne lui allait pas du tout. Je tâchai de rester zen et entrepris de compter, afin de me détendre, les fois où elle se taisait plus de trois secondes, ou encore le nombre de « tu vois », « tu sais » et « tu comprends » qu’elle arrivait à placer dans ses phrases décousues. J’avais commencé avec les postillons mais ils étaient trop nombreux, c’en était devenu fatigant. Elle acheva d’engloutir son assiette, avala ce qui lui restait dans la bouche, et s’arrêta un long moment, comme saoulée par son propre flux vocal. Tout en se resservant elle-même une nouvelle rasade de pâtes, elle m’eut l’air de réfléchir à une conclusion valable.

   Entretemps, Jürgen s’était quant à lui levé et s’occupait à la cuisine d’installer les fromages sur un plateau et de couper du pain. Je l’observai attentivement. Il était aussi concentré que s’il s’était agi d’une opération chirurgicale. En ce qui me concerne, je ne l’avais encore jamais trouvé si séduisant, voire sexy. Il ne manquait plus que le tablier. Cela vous paraîtra ridicule, mais rien qu’à le voir un couteau à la main je sus qu’il savait faire la cuisine. Et il n’y a rien de plus désirable qu’un homme en train de faire la cuisine, aussi sommaire soit-elle. Amies lectrices, pensez-y, mettez vos hommes aux fourneaux et sachez que, selon moi, les féministes ont surtout mené leur combat pour jouir de ce détail issu de leur profond sens de l’esthétique et assouvir leur libido bridée par des siècles de tyrannie masculine.

   Plaisanterie mise à part, la conclusion de Justine tomba soudain, sans prévenir, tel un couperet. Elle se sentait heureuse, elle aimait la vie qu’elle menait, mais en avait juste assez d’être prise pour une gamine par tous ses collègues de l’orchestre. Elle était beaucoup plus jeune qu’eux et ils en profitaient pour se permettre de la tripoter tout le temps. Ca l’énervait beaucoup et elle comptait sévir bientôt. Voilà. Point. Elle se tut enfin. Voilà donc tout ce qu’une flûtiste pouvait trouver de mieux en guise de point d’orgue. Tout ce qu’une médaille d’or du CNSM de Lyon réussissait à me transmettre de sa vie et de sa passion. Pas vraiment étonnée, j’eus toutefois pitié d’elle. Certes, une passion ne se raconte pas, justement, elle se vit ; mais il y a un minimum. Certes je ne l’aurais pas vu s’embarquer dans des explications trop complexes, ou exprimer des sentiments trop profonds pour elle. Et quand bien même j’admettais qu’elle puisse atteindre ces sensations et ses sentiments à travers son art, je savais qu’elle n’arriverait jamais à en faire part à quiconque. Contrairement aux apparences je ne la méprisais pas, non. Je considérais juste qu’elle ne méritait pas le nom d’artiste, et encore moins celui de musicienne. Je lui en voulais. J’avais pitié pour elle. J’étais triste. L’égoïsme humain me sautait à la figure, la gueule grande ouverte. Et le temps d’un tressaillement, la première phrase que j’avais lue l’après-midi me revint en mémoire. Nous sommes des monstres, oui. Mais j’étais encore très loin de saisir à quel point.

   Jürgen revint à table et je pus me reconcentrer sur le monde qui m’entourait. Je n’avais plus faim. J’étais rassasiée de pâtes, et de tout le reste. Sauf de lui, peut-être. Mais j’accusais le coup avec classe, et me servit en fromage. Du chèvre dont je ne pourrais pas me rappeler la provenance, ainsi que du bleu des Causses. J’avais alors un gros faible pour les fromages forts, et je me disais que cela me servirait de vaccin pour m’empêcher de trop coller Jürgen jusqu’à la fin de la soirée. Lui ne prit rien, en m’expliquant avec un sourire qu’il se réservait pour le gâteau. Je trouvai cela futé de sa part, mais tentai néanmoins de le convaincre de goûter à ces fromages délicieusement faits. Il ne voulut rien entendre et éclata de rire à la vue de mes mimiques de goûteuse professionnelle du dimanche. Je rougis de plaisir à le voir s’égayer de la sorte. Malgré le fait que nous ne parlâmes ensuite pas plus que depuis le début du dîner, il aurait vraiment fallu que je sois naïve pour ne pas remarquer que nos yeux se rencontraient toujours un peu plus souvent. Je faisais de mon mieux pour feindre l’indifférence. De son côté, Justine s’était tout bonnement « carpifiée » à son tour, un peu comme je l’avais fait à son arrivée, et s’appliquait à observer chacun de nous d’un air plat et pour le moins idiot, en se maquillant d’un sourire inexpressivement neutre dès que quelque chose de drôle parvenait à son cerveau ralenti par les quelques centilitres de bière qu’elle avait déjà bue. Ceci dit, bien avant qu’elle daigne se taire, un silence blasé s’était aussi petit à petit installé parmi nous, couvert par les harmoniques de Radiohead, et l’on n’entendait maintenant guère plus que Matthias et Christophe débattre avec verve sur les relations internationales, et sur le rôle de l’Europe et de la France dans le monde de ce tout début de XXIème siècle. Ils avaient commencé par parler de leur forme de soutiens-gorge préférée, et j’admirais presque leurs capacités à faire évoluer avec tant de brio le sujet initial, ou plutôt à en changer complètement sans faire capoter la sacro-sainte ligne rhétorique. Il va sans dire que je n’avais pas tout suivi. Je m’abstiendrai donc - chose rare - de juger. En revanche, je dirais que le gâteau était à la hauteur de tout ce qui l’avait précédé. Tellement léger que je ne rechignai pas à me laisser resservir. Le seul gros problème, selon les autres, fut l’absence – oubli fatal s’il en est - de café pour couronner le festin. L’annonce de Sylvain, un peu embarrassé, se vit accueillie par des cris de protestation faussement indignés. Tous s’insurgèrent ironiquement de la médiocrité du service de la maison. Comment ? Pas de café à la fin du repas ? Plus de café ? Mais c’est un scandale ! Nous partons sur-le-champ ! Nous ne reviendrons plus chez vous, monsieur ! Et laissez-nous vous dire que nous vous ferons une très bonne publicité autour de nous ! Et en plus, vous voulez un pourboire ? etc… Hilare, Christophe ajouta même qu’il avait trouvé un poil – non, pas un cheveu, un poil je vous dis ! – dans ses pâtes, ce qui me fit rire moi aussi, à ma grande surprise, pour la deuxième fois dans la même soirée. Car oui, mine de rien, j’aime beaucoup rire. Cela ne se sent peut-être pas dans ce que j’écris, et pourtant…

   Au-delà de toute considération « autobio-égocentrique », une telle sortie – précipitée – des invités eut pour moi à la fois un avantage – majeur – et un inconvénient – notable. D’un côté cela raccourcissait la durée de leur présence malgré tout insupportable, mais de l’autre cela signifiait que Jurgen ne serait pas long à partir non plus. Je dois avouer que je n’ai pas pu savoir comment Sylvain a pris cette fin de début de soirée rapide, drôle et très bizarre à mon goût, ou même s’il était au courant que le petit groupe avait à l’origine prévu de lever le camp avant minuit, chacun pour des raisons qui lui étaient propres. Matthias et Adeline avaient envie d’aller danser, Christophe voulait je cite « sé tirer una bomba latina dans les chiottes dou bar lé plous crade dé la ville » - probablement un de ses fantasmes à lui - et Lydia était fatiguée ; quant à Jürgen, il avait promis de passer chez des amis. Je n’osai rien lui demander. D’autant plus que Justine nous fit le bonheur de partir également. Elle prit Sylvain en aparté, le smoocha très fort alors que tout le monde récupérait ses affaires, puis revint vers nous et se sentit le besoin de se justifier. L’orchestre devait jouer à Hambourg en Allemagne mardi soir mais elle avait un avion à prendre le lendemain matin, très tôt, et elle avait pas encore tout préparé, donc il fallait pas qu’elle traîne plus longtemps. Evidemment je m’en contrefichais, mais je plaignais d’avance ce pauvre Jürgen à qui cela offrait un sujet de conversation surprise à endurer sur le chemin du retour. Ils sortirent en coup de vent et la porte claqua sur ma faiblesse. Je me moquais de savoir où ils habitaient, comment ils rentraient, s’ils avaient une voiture ou qui raccompagnait qui. Non, d’un seul coup je me bouffais les lèvres de ne pas avoir osé demander à Jürgen son numéro de téléphone. Tout était allé si vite… Si ma mémoire est bonne, ils avaient à peine dit au revoir et merci à Sylvain. Non je me rappelle maintenant que Jürgen y a pensé et que sa politesse m’a donné une raison de plus de regretter ce foutu numéro de portable. Quant à essayer de le soutirer à Sylvain, ma fierté me le refusait. Puis brusquement je souffris. Sylvain était aux toilettes moi je restais plantée devant la porte et je souffrais. Je me demandais pourquoi je n’étais pas déjà sur le canapé et je souffrais, pourquoi j’avais tenu à leur, à lui dire au revoir et je souffrais. Je me forçai à bouger et souffrais. Je m’assis sur le canapé et souffrais toujours. Je n’avais pas cessé de souffrir de toute la journée mais là c’était différent. Je souffrais. Pendant un moment je n’eus même plus du tout envie de sexe ; et souffrais encore. Je voulais juste Jürgen, je voulais juste son putain de numéro de téléphone. En d’autres termes, je souffrais. Ca passerait peut-être. Mais je souffrais.

   La musique s’était éteinte depuis cinq bonnes minutes. Relation de cause à conséquence évidente que j’étais incapable, dans mon nouvel état, de poser comme telle. Tout juste pouvais-je me convaincre de la rapidité avec laquelle ce dîner était passé. J’avais un peu plus bu que prévu et cela ne m’aidait en rien. J’entendis derrière moi Sylvain sortir des toilettes. Il traversa la pièce en jetant un coup d’œil dans ma direction, débarrassa ce qu’il restait sur la table, et se posta devant l’évier rempli de vaisselle sale. De dos il me demanda si tout allait bien. Je ne répondis pas, mais me contraignis à un geste de la main incompréhensible et passablement agacé lorsqu’il se retourna pour voir si j’avais bien entendu sa question. Je n’attendis pourtant pas qu’il m’appelle pour venir l’aider à la tâche. Je ne dis pas non plus qu’il fut facile pour moi de me relever du canapé trop bas et si moelleux, mais je le fis néanmoins, bon gré mal gré, prise de tremblements étranges qui ne pouvaient être dûs au froid inexistant. Parvenu à ses côtés d’un pas hésitant, je me mis machinalement à essuyer et à ranger ce qu’il me plaçait dans les mains. Je crois que nous n’avons pas ouvert la bouche pendant l’exercice. Mais le silence absolu – à peine entendait-on, par dessus les cliquetis neutres et l’eau qui coule, un couple jouir sans retenue de leurs probables retrouvailles de fin de semaine pressée – n’était plus aussi lourd que pendant le repas. En ce qui me concerne j’avais maintenant la tête plus vide que l’ascenseur dans lequel j’étais montée. Au moment de poser la dernière assiette dans la petite étagère blanche immaculée je me sentis presque reposée, ou du moins, assez léthargique pour en profiter. Un esprit creux avale tout ce qui l’entoure, pensai-je, quitte à risquer l’ingestion. Il va sans dire que c’était une sensation beaucoup plus agréable et apaisante que la souffrance qui m’avait envahie quelques minutes auparavant. J’ai toujours eu dans la tête cette girouette joueuse qui à chaque instant peut faire basculer d’un coup de queue les idées d’un côté ou de l’autre de la barrière. Ainsi, sous ses ordres, j’allais mieux. Sylvain s’essuya longuement les mains sans me regarder une seule fois et se dirigea vers le canapé, dans une démarche exhalant la nonchalance et la lassitude étudiée, pour s’y poser lourdement avec un soupir de satisfaction tout aussi conventionnel. Il ne manquait plus que les pieds sur la table pour que le tableau soit complet. A mon grand étonnement il garda ses baskets collées au revêtement du sol. Je n’avais pas l’intention de m’étendre sur la description du petit appartement de Sylvain, mais après maintmûres réflexions inutiles je vais quand même dire en deux mots ; de son sol. Ancienne future écrivaine en promo.

   Il était d’une plutôt jolie couleur sable, avec des motifs agencés en losanges comme le seraient ceux d’un carrelage normal. Sans le toucher on pouvait deviner que sa surface avait une drôle de consistance. Doucement rêche. Aléatoire et hasardeuse, dirais-je. En vérité j’avais depuis le début eu envie d’enlever chaussures et chaussettes, mais la bienséance me l’avait interdit face à la petite assemblée non-déchaussée. Le fait est que depuis toute petite je me baladais toujours pieds nus, que ce soit chez moi ou chez les gens que je connaissais un minimum. Je trouvais ça très agréable et beaucoup plus propre, du moins en ce qui concernait mon appartement, dont le plancher était couvert de tapis. Il faut préciser, car ce n’est pas évident pour tout le monde, que j’adorais les tapis. Je me détendais en faisant les cent pas sur les plus épais. Pieds nus, donc. Mais au-delà de mes inclinaisons personnelles, je me demandais pourquoi quelqu’un d’aussi propre, voire maniaque que Sylvain – aspect de son tempérament qui, bien qu’il ne se revendiquât jamais comme tel, n’allait pas du tout avec ses préférences musicales, à la base assez « rock crade », et qui lui valait d’essuyer quelques moqueries de la part de ses amis, moqueries dont il se moquait lui-même complètement – pouvait garder ses chaussures à l’intérieur de son appartement, et les faire garder à tout le monde sans sourciller.

   Je ne comprendrai jamais les hommes. Voilà en gros où je voulais en venir à travers ces considérations qui n’ont somme toute aucun rapport avec mon sujet initial. Satisfaite de ma conclusion enfonçeuse de portes ouvertes je retournai m’asseoir à mon tour sur le canapé, à côté de lui, sans trop de gêne car je ne faisais que récupérer ma place. Légitime. Sylvain ne m’eut pas l’air embarrassé non plus. Le silence qui glissait de lui vers moi puis de moi vers lui n’avait donc rien de plombé. Quitte à me répéter, j’irais jusqu’à dire qu’il était reposant. Tout ce dont j’avais besoin. Calme, repos, et sérénité. Je me serais d’ailleurs assoupie dans ce bien-être nouvellement conquis si Sylvain ne s’était malheureusement pas senti obligé de rompre le charme.
 « T’es bien calme, dis-moi… »
 « … ça m’arrive… »
 « Tu t’ennuies ? »
 « Jamais… je ne m’ennuie jamais. » répondis-je, sincère. N’ayant jamais réussi à cerner le sens de ce mot, j’en avais depuis longtemps conclu que cette notion m’était étrangère.
 « Tu peux rentrer chez toi, tu sais… »
 « Je vais pas tarder, laisse-moi me reposer deux secondes… »
 « Je te mets de la musique ? » reprit-il, après quelques instants de réflexion.
 « Surtout pas, tu vas encore me sortir un vieil album de Dream Theater… » lâchai-je avec une ironie lasse mais presque affectueuse. Sylvain éclata de rire.
 « Tu préfèrerais Elton John ? Lenny Kravitz ? Un petit Metallica peut-être ? »
 « Pas sûr… » ris-je à mon tour. Nous nous tûmes une nouvelle fois. A y repenser aujourd’hui je n’arrive pas à imaginer comment nous avons fait pour rester aussi à l’aise dans un tel silence, que nombre de personnes qualifierait de mort. Un silence de mort. Oui un silence avec tout un tas de petits squelettes tout mignons dedans, et des crânes souriants à pleines dents cassées. Mais entre Sylvain et moi (attention cliché) le vide sonore matérialisait notre capacité de communion au-delà de la simple parole.
 « Alors je mettrai pas de musique… »
 « Tu as tout compris. » conclus-je en souriant gentiment. Silence encore. Mon cerveau se nourrissait du peu d’images de Jürgen qu’il avait pu emmagasiner. Je ne pourrais dire si Sylvain s’en est aperçu ou non. Je ne le connaissais peut-être pas si bien que ça, et je n’avais aucune certitude, et cela m’arrangeait au final plus qu’autre chose. Je ne réalisais alors pas combien Sylvain était capable de se taire lui aussi. De fait, bousculant toute logique, c’est moi qui repris la parole.
 « Dis-moi, je pensais tout à l’heure, tu pourrais me dire pourquoi ce bâtiment s’appelle Camus ? Tu le sais ? A chaque fois que je viens te voir je veux te poser la question et puis j’oublie… » fis-je d’une voix enrouée par manque d’utilisation. La question trottait effectivement dans ma tête creuse cataclop cataclop les squelettes se font bousculer, s’ébranlent un peu, puis se reconstruisent les uns les autres en se marrant depuis longtemps et j’étais contente qu’elle refasse surface alors que j’avais Sylvain à ma disposition.
 « Ah, ça… en fait c’est une volonté de l’architecte, à ce que je sais … » commença-t-il à expliquer sans enthousiasme ni surprise.
 « Comment ça, une volonté ? »
 « Une faveur que les proprios et le conseil municipal lui ont accordé, si tu préfères… »
 « Et donc ? »
 « Est-ce que tu connais le nom des deux autres ? »
 « Non. »
 « C’est Brecht et Dostoïevski. »
 « Oh, vraiment ? »
 « Ouais. Je crois que c’était ses écrivains préférés. Pourquoi je dis c’était, moi, il est encore vivant, je crois… » fit Sylvain, à part lui.
 « Je vois. En tout cas il a bon goût. » repris-je.
 « Et des convictions politiques très marquées… il paraît que son projet a mis du temps à être accepté par le conseil municipal… »
 « parce qu’il est un membre actif du Parti Communiste. » coupai-je.
 « Exactement. Comment t’as deviné ? » me demanda-t-il en me fixant, avec une touche d’admiration à moitié feinte dans la voix et le regard. Je le remarquai aisément, car, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, nous ne nous étions pas regardés dans les yeux depuis mon arrivée, sinon à peine lorsqu’il avait dû venir m’ouvrir la porte.
 « Ben, j’ai toujours pensé qu’il fallait être un peu coco sur les bords pour supporter les pages de Camus… » Après un court instant où il eut l’air de chercher à cerner le fond de ma pensée – ironique ? pas ironique ? Moi-même je ne sais plus pourquoi j’ai sorti ça - il éclata de rire. Je l’imitai.
 « Si tu le dis… personnellement j’aime bien Camus mais je me sens pas communiste pour autant… et puis je crois avoir lu quelque part qu’il s’est éloigné du Parti, à la fin de sa vie… »
 « Peut-être, si tu le dis. Je plaisantais, tu sais. En fait, moi, je suis pas fan. Je respecte, c’est tout. »
 « Ouais, mais je sais pas pourquoi je te vois bien revenir chez toi avec ta baguette toute chaude et l’Huma sous le bras. » Nouvel éclat de rire.
 « Parce qu’y’a encore des gens qui lisent ce truc ? »
 « Ah, là, tu marques un point ! » acquiesça Sylvain, de plus en plus hilare à l’idée de me voir déguisée en beauf pilier de comptoir. Il se moquait de moi et de mes préjugés, mais de son côté il ne valait guère mieux, à associer inconsciemment les mots « communiste » et « plouc ». Néanmoins je riais et cela me faisait du bien. Nous riions ensemble, à la fois l’un de l’autre, de nous-mêmes et du monde entier. Puis nous replongeâmes dans le silence, le sourire imprimé sur nos lèvres. Dehors il faisait maintenant nuit noire, mais la vallée assimilait le fouillis inextricable des rayons lunaires combinés aux lourdes lumières de la ville pour n’en réfléchir que l’essence la plus pure. Bleue, verte, luisante de noir. Aujourd’hui dans l’ensemble du magasin, toutes les descriptions signalées par une pastille de couleur sont à -50%. N’hésitez pas !
 « B,C,D… il manque le A » marmonnai-je.
 « Mm… tu dis quoi ? »
 « Je dis qu’il manque un A. »
 « Comment ça ? »
 « Brecht, Camus, Dostoïevski… il manque le A, non ? »
Sylvain pouffa. Je devais avoir l’air trop sérieux. A vrai dire, je l’étais. Sérieuse. Rire m’avait amenée à cette détente en phase terminale où l’on laisse parfois échapper des choses insignifiantes et bancales.
 « T’es vraiment bizarre, comme fille. J’y avais jamais pensé. Sûrement parce que c’est une coïncidence que t’es la seule à avoir remarqué. Je t’ai dit que c’est ses écrivains préférés…» se contenta-t-il de dire en guise de commentaire, sans se départir de son grand sourire. Je ne l’écoutai pas.
 « Peut-être que ça représente un élément qui manque à sa vie. Peut-être qu’il a voulu en faire un symbole ? Peut-être qu’il a été amoureux d’une Anna ou d’une Alice et qu’il veut se prouver qu’il peut l’effacer, la zapper complètement, elle, juste elle. »
 « Peut-être qu’il n’aime pas la lettre A, ou bien qu’il préfère le béta à l’alpha… » continua Sylvain, amusé mais finalement peu surpris par mes questionnements. Je l’entendis à peine.
 « Peut-être que la lettre A lui rappelle sa période anarchiste soixante-huitarde qu’il a complètement occultée depuis, ou alors peut-être qu’il veut montrer son désaccord total avec les anarchistes d’hier et d’aujourd’hui, et de demain aussi… » poursuivai-je, à la fois rêveuse et concentrée.
 « Ehh je croyais qu’il était communiste ! – Sylvain rit une dernière fois puis redevint brusquement sérieux – Vive les amalgames… mais tu sais, tu ferais mieux de t’occuper de toi-même avant d’inventer des vies et des idées à des gens dont tu sais strictement rien - lança-t-il quasi-froidement. Le silence qui suivit s’alourdit légèrement. Il avait raison. – et permets-moi de te dire que je trouve que t’as mauvaise mine. Voire une sale tronche… »
Cette fois-ci je ne pus faire semblant de ne pas entendre. J’avais beau ne pas être vexée – je manquais un peu de pêche pour ça – j’avais besoin d’une réponse bien sentie, et vite, pour que ça fasse son effet.
 « Désolée d’être fatiguée par ma très longue journée… »
Très moyen mais c’était tout ce que j’avais en stock à cet instant-là. Dépêchez-vous dépêchez-vous il n’y en aura pas pour tout le monde. De plus, c’était la vérité ; et comme chacun sait, la vérité est plus forte que toutes les injures (proverbe porteur d’eau aux rivières pondu sur le vif par votre humble servante en manque de génie d’improvisation, si tant est, entre nous, qu’elle n’en ait jamais eu, même un petit poil de rien du tout). Je faillis me lever pour partir mais me ravisai immédiatement. Cela était en complète opposition avec ma personnalité lente et passive. Je ne suis pas quelqu’un de surprenant. Je ne l’ai jamais été et ne le serai probablement jamais. Je restai donc assise, sans rien dire. Après un certain bien-être – trop bref – c’était bien la fatigue qui m’envahissait. Je ne mentais pas. Sylvain le savait.
« Tu veux boire quelque chose ? Tu… as soif ? » demanda-t-il, plus hésitant. Il est vrai que la table devant nous, nette de tout cadavre de bière ou autres cendriers remplis, prenait un aspect surréaliste tellement elle était impeccable. Nous avions tout simplement oublié de nous servir  après le repas, comme la tradition l’exigeait – tradition méconnue ailleurs que chez les alcooliques confirmés ou en devenir – une dernière collation pour la route.
 « Non, ça va… » répondis-je sèchement. Sylvain ne trouva cette fois rien à rétorquer. Dans le coin-cuisine également, avec sa platitude sans conviction, la table sur laquelle nous avions mangé m’interpellait par sa propreté. Cela me mit soudain beaucoup plus mal à l’aise que ce à quoi j’aurais pu m’attendre. Fatiguée. Sylvain et son appart me parurent d’un coup trop lisses pour être honnêtes. Il y avait quelque chose de louche dans cet environnement limpide qui m’entourait, quelque chose auquel je n’avais auparavant jamais prêté attention. Trop propre pour moi. J’avais honte, je crois. Et c’est cette honte qui me décida enfin à me lever. Dans ma tête les images de Jürgen se mêlèrent aux différents vertiges provoqués par la précipitation du mouvement. J’imagine que Sylvain a eu l’air surpris. Je ne peux qu’imaginer parce que je ne l’ai pas regardé. Il fallut néanmoins bien que je dise quelque chose. Ce fut vite expédié. Bon, je te laisse, ça va mieux en fait. Merci pour le dîner c’était vraiment excellent.

   J’attrapai ma veste, mon sac sur le porte-manteau et ouvrit la porte moi-même sans lui laisser le temps de réfléchir, ni même lui jeter le moindre coup d’œil. Au revoir, à plus ou à la prochaine. Aujourd’hui encore je ne saurais expliquer pourquoi j’ai laissé la porte ouverte. Je suppose que je voulais juste le faire lever aussi. Je doute que ce soit par besoin de le sentir venir me retenir de partir. Je ne sais plus. En tout cas, c’est ce qu’il fit. Je n’ai étonnamment aucun souvenir non plus d’avoir été surprise. En vérité, je crois bien m’être arrêtée quelques secondes sur le palier pour lui donner le temps de réagir. Je l’entendis arriver derrière moi, mais ne me retournai toujours pas. Il m’enlaça dans le dos et me ramena à l’intérieur en me tirant à moitié. Il claqua la porte du pied. Depuis mon ventre ses mains remontèrent sur mes seins qu’il serra assez fort pour me faire presque mal. La gauche resta en place, mais il passa vite la droite sous ma jupe pour m’empoigner l’entre-jambes. Je sentis sa peau remarquablement froide effleurer mes cuisses et frissonnai. Il ne dit rien et glissa sa main dans ma culotte. Pas par le haut, mais par le bas ; je me souviens encore de cette petite originalité de sa part. Le frisson mitigé se changea en tremblement appuyé et ambigu. Nous restâmes un instant ainsi, toujours sans émettre le moindre son. Il dût se rendre compte avant moi que je mouillai déjà. Il repositionna sa main de façon plus conventionnelle, ce qui me donna l’occasion de constater l’énorme érection qui perçait dans son pantalon, au niveau de mes reins. Il me caressait, ses mains se réchauffaient, son sexe se tendait. Quant à moi je mouillais de plus en plus ; le tremblement s’était assagi de nouveau pour devenir un réel frisson de plaisir. (Notez que je déteste le mot « frisson », et encore plus l’expression « frisson de plaisir ». Faute de mieux, je ne les utilise qu’à contrecoeur.) Dans un petit rire Sylvain prononça les dernières paroles pour la nuit qui s’annonçait longue.
 « Me dis pas que t’étais venue pour autre chose… »

   Il avait en définitive absolument raison.

   Nous fîmes l’amour jusqu’à plus-soif. Tout d’abord contre la porte, de dos, où ce fut le plus rapide et le plus violent, brutal ; brutalement nécessaire après des semaines de privation. Toujours sans dire un mot. Ni sans trop de bruit. Je jouis pourtant de nombreuses fois, et fort, très fort, loin s’en faut. Notamment lorsque le portable de Sylvain sonna et que je l’empêchai d’aller répondre en lui faisant clairement comprendre qu’il n’avait pas intérêt à s’arrêter en pleine action. Trois interminables orgasmes successifs m’ébranlèrent le cerveau et la chair tandis que je le maintenais entre mes jambes. Plaquée ainsi contre le grand lit trop propre de Sylvain, encore à moitié habillée, les orteils de mes pieds enfin nus écartés jusqu’à la caricature je jouissais monstrueusement, mais presque en silence, à l’idée de savoir Justine à l’autre bout du fil. Elle réessaya ensuite plusieurs fois de joindre son homme absent. Et à chaque fois la jouissance se fit plus lourde. Et je m’en délectais, sans que la moindre trace de culpabilité ne viennent entacher les moites apogées de mon excitation sexuelle.

   Oui, j’aimais et j’aime toujours jouir. Ca semble bête à formuler comme ça, mais entre celles qui n’y arrivaient pas et les autres qui simulaient, je me considérais chanceuse, vernie. En outre, j’avais le partenaire idéal. Chose loin d’être donnée à toutes, ou tous. Après seulement quelques nuits passées ensemble, Sylvain me connaissait par cœur. Il savait que je ne m’embarrassais pas de cris suraigus pour faire montre de ma volupté ( ah, le charme de ces vieux mots obsolètes !). Et cette fois-ci d’ailleurs je sentais qu’il commençait progressivement à jouir lui-même de me sentir tellement réactive au fait qu’il avait une copine. S’il n’y avait là aucun signe de jalousie de ma part, ce n’était encore moins par un quelconque esprit de vengeance que mes orgasmes se voyaient décuplés, mais plutôt par pur plaisir sadique d’imaginer cette conne de flûtiste suspendue à son portable, cherchant désespérément à joindre son mec avant de partir, peut-être inquiète peut-être triste, alors qu’au même moment celui-ci était en train de me tringler, d’éjaculer en moi, de prendre son pied comme il ne l’avait certainement jamais pris avec elle.

   Nous sommes des monstres, n’est-ce pas ?

   Mais je vous en supplie, ne me faites pas croire que j’étais obligée de m’en souvenir au beau milieu de tels ébats, alors que Sylvain réussit même cette nuit-là l’exploit de chasser temporairement Jürgen de ma mémoire…

Par injektileur - Publié dans : nous sommes des monstres - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /Nov /2009 16:34

Il y a 20 ans tombait le mur de Berlin. En soi, ce grand événement n'est que l'aboutissement d'un long processus d'unification du monde occidental tout entier. Deux pôles ne font plus qu'un, et pour celles et ceux qui avait le malheur de se trouver au milieu, et du mauvais côté, c'est la fête.
De mon côté, je n'ai pas de souvenir particulier du 9 novembre 1989. J'étais bien petit, et me trouvais dans un pays pas forcément au centre du débat démocratique.
Aujourd'hui comme d'habitude je me dis que le temps passe et entraîne tout avec lui. Il permet surtout aux chaînes de télé de faire de l'audience et aux journaux de rameuter des lecteurs.
Les murs aujourd'hui sont ailleurs, et pas que théoriques. C'est à ça qu'il faudrait penser dès demain.

Par injektileur - Publié dans : remplissage
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