Lundi 11 janvier 2010
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Vendredi soir, était-ce mon cerveau déjà lent encore plus ralenti par le froid, ou la solitude ultime de début de weekend qui m'a poussé
à ce geste inconsidéré je ne sais, mais j'ai commis l'énorme énorme erreur d'appeller Mademoiselle A. pour savoir comment elle allait, étant donné que ma bonté d'âme me fait régulièrement
m'enquérir de sa santé, mentale avant tout.
"Ramène-toi fissa" qu'elle me lâche, sans plus d'explication.
Comment ça, que je me ramène? Par ce froid? Elle me prend pour ce que je suis ou quoi? "Un larbin, voire un esclave, oui" finit-elle avant de raccrocher sèchement.
Je suis devant sa porte, essouflé (7 étages sans ascenseur, quand même, la princesse veut garder la forme) une heure plus tard. Elle ouvre la porte et sa tête à l'air beaucoup moins réjouie que la
dernière fois que je l'ai vue. Je pense qu'elle n'aime peut-être pas trop que je m'incruste dans son intimité, alors qu'elle adore squatter celle des autres.
"Assieds-toi et mange" m'ordonne-t-elle en me désignant une grosse assiette de pâtes à la sauce tomate sur son bureau, avec ratatouille en prime. Ca sent très bon et j'ai très faim mais j'ai pris
des résolutions en ce début d'année, je ne me laisserai plus faire.
"Non merci, ça va, je n'ai pas faim."
"Arrête tes bêtises, je te connais et je sais qu'à cette heure-là tu crèves de faim. Alors tu t'asseois, tu manges et tu fais pas chier!"
"Hiiik, bien Mademoiselle"
"Je t'attendais pour commencer d'ailleurs"
"C'est gentil"
"Un peu, mon neveu, que c'est gentil!"
"..."
Je ne préférai rien répondre et ne pas trop regretter la séance d'Avatar que j'avais loupée à cause d'elle. Je me demandais si elle ne lirait pas dans mes pensées. Et je me demandais si elle ne
souffrait pas légèrement de troubles de la personnalité multiple.
Nous nous mîmes à manger sagement, sans bruit, et alors que j'avais presque terminé:
"Dis, gros..." GROS ?
"Vi? Euh... oui ?"
"J'ai quelque chose d'important à t'annoncer, et c'est pour ça que je voulais que tu viennes."
"Qu'est-ce que ce serait donc, Mademoiselle? Vous avez décidé de partir rejoindre Monsieur D.? Vous êtes enceinte? Vous avez décidé de réquisitionner mon studio?"
"Non, mais tiens, tu me donnerais une idée..." Aie
"Je... vous écoute, Mademoiselle..."
"Bon, plus sérieusement, il faut que je t'avoue franchement: tu es bien sympa, mais collant. Pas forcément physiquement, mais par email SMS ou téléphone j'arrive pas à avoir quelques minutes pour
moi. Et ça me pèse. Pour parler mieux français, c'est chiant. Alors à partir de maintenant, c'est moi qui te contacte quand j'ai envie de discuter ou de te voir, OK ?"
Je restais presque la bouche bée. Essayant de ne pas tenir compte de la vexation, je me demandais si je n'étais pas en train de rêver. Allais-je pouvoir avoir la paix pendant quelques temps?
Pourrais-je essayer de draguer tranquillement sur meetic ou msn sans que Mademoiselle vienne me perturber et pleurer que je ne m'occuper pas assez d'elle?
Plus grave, est-ce qu'il serait possible que cela me manque? Je n'en savais rien, mais me rassurait en me disant que, comme chacun sait "souvent Mademoiselle varie, et bien fol est qui s'y
fie".
"Oh, tu m'écoutes ?"
"Hein? vi vi - raah - oui oui Mademoiselle, je vous écoute."
"T'as compris ce que je viens de te dire ?"
"Oui, j'ai bien compris."
"Et qu'est-ce que t'en penses ?"
"J'en pense que je ferai ce qui sied à Mademoiselle."
"OK, c'est dans la boîte. Et propos de boîte, tu veux une bière, peut-être ?"
"Pour fêter ça ?"
"Oui, pour fêter... Hey, petit con c'est à moi de le dire, ça!"
C'est ainsi que vendredi soir Mademoiselle A. et moi avons conclu... que je ne devais plus l'approcher à moins d'un kilomètre. Pour l'instant ça me convient très bien.
Par injektileur
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Dimanche 10 janvier 2010
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05:18
Ou se rendre compte qu'il y a des sujets qu'on n'avait pas forcément envie d'aborder, voire pas envie du tout d'aborder avant de se
rendre compte de façon plus vive que oui, le naturel est ce qu'il est, la fatigue aussi. Mon naturel à moi ne reviendrait pas au galop, mais plutôt dans un gros hummer bien pourri.
Peu importe.
Cela va faire à peu près, attention calcul mal de tête, 11 ans que j'ai complètement arrêté de travailler le piano après 11 ans d'études plus ou moins poussées. J'avais mon tout petit niveau. Mais
surtout, oui, j'aimais ça. Je le sais, maintenant. J'adorais ça, mais je ne supportais pas ne pas être à la hauteur de mes exigences.
J'entendais ce que j'entendais sur mes disques préférés, à la radio ou même à la télé, et je comprenais très tôt que je vieillissais très vite et que je n'aurais jamais la patience, l'énergie et
l'intégrité consciente pour réussir à être parmi les meilleurs et réussir à en vivre, alors que le simple fait de m'imaginer professeur me rendait malade. Au-delà de tout ça la fin de mes "études"
en tant que tel est, je le réalise un peu plus avec les années qui passent, un (petit mais si significatif) drame personnel dont non, je ne me remettrai jamais. J'ai été une nouvelle fois bien con,
et rien que de poser mes doigts sur un clavier me donne envie de hurler. Il faut savoir que si, contrairement à d'autres instruments (comme la harpe, ou la guitare), reprendre le piano ne fait pas
mal physiquement, il est malgré tout très douloureux de voir comment vos doigts ont dépéri.
Pourtant, en ce qui me concerne, ce n'est pas trop la rigidité cadavérique de mes doigts qui me dégoûte le plus. Non, ce sont mes avant-bras que je ne supporte plus. La fatigue ultime qui fait que
je ne tiens même plus 20 minutes ou une demi-heure de gammes avant d'envoyer tout bouler autour de moi, au moins par la pensée.
Mais me revoilà en train de me plaindre, alors que je voulais simplement faire un éloge peu original. Honte à moi.
On dit souvent de façon presque triviale que le piano est le roi des intruments. Un peu de la même façon que le lion est le roi des animaux. A la différence près que, sauf mon respect pour le lion,
le piano est au centre de tout notre univers musical moderne, de façon active, alors que tout le monde sait que le lion n'est qu'un gros chat qui passe sont temps à attendre que les lionnes lui
ramènent à bouffer. Plus sérieusement, le piano, il faut le répéter, est le seul instrument qui se suffise complètement à lui-même. De par son amplitude il rivalise avec l'orchestre et le remplace
sans problème. C'est une merveille de technique à laquelle il est impossible de songer lorsqu'on l'entend ou qu'on en joue. Un peu comme un coeur qui bat.
Si certains instruments sont objectivement magnifiques à entendre seuls, comme le violoncelle, ce dernier n'a malheureusement pas reçu les honneurs des grands compositeurs classiques, et nombreux
sont les violoncellistes à admettre que le répertoire n'est pas assez étoffé. Il n'y a assurément aucun problème de ce côté-là avec le piano. Quant au violon (seul, j'entend), si beaucoup ont écrit
pour lui, et que son charme est, oserai-je préciser, inaltérable, certaines et certains y seront moins sensible. Ainsi, malgré ma vénération pour Bach, j'avoue que ses pièces pour violon ont
tendance à me courir un peu, alors que je doute qu'il soit possible de se lasser des partitas pour violoncelle.
Dans le même ordre d'idée, ce sont les violonistes, violoncellistes, altistes, voire hautboïstes, clarinettistes qui créent littéralement leur son, avec leurs doigts ou leur souffle, leur bouche.
Dans le piano c'est une question de "retranscription" de ce que l'on ressent. Il y a plus d'une trentaine de façon d'aborder la même note, avec les possibilités infinies que cela implique au cours
d'un morceau. C'est avec lui que vous allez, pas à travers lui.
Là où les autres s'apprivoisent, lui se dompte. Comme un lion, ou un tigre, oui, probablement.
Bref, piano rulez. Je parlais de Bach, qui n'a jamais entendu ses oeuvres comme nous les entendons aujourd'hui. Mais qui irait crier au blasphème? Mozart non plus, n'a jamais composé pour le piano.
Ni Beethoven, qui n'a le pauvre jamais physiquement pu l'entendre. Peu importe. Ce ne sont que Chopin et Lizt, entre autres, qui ont commencé à en entrevoir les possibilités réelles, rajoutant à
cela leur virtuosité pour en faire, donc, le "roi" des instruments.
Mais je ne suis pas royaliste. Parce que le roi ne tient son pouvoir que d'un dieu imaginaire. Alors que tout le monde ou presque peut entendre le piano. Classique, jazz, rock, voire en samples, il
est protéiforme et ultime. Il imite, il orchestre, il réduit, il parodie. Il parle. Et alors que pendant longtemps il était de bon ton de l'enseigner à toutes les jeunes filles (notamment) qui se
respectent, son prix et ses mensurations l'empêche d'être l'instrument du tout venant, malgré d'excellents pianos électroniques (encore des merveilles de technologie). Depuis la possibilité
d'enregistrer les sons, à la fin du XIXème siècle, jusqu'au Ipods d'aujourd'hui, la musique nous entoure et nous permet de n'avoir que le meilleur des interprétations des oeuvres, et de fait nous
n'appréhendons plus ce que c'est que de jouer la musique. Non, le piano n'est plus "à la mode". Depuis longtemps. La guitare c'est tellement plus classe, tellement plus pratique tellement moins
prétentieux. Mais penchez-vous sur les disques, allez aux récitals, écoutez les partitas de Bach, oui, les sonates de Mozart, la musique de chambre de Shubert et de Ravel, ou mieux, "Mikrokosmos"
de Bartók et vous comprendrez ce que je veux dire.
Le piano est à la musique ce que l'eau est à la vie.
et ceci est à mettre en regard de ce que je racontais sur les tsunami le mois
dernier
Par injektileur
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Samedi 9 janvier 2010
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/2010
19:30
Projets.
Avortés.
Passions.
Oubliées.
Amours.
Abandonnées.
Ligne directive.
Effacée.
Maladie.
Invariablement motivée.
Solitude.
Liquéfiée.
Entrailles.
Épuisées.
Boucles.
Répétées.
Projets.
Avortés.
Passions...
Par injektileur
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Vendredi 8 janvier 2010
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08
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05:48
CHAPITRE 4
Sous le ciel-couvercle grisonnant Ishijima prend comme tous les ans centre sur son unique preuve tangible du
changement des saisons. En face d’un petit bout de terre où pousse de l’herbe aussi verte que de la moisissure de laboratoire s’étend une place d’environ 500 mètres carrés. En pente légère celle-ci
permet de mieux voir le théâtre de fortune ainsi formé, comme une salle en plein air. La scène serait figurée par le monticule verdoyant, la fosse par la place, et l’ensemble s’organiserait autour
d’un acteur solaire, majestueusement en retrait, pourvu d’une présence inouïe, une aura touchant chacun des êtres alentour au plus inaccessibles de leurs sens. Immanquable. Certes il faut une
sacrée dose d’imagination pour voir cette salle. Mais il est impossible de nier que cet acteur existe bel et bien. Il conviendra également de changer de genre. L’acteur est en fait une actrice.
Elle a pour nom Sakura.
Devant elle débute la fête de Jûgatsu Muika, dans un climat assez tendu pour que tout le monde se sente obligé de se sentir gêné s’il ne se sent pas à l’aise. Il est onze heures et des
poussières. Ce n’est ni le silence-couloir des cérémonies funéraires ni le vacarme bien faisant des grandes et gaies réunions familiales. L’air en mouvance lente s’approprie chacun des sons émis
pour ensuite les restituer avec la méticulosité d’un artisan de génie. Assimilation active et déformante, telle une goutte d’eau faite prisme prise en plein jeu avec quelques rais de lumière
égarés. Parfois même il se trompe volontairement et renverse l’ordre volumique établi ; on entend alors mieux le soupir d’une maman inquiète que les rires de sa fille occupée à tourner tourner
sur elle-même le plus vite possible pour épater les copines, ou que le roulis éternel des vagues à jamais trop proches.
C’est au-delà de cette ambiance étroitement dysacousique que résonnent soudain les pas pressés de Tamise Liffey et Néva parmi la multitude de boucles sonores superposées en épaisses
feuilles de papier-filtre dépendantes les unes des autres. Le claquement des bottines de Néva sur le béton en pleine suppuration semble notamment invoquer un silence maigre que personne ne pourrait
cerner au milieu des froissements. Et pourtant il se fait, il naît de lui-même, il émerge des odeurs, presque contre sa volonté. Puis il se laisse choir sur les lignes convergentes des regards,
métamorphosé, mou et féroce à la fois. Etre en retard passe encore, mais personne, absolument personne ne tolère ici la vue d’un parapluie le jour de Jûgatsu Muika. Si Liffey n’était pas sans le
savoir, elle ne pouvait imaginer devoir encaisser si violemment la baisse d’intensité sonore, qui semble maintenant aller de pair parfait avec sa progression vers le milieu de la place. L’objet de
discorde dans sa main gauche sa fille dans la droite elle avance. Son naturel réussit à prendre le dessus face à la gêne. La présence de Tamise la retient. Il est hors de question pour elle de
montrer un quelconque embarras alors qu’elle serre le plus doucement possible la petite patte toute douce de son ange entre ses doigts. Elle doit montrer l’exemple. Elle doit prendre exemple sur
Clyde, parce que Clyde assumerait, à sa place. Au fait, elle est où ?
« J’en sais rien Maman, je croyais que c’était toi qui lui avais donné rendez-vous… »
« Elle vous attend peut-être aux étalages, non ? » Néva pare toujours au plus simple, et elle a très souvent raison. Le fait d’avoir elle aussi un parapluie à la main ne la
dérange pas plus que ça. Sans connaître le mot, Tamise a remarqué que l’admiration que voue Néva à sa mère tient du syllogisme : J’ai confiance en ma Maman, ma Maman me fait faire quelque
chose, donc j’ai confiance en ce que ma Maman me fait faire. C’est très reposant, parfois.
« Peut-être, oui… mais je la voyais plutôt déjà prête à avaler le buffet en entier… » réfléchit Liffey en souriant alors qu’elle jette un œil aux tables bien garnies installées une
demi-douzaine de mètres à sa droite.
« Hihi, c’est vrai qu’elle avait fait fort l’année dernière… Quand elle a faim il vaut mieux se cacher…» approuve Tamise riant à son tour avec Néva. Entretemps, autour d’elles, dans une
réaction tout à fait humaine la convergence des regards s’est largement relâchée, ayant compris que les trois corps qu’elle perçait de ses lignes ne pourraient pas avoir l’air plus indifférent à
ses manœuvres.
« Dis-moi, Néva, je vois pas ta mère non plus. »
« Elle m’a dit de la retrouver devant Sakura… »
« Tu crois que tu vas pouvoir la voir, au milieu de tout le monde ? » questionne Liffey, sceptique.
« Je sais pas, je vais essayer… »
« Je peux venir avec toi ? J’ai envie de souhaiter bonne fête à Sakura. » demande Tamise.
« Si tu veux. »
« Après, on ira chercher Clyde. »
« D’accord, mais où ? »
« T’en fais pas on se débrouillera. Maman, tu fais quoi ? Tu nous suis ? »
Liffey attendait la question avec appréhension. Cela fait maintenant cinq jours qu’elles n’ont pas pu se voir. Trop de travail, d’un côté comme de l’autre, jamais d’horaires
compatibles. Depuis une semaine le tableau à annonces ne transmet que des réponses bien tristes. Elle attendait la question avec appréhension car celle-ci, à travers la bouche de sa fille, la met
une bonne fois pour toutes au pied du mur. Même d’apparence bénigne, le décision qu’elle doit maintenant prendre la bouleverse. Elle a l’impression que c’est la première fois qu’il faut choisir
entre Clyde et Rhône. Elle se trouve ridicule, elle sait que Clyde sait que c’est fini entre elles. Mais depuis hier soir je m’en veux. C’est stupide mais je m’en veux. C’est sûr que si je vois
Rhône je ne vais pas vouloir la quitter, et…
« Alors, Maman ? »
« Euh… je crois… que je vais vous suivre. » se décide-t-elle enfin. Petite impression de se jeter du haut de son immeuble.
« Et Clyde ? »
« Elle attendra un peu. »
Il vaut mieux que je la laisse tranquille… Oui c’est sûr il vaut mieux. Arrête de te prendre la tête… Liffey redonne son parapluie à Tamise et tend sa main gauche ainsi libérée à Néva,
qui la prend avec joie. Et ainsi toutes les trois traversent plutôt joyeusement la place dans la direction de Sakura et de Rhône. Plus personne ne fait attention à elles, sinon une vingtaine de
commères agitatrices à la voix forte et au rire grêle. La mère et sa fille ne les entendent même plus non plus, mais Néva, malgré tout moins habituée à la Convergence, se met à crisper légèrement
sa main sur celle de Liffey, qui fait semblant de ne pas le remarquer et essaye de la détendre.
« Tu sais quoi, je trouve ça dommage qu’on se connaisse pas mieux toutes les deux. Ca serait normal, après tout, non ? Je suis quand même une des meilleures amies de ta
Maman ! »
« C’est vrai. » approuve la fillette avec un petit sourire.
« Maman, ça va pas de dire des trucs comme ça ? Je veux dire, c’est un peu gênant pour Néva, là ! Laisse faire les choses naturellement, tu crois pas ? » intervient
Tam, avec dans la voix le sérieux d’une grande personne.
« Ben quoi, au moins je suis franche, non ? Et je vois pas ce qu’il y a de gênant à dire que j’ai envie de mieux connaître une petite fille aussi gentille et mignonne que
Néva ! Par contre, toi, arrête de me parler comme ça tu sais que j’aime pas. » répond Liffey, un peu vexée. Tamise lui tire la langue en guise d’excuse.
« T’inquiète pas, Tam, je suis pas du tout gênée. Moi aussi j’aimerais bien discuter avec ta Maman plus souvent. » coupe Néva, amusée.
« Ha, tu vois ? » Liffey montre sa langue à son tour.
« Mouais, moi j’dis que t’es une sacrée faillote, Néva ! » plaisante Tam.
« Quoi, moaa ? Tu peux parler ! Tu veux que je raconte le coup que tu nous as fais la semaine dernière, en classe ? » Néva rit pour de bon, déjà plus détendue.
« T’as pas interêt ! » l’œil de Tamise se fait noir, mais l’effet rate et elle éclate de rire avec son amie.
« Garde-la pour plus tard, Néva, ça m’intéresse. Cela dit… - elle baisse un peu le ton – vous en faites pas les filles, je viendrais jamais vous déranger, j’ai bien compris que vous
aimiez bien rester toutes les deux toutes seules… - les fillettes s’arrêtent soudain, tournent la tête, regardent Liffey dans les yeux et rougissent à l’unisson, ce qui a pour effet de la
faire partir d’un de ses grands rires qu’elle affectionne parfois – bon d’accord, j’arrête de dire des bêtises. Tenez regardez plutôt Sakura comme elle est belle. »
La femme et les deux fillettes se taisent un instant, dans un respect agnostique contaminé malgré lui par la religiosité rampante du lieu contre laquelle Liffey se battait depuis
longtemps, pour protéger sa fille. On ne se rend jamais aussi bien compte de la petitesse humaine que lorsque l’on se retrouve face à un arbre de la grandeur de Sakura. Et Dieu ou ses assimilés
n’ont strictement rien à voir là-dedans.
Ici le mot grandeur devrait être écrit avec un g majuscule. Grandeur. A ne pas confondre avec « hauteur » ou même « taille ». Trop plats, trop vulgairement descriptifs. Sakura n’est
d’ailleurs pas si grande en taille que ça. En revanche elle possède un branchage très fourni pour son espèce, à ce qu’on dit. Les matriarches ont expliqué que c’est un cerisier et que son nom
provient d’un rapport quelconque avec sa condition de cerisier. Personne n’a pu les contredire, mais tout le monde s’accorde à penser qu’en tout cas c’est un cerisier magnifique. A cette époque de
l’année les feuilles commencent à rougir et cela reste quelque chose de merveilleux à admirer, un spectacle dont personne ne se lasse. Dans une semaine tout au plus Sakura sera devenue tellement
écarlate que sa couleur déteindra sur l’air environnant. Pour l’instant elle arbore un mélange de cuivres et de satin parfumés à l’iode sauvage et lointain. Le ciel est bas mais ses branches,
aidées du vent, semblent le retenir délicatement par leurs caresses. La vérité est tout autre, Tamise le sait bien, et pourtant, vu à travers le bruissement palpable des petites feuilles sanguines
à l’agonie, le Gris paraît sourire d’un sourire plein et généreux, pacifiquement marin et paisiblement nuageux. Tamise se demande comment un Bleu si recherché peut bien se former au sein du Gris
brouillé de Rouge. Ma tête marche peut-être pas bien. J’aime le rouge mais il me détraque les yeux. Y’a pas de doute c’est la couleur la plus agressive qui existe. Le rose, je préfère quand même
quand Sakura est rose.
« Je crois que je m’en lasserai jamais. » pose Liffey dans un soupir satisfait.
« Moi non plus Maman... » acquiesce Tamise
« Moi non plus Liffey » imite Néva.
En face d’elles Sakura incline ses branches en signe de remerciement puis se remet progressivement à battre des feuilles comme un oisillon sentant revenir sa mère. Il ne lui manque
plus qu’un bec pense Tamise alors qu’un sourire différent se dessine sur son visage. Pas plus ni moins que toutes celles qu’elle crée machinalement à longueur de journées copiées/collées cette
nouvelle comparaison la divertit quelques dizaines de secondes, avant de prendre soudain un arrière-goût étrange, astringent plus qu’amer ou aigre-doux. Quelque chose entre la peur et l’admiration.
Le respect peu-être. Oui, c’est ça, le respect. Je savais pas que ça avait ce goût-là. J’aurais pas cru en fait.
« Bon, et si on allait retrouver Rhône maintenant? » propose Liffey avec une impatience contenue. Le chaud et le froid tournent dans son corps comme dans un réfrigérateur.
« Mais où ça, Maman ? Néva disait qu’elle attendrait ici. »
« C’est vrai; j’ai bien entendu ce qu’elle m’a dit. »
« ... Si vous voulez - reprend-elle après un imperceptible soupir de déception cette fois - je pensais juste qu’elle a pu en avoir marre de nous attendre et qu’elle est partie ailleurs boire
un verre par exemple, ou... »
« Moi je pense que j’aurais d’autres choses à faire aujourd’hui. » coupe une voix limpide derrière elles.
Surprises les trois se retournent dans un même élan assez comique pour se retrouver nez à nez avec une Rhône fatiguée mais rayonnante. Même avec des cernes, mêmes rapetissés par
l’épuisement d’une semaine d’organisation de la fête et de préparatifs divers, ses yeux en brillent d’un éclat unique qui l’embellit d’autant plus et lui donne un charme fou. À la voir on sait
d’emblée d’où Néva tient sa beauté. Mère et fille, aucun doute possible. Passablement exténuée donc, mais belle à l’excès, Rhône sourit avec un air faible irrésistible et tend la main vers sa
fille. Celle-ci lui passe le parapluie. Merci ma murène. Puis elle s’approche de Tamise et se penche doucement pour lui faire la bise sur le front. Toujours aussi mignonne ma puce, t’es à croquer
aujourd’hui. Enfin elle se tourne vers Liffey et son sourire se meut en moue ambigüe. Loin au dessus le ciel roule et effectue trois grandes oscillations.
(la suite du chapitre la semaine prochaine. Désolé, comme je l'ai dit, je suis très à la bourre dans ma rédaction et ça risque malheureusement de
durer. Bonne lecture malgré tout, je sais que vous ne m'en tiendrez pas rigueur.)
Par injektileur
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Publié dans : ishijima
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Jeudi 7 janvier 2010
4
07
/01
/2010
03:08
Avant ces dernières années je n'avais vraiment réfléchi à ce qui se passerait si je venais à perdre absolument tout mes espoirs de
devenir un jour écrivain professionnel. Par professionnel, je veux dire publié autrement qu'à compte d'auteur. Je ne parle évidemment pas d'en vivre. Ca n'a même jamais été un rêve pour moi. Plutôt
une évidence, à l'époque où j'ai arrêté le piano, vers la fin du lycée. L'évidence pure et dure qu'il n'y aurait que là-dedans que j'arriverais à m'épanouir. Néanmoins, contrairement à beaucoup de
personnes, je ne me suis depuis lors jamais (ça fait déjà beaucoup de "jamais" en quelques lignes. tant pis) donné les moyens de mes (trop grandes) ambitions. J'ai juste considéré que je "savais"
écrire et basta. Prétentieux.
Ayant déjà parlé de ma méfiance face aux nouvelles, je n'y reviendrai pas, mais c'est ainsi que malgré moi naissaient dans ma tête des projets réellement faramineux et hors de portée que je ne
laissai pourtant jamais complètement tomber. Comme si ma vie en dépendait.
"Ishijima" est un de ces projets. Mais il se trouve dans ces pages sous une forme largement "simplifiée" ou "poncée", dirais-je. S'il y a une chose sur laquelle je ne me suis pas encore beaucoup
étendu ici, c'est mon extrême attirance pour le cinéma, et quand je dis cinéma, je parle du vrai cinéma, dans les salles obscures, avec un public avec vous, pas ses simili homecinemachin et
bluraytruc qui sont, pour des prix exhorbitants, sensés vous donner l'illusion que vous suivez le film de la même façon. Or c'est un mensonge éhonté.
Mais je m'égare.
Mes influences, lorsque j'écris, sont beaucoup, beaucoup plus musicales et cinématographiques que littéraires. Bien sûr, je ne m'étendrai pas sur le petit nombre d'écrivains que je vénère, mais
dans mon inconscient scénaristique, ce sont bien des plans que je vois, pas des paragraphes, et des couplets des refrains des boucles que j'entends. Pas des syllabes, des mots ou des phrases.
Le principal inconvénient de tout ça étant la frustration. La principale frustration étant je l'ai dit en tout premier de ne pas savoir dessiner. Les autres frustrations seraient de manquer de
réelle culture littéraire pour faire le poids face aux grands. Alors que j'étais un enfant qui lisait beaucoup, depuis le lycée je lis peu, voire très peu, car très lentement, et c'est devenu un
gros complexe chez moi. Mais j'ai espoir de ne pas trop m'éloigner de ce monde-là quand même.
Le principal avantage de l'écrit par rapport au filmé, c'est la liberté de ton, et d'image, justement. Certains passages de "nous sommes des monstres" ne seraient pas filmables, et je ne les
filmerais jamais, même si on m'en donnait les moyens. Cependant, j'ose prétendre qu'à l'écrit, ça passe plutôt bien.
En fait, il ne s'agissait pas à l'origine un projet essentiel pour moi. Ce texte est juste devenu prioritaire lorsque je me suis rendu compte que les mots venaient de façon un peu plus naturelle.
Probablement parce que j'en attendais moins que le reste.
Et là, je me répéterai une nouvelle fois en disant qu'attendre trop des gens ou de quoi que ce soit d'autre est un suicide à petit feu.
J'attends énormément d'Ishijima. Trop. Et depuis l'ouverture de ce blog "nsdm" prend, presque contre ma volonté, de plus en plus de valeur pour moi, et c'est très mauvais aussi. Mais je
n'abandonnerai pas. Pas tout de suite, du moins. C'est un peu trop tôt pour se laisser aller au doute et à la mélancolie. Je l'ai déjà dit et je le répèterai autant de fois que ce sera nécessaire
pour m'en persuader.
Voilà, je finirai en ajoutant que ce genre de note, qui est un peu la suite de la précédente, se reproduira le moins souvent possible je l'espère de toute mes forces, parce que mon but originel
était d'écrire des fictions, ou des billets d'humeur/humour, et non de me plaindre de quoi que ce soit, ou pire, de raconter ma vie et mes
atermoiements de romancier du dimanche.
Je le dédie néanmoins à celles et ceux qui m'ont laissé des commentaires tellement encourageants, notamment à AngeLe (invariablement là depuis le début, et c'est pour ça que je l'aime), et DoddZ,
et Hime, et Nyuka. Sans ces filles, ce serait la mort.
(je force un peu le ton négatif de l'ensemble sinon ça ressemblerait à un ridicule discours de réception de prix que je ne recevrai jamais. Il faut bien rigoler, de temps en temps.)
Par injektileur
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Publié dans : insanités
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