nous sommes des monstres

Mardi 1 décembre 2009 2 01 /12 /Déc /2009 02:00

   Hors de question que je touche à cet argent. Jamais eu beaucoup de certitudes dans la vie. Elles sont si rares, j’y tiens.  

   L’horloge sonna deux heures. Je sursautai faiblement, prise par la banalité du temps qui passe sans se soucier de ce qui se passe. Mais après tout, entre nous, qu’est-ce que trente minutes perdues sur un canapé à ne rien faire face à la durée d’une vie ? Très peu de chose non ? Attention, il y a ne rien faire et ne rien faire, ne confondons pas. Il y a en définitive une infinité de façons de ne rien faire ; à peu près autant que d’êtres humains, je dirais même. Vous aurez le rien faire misérable, le rien faire glorieux, le rien faire mérité, le rien faire qui s’ignore, le rien faire avec un bout de salade entre les dents, le rien faire plein de remords, le rien faire anxieux, le rien faire décontracté, le rien faire insouciant, le rien faire inconscient, le rien faire qui se croit déjà omniscient, le rien faire imbu de sa personne, mais aussi le rien faire suicidaire, le rien faire sous somnifères, le rien faire constipé, le rien faire pur, le rien faire reposant, le rien faire dégradant, le rien faire qui s’emmerde – ne l’oublions pas celui-là, il existe aussi je crois – le rien faire sans cerveau apparent ou le rien faire qui réfléchit trop et rien qu’avec ce petit aperçu vous pourrez déjà vous amuser à faire (si, j’ose le jeu de mots) des combinaisons : du plus triste, le rien faire misérable anxieux plein de remords, constipé et qui s’emmerde, au plus heureux, le rien faire insouciant pur et reposant. Le but de la manœuvre étant bien entendu de trouver la recette du rien faire absolu. Ici je refuse d’évoquer les gens qui se disaient – souvent à raison – incapables de ne rien faire. Ce sont des personnes selon moi tout à fait méprisables, comme la majorité des être humains qui peuplaient cette planète. Je parle à l’imparfait car ce sont eux les premiers à avoir été décimés. J’imagine de fait que vous qui me lisez et qui êtes bien vivant(e) vous saviez aussi bien que moi ce que c’était que ne rien faire et que c’est probablement ce qui vous a sauvé la vie. Vous connaissiez l’amertume de ce temps qui passait et le dégoût pour tous ces gens qui brassant beaucoup d’air n’allaient au final pas plus loin que leur voisin. Ne rien faire est un art – tiens, encore une certitude qui se pointe – et les excités du bocal qui cherchaient par tous les moyens à nous faire culpabiliser doivent sûrement regretter, du fond de leur trou, de ne jamais avoir pu ou simplement voulu le pratiquer.

   J’étais sur mon canapé, disais-je, à ne rien faire ou si peu, donc, enveloppée dans mes réflexions égocentriques comme dans une toge très mal foutue. Les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer l’air bruyamment vicié de la rue d’un côté et celui faussement plus calme et propret de la cour de l’autre. Je remarquai que les deux, au lieu de traverser l’appartement et d’emmener avec eux leur frère d’intérieur – objectif premier de toute aération - préféraient s’opposer frontalement et le prendre en sandwich comme un pauvre prisonnier politique condamné à rester enfermé et torturé dans son pays parce qu’abandonné par la communauté internationale. Pardonnez la comparaison boiteuse mais il ne faisait étrangement pas assez chaud pour parler de gaufre aérienne.

   Les différents courants finirent pourtant par se faire oublier. En face de moi sur la table du salon, dans mon sac, se trouvait quelque chose qui m’intriguait. Pendant le retour de chez Sylvain j’avais eu tout le temps de me réinsérer l’image de ces feuillets dans le crâne. Pourquoi m’étais-je retenue de les lire relire dans le bus ? Pourquoi me retenais-je encore de les sortir de mon sac maintenant que j’étais confortablement installée dans mon canapé à ne rien faire de la plus pure des façons je le répète ? Je n’en sais fichtre – encore un mot perdu pour l’éternité – rien. Dans tous les cas je butais contre quelque chose de méconnu, entre l’excitation et la peur de la déception, la flemme et le dégoût du risque, sur lequel je n’arrivais, comme souvent, pas à mettre de mot. Ce n’était pas ces notions elles-mêmes qui m’étaient obscures, loin de là, et au contraire sans prétention je crois en connaître un rayon sur chacune d’entre elles séparément, mais plutôt le cocktail trop difficile à doser de ces différents ingrédients. Si vous voulez une image, je me sentais très conne avec mon shaker vide dans les mains et mes tonnes de bouteilles pour reproduire ce qui vivait dans le verre opaque de ma conscience, sans avoir la moindre idée de ce qu’était cette substance. Certains pointilleux rétorqueront que tous les cocktails ne requièrent pas forcément un shaker, mais je leur répondrai à mon tour que cet objet et son utilisation conviennent plus que parfaitement à l’idée que je me fais du bordel liquéfié qui règne dans mon cerveau.

   Une bonne comparaison ça se cherche – un minimum – ça s’écrit et ça se garde, peu importe l’effet que ça donne à la phrase, peu importe le côté forcé de la chose je ne suis pas écrivain ; mon cerveau est un shaker, voilà. Je l’oublierai pas.

   J’étais allongée sur mon canapé à ne rien faire, et cela aurait pu durer beaucoup, beaucoup plus longtemps. Mais miracle, par je ne sais quelle opération d’une force supérieure je me suis levée. Je me suis levée je me suis avancée et j’ai fait ce qu’il fallait que je fasse : j’ai relu le début et continué la lecture des feuillets sortis de ma somnolence anesthétisante et pourtant bien réels. Ils semblaient n’attendre que ça et bruissèrent de joie lorsque je les tirai hors de mon sac. Je me rassis aussitôt avec lourdeur sur la première chaise qui me tomba sous la main. La force supérieure était une petite nature. Depuis mon dernier oral désastreux, j’avais – oublié - à peine réalisé combien il m’était difficile de rester debout sans bouger. Je resongeai à la prof qui m’avait coupé les jambes, même assise. Du point de vue strictement moteur, je m’étais, en moins de 24 heures, inéluctablement transformée en voiture de jeu vidéo des années 80. Décor arrêté égal game over. Ou canapé vide de toute réflexion constructive. Ou shaker mal aéré. Ou encore, dans le meilleur des cas, nuit de baise sans la moindre pensée pour le nouvel homme de votre vie. Aucune trace de Kurt Cobain ou des spaghettis frais. Quant au coucher de soleil, il serait tellement pixellisé que ça ne vaut même pas la peine de le mentionner.

   Les premières – la première – phrases et le style pachydermiquement métaphoireux que j’avais trouvés disons-le ridicules la veille m’apparaissaient maintenant plus clairs et pas forcément moins pédants. Mais à la différence de la veille, j’étais alors assez réveillée pour une lecture critique de ce que j’avais devant les yeux.

 Nous sommes des monstres. Nous avons bâti des mondes. Plein. Nous en avons détruit. Plus. Incipit limpide, mais déjà bien pesant, avec deux phrases réduites à un mot, et une répétitivité pas plus ballerinesque. Dès notre naissance la puanteur nous appelle à crier, inconscients et faibles, à la limite de la survie. C’est à partir de là que ça se gâte rapidement. Puis c’est au tour des Hommes de nous prendre sous leurs ailes défraîchies. C’est leur sang qui coule dans nos veines, et nous nous devons de le faire perdurer malgré nous, à travers la guerre, la souffrance et l’aveuglement. Pas besoin d’avoir fait de longues études pour voir dans ces quelques mots autre chose que de la misanthropie pure. À noter que malgré l’utilisation d’un « nous » encore une fois peu ambigu et très éléphantesque – je reste sur mon idée de gros machin qui avance en croyant savoir écrire – l’auteur de ces lignes arrive à se déresponsabiliser d’emblée, ainsi que ses hypothétiques lecteurs, face aux générations antérieures. Attitude détestable, si je puis me permettre de donner mon opinion. Dans nos esprits l’obscurantisme construit depuis des millénaires les dieux et les croyances dont il se nourrit pour mieux s’y répandre. Là, il introduit, façon éléphant en manque dans un magasin de porcelaine – désolée d’insister – la notion de religion et surtout d’athéisme, à travers l’idée d’obscurantisme, pas récente – vive les litotes – voire obsolète dans ce contexte, mais ceci n’est encore une fois que mon opinion personnelle. Si la plus belle invention du Diable est de nous faire croire qu’il n’existe pas, celle de l’Ignorance est de se laisser volontiers gravement mésestimer. C.Q.F.D. Notez la majuscule à Ignorance. Et quoi de mieux que la Religion pour maintenir l’Humanité dans l’Ignorance ? Idem. Les majuscules donnent un aspect extrêmement pédant à l’ensemble, comme je le disais plus haut. Première phrase interrogative, censée encore une fois rapprocher l’auteur et son lecteur face au reste des « Ignorants ». Les termes Connaissance et Dieu sont les deux plus parfaits antonymes qui soient. Car la Connaissance revêt une infinitude de visages, et que Dieu n’est rien de plus qu’un masque simpliste. Par réflexe j’avais recopié « infinité » la première fois mais c’est bien d’ « infinitude » qu’il s’agit. Si ça c’est pas un néologisme de mes deux, alors je sais pas ce que c’est ! À moins que l’auteur ne soit beaucoup moins cultivé que ce que sa fausse et bancale érudition stylistique ou philosophique essaye de nous prouver. Pathétique plus qu’érudit, en fin de compte… Son omniprésence dans les esprits les plus faibles et influençables ne se justifie que par le fait qu’Il permet de couvrir d’une lumière factice ces visages qui nous resteront à jamais obscurs, êtres inachevés que nous sommes, imparfaits à en devenir risibles. La suite que vous attendez toutes et tous arrive enfin. Cette longue phrase à la lecture de laquelle un hippopotame – essai de variation sur un même thème, mais je ne suis pas Bach ou Mozart – ne saurait rougir. Je compte faire moins de commentaires pour l’instant, afin de vous laisser seuls juges. Et par flemme aussi vous l’aurez compris.

   Nous sommes des monstres, cela est absolument indéniable. Nous n’avons jamais aimé notre prochain, nous ne l’aimons pas et ne l’aimerons jamais. Eurk, désolée, mais la répétition me reste en travers de la gorge. On dirait du MC Solaar sous antidépresseurs. Nous lui dissimulons notre véritable apparence, tout en gardant au fond de nous l’espoir que lui-même aura une face cachée encore plus hideuse que la nôtre. Tel est le lot de tout homme doué de ce que nous nommons « intelligence ». Mais aujourd’hui le point de non-retour a été franchi, car, au fil des générations, après des siècles d’empoisonnement par l’Ignorance, et malgré l’apparition des sciences exactes, cet espoir s’est peu à peu mué en conviction, puis en certitude. Pour sa défense, je dois dire que je trouve que le ton s’améliore dans ces dernières phrases, peut-être parce qu’il se met enfin au même niveau que tous ceux qu’il accuse. Mais chut j’ai dit que je me taisais… C’est cette certitude qui, rebattue rabâchée en des termes bien entendu tout à fait différents dans les églises, dans les temples, dans les synagogues ou les mosquées, a forgé notre soi-disant société moderne, et c’est par elle que cette société moderne périra. Fin du deuxième paragraphe. Le corps du sujet arrive mais chut… serait-ce une banale annonce de fin du monde de plus ?

   Nous sommes des monstres et chaque seconde qui passe nous rapproche un peu plus de l’heure où il va nous falloir payer pour nos crimes. Très bientôt nous serons démasqués. Nous en souffrirons au-delà de ce que les mots peuvent décrire. Une souffrance telle que ces mots s’effaceront devant elle. Une souffrance si intense qu’elle nous prendra à notre image, en traître, et nous rendra muets. La souffrance physique à son paroxysme sans même un cri pour l’exprimer. Le juste retour de notre monstruosité, le juste châtiment pour nos exactions. C’est à travers cette douleur sans nom, dans ce mutisme torturé au fer rouge que nous prendrons conscience du Mal que nous avons inlassablement perpétré, sans l’aide d’un quelconque diable, et au nom de croyances qui ont, malgré ce que notre prétention nous laisse à penser, à peine changé de nature depuis les origines. Depuis les religions primitives et après les polythéismes grec ou romain nous sommes arrivés au monothéisme de l’argent, dont le prophète serait l’hypocrisie généralisée de nos sociétés occidentales actuelles, qui elles-mêmes se barricadent férocement derrière la sacro-sainte muraille de l’individualisme. Fin du troisième paragraphe, mais vous l’aurez constaté vous-même. Si tout ceci vous laisse perplexe, surtout ne vous inquiétez pas, c’est tout à fait normal la première fois. Pensez « misanthropie éculée » et vous aurez tout compris.

   Nous sommes des monstres et nous le savons. Nous sommes des monstres et nous le cachons. Nous sommes des monstres et nous le nions. Au cas où quelqu’un aurait pas pigé, là-bas dans le fond.

   Maintenant faut-il pleurer ? Faut-il se dominer ? Faut-il tuer ? Personne n’est à même de répondre. Aucun d’entre nous n’est capable d’esquisser ne serait-ce que le moindre mouvement inverse au sens des aiguilles du calvaire dont nous sommes tous les victimes et les bourreaux à la fois. Ceux qui pensent malgré tout y être parvenus s’auto-proclament « messies ». Et c’est ainsi que naissent et meurent les religions, en se nourrissant les unes des autres, jusqu’à épuisement, au moyen de prêches, de livres et de massacres en règle d’autres formes de pensées plus faibles.

   Dieu n’existe pas. Et moi j’aurais mieux fait de relire Nietzsche… Aussi longtemps que certains, même en nombre infime, continueront d’être convaincus du contraire l’espèce humaine ne pourra jamais s’épanouir pleinement et vivre en paix. En face de ce vide, de ce trou noir organisé, l’argent, lui, même abstractisé à l’extrême, existe bel et bien. C’est français, ça, « abstractisé » ? Il serait dramatiquement naïf de se laisser aller à penser que notre monde ne tourne pas rond, car ce serait nier le rôle majeur qu’y jouent l’économie de marché et les échanges financiers. Grâce à l’argent notre mondre tourne effectivement beaucoup plus rond qu’on ne l’imagine, et se dirige vers une issue unique : sa destruction. Et tant que cette prise de conscience ne se sera pas réalisée dans nos esprits ralentis par le capitalisme de masse, libéralisme lobotomisé ou le communisme décérébré de naissance et là je crois que je vais vous laisser digérer.

   À dire vrai, c’est exactement sur ce mot que j’ai dû arrêter ma lecture, pour la simple et bonne raison que c’était sur ce mot que la lecture elle-même s’arrêtait. Il manquait des feuillets et je ne m’en étais pas aperçue. D’un seul coup très énervée de me voir ainsi coupée dans l’élan qu’il m’avait fallu tant de temps à prendre, je retournai mon sac sur la table et cherchai comme une droguée en manque les pages que j’aurais pu y laisser par mégarde, étant donné leur format réduit. Mais rien, il n’y avait rien, rien de rien, elles n’y étaient pas. Ostenstiblement ouverts et étalés comme des épaves mon portefeuille mon classeur et ma trousse se payèrent ma gueule. Je les réduisis au silence en les balaçant de l’autre côté du salon. J’étais furieuse, pire que la veille après mon examen. Pourquoi je pouvais encore moins le dire, sinon que je voulais connaître le fin mot de ce texte ridicule et que je ne pourrais jamais l’avoir. J’avais fait l’effort de m’y intéresser mais rien ne me revenait en échange, comme d’habitude comme d’ordinaire comme toujours, on me laissait face à l’inachevé incompris telle de la merde de chien dans une rainure de semelle de chaussure. À moins qu’on me fasse jouer le rôle de la chaussure qui ne sait jamais où elle va et qui de toutes façons ne choisit jamais sa destination. Arrêtez, bon sang, arrêtez ! je suis déjà censée faire la voiture de jeu vidéo, et vous allez réveiller le décor… Furieuse, je l’étais à tombeau ouvert. Je l’étais max speed. No limit. No brakes. Le genre de colère à vous faire lever et tourner en rond à la recherche de quelque chose à pulvériser, ou au moins à détruire à faire souffrir. Avec les battements du cœur qui s’accélèrent et les oreilles qui sifflent et la tête qui cogne de l’intérieur. Les feuillets manquants avaient définitivement occulté l’ensemble du tout petit fond de bien-être qu’il me restait de la nuit. Sous la pression de cette colère mon corps et mon cerveau étaient en train d’expulser ce qu’ils pouvaient pour faire de la place, et je transpirais, et je pleurais, et mon nez coulait ; j’avais chaud de cette chaleur qui semble toujours ne vous prendre qu’à partir des amygdales. Puis soudain j’eus une envie inconcevable d’aller déposer le bilan, comme on dit parfois pour être drôle (en tout cas moi ça me fait rire) mais correct. Inconcevable car, je ne pense pas l’avoir évoqué, depuis que j’avais maigri je souffrais de grave constipation chronique, et, de ce fait, l’activité qui consiste à chier quand on a envie de chier, naturelle chez la grande majorité des êtres vivants, l’était devenue beaucoup moins pour moi. J’ai un peu honte de parler de ça, mais qu’importe, on dira que c’est juste pour que vous me connaissiez mieux. J’allais donc dans l’instant me vider avec un plaisir oublié, mais néanmoins terni par la fièvre à moitié saine qui m’envahissait en traître. Mon rapport à la défécation et au lieu même des toilettes s’étant malgré tout trop dégradé depuis ces quelques années, je n’y perdis pas mon temps, considérant que j’y avais trop souvent été enfermée contre ma volonté. Je sortis et me sentis sale avec mes vêtements de la veille. Je me fis couler un bain – chose exceptionnelle car je ne prends que des douches – et attendis sans rien faire d’autre qu’il se remplisse pour me rendre compte que j’avais encore plus besoin de jouir que la veille ; notamment à cause de la fin tellement pitoyable pour Sylvain, mais avant tout frustrante pour moi. Je me déshabillai assez rapidement et plongeai. L’eau chaude et la masturbation me détendirent plus que ce que j’aurais osé espérer.

   Je voudrais préciser qu’en général je n’utilise pas d’objets. Ou tout du moins pas dans le sens où les pervers l’entendent. Jamais je ne m’enfoncerai un de ces gros machins ridicules et démodés qu’on trouvait – je crois, j’y suis jamais allée en fait – dans les sexshops pas plus que je ne me caresserai avec ces autres bidules pseudobranchés – car ce n’est pas qu’on pouvait, mais qu’il fallait assumer son besoin de jouissance et à limite l’exhiber - en forme de tout et de n’importe quoi. Non, je préfère le traditionnel, je suis presque vieux jeu, de ce côté-là. Mes doigts me suffisent. Bien sûr il y a des choses que j’aime, les tissus par exemple, ou tout ce qui en forme de tuyau, de tube. Je l’ai dit j’ai un certain dégoût à rentrer autre chose qu’un vrai pénis, mes doigts à la rigueur – mais jamais jusqu’au bout - ou un tampon là-dedans. Je ne saurais déterminer pourquoi ; ça doit être mon inconscient qui travaille trop. En revanche je n’ai aucun scrupule à me caresser. Et ça, ça remonte à bien loin.

   C’est vraiment bizarre l’écriture, ça vous amène à dire des choses dont vous avez jamais parlé à personne, et la vérité vraie est que je comprends pas pourquoi je m’y mets maintenant, dans ces circonstances… Serais-je une exhibitionniste refoulée ? C’est toujours la honte, en fait… Mais bon, peu importe, je continue… J’autorise celles et ceux que ça n’intéresse pas à zapper le prochain paragraphe qui risque d’être assez long.

   Je crois avoir lu quelque part un jour qu’une bonne partie des petites filles ont eu leur première expérience en apprenant le vélo. Moi c’était plutôt la natation. Je m’explique. Déjà j’aimais beaucoup tirer sur mes maillots. Inconsciemment ou presque je les aimais petits, et je revois comme si c’était hier ma mère râler parce que je les craquais assez souvent mais que j’avais tendance à laisser ceux un peu plus grands au placard. Inconsciemment peut-être j’aimais sentir le nylon acryliqueux – et inventer des adjectifs - glisser et chauffer ma peau entre mes jambes et faisais en sorte qu’il glisse et chauffe plus que de raison. Et ça me faisait me sentir bien, sans que je comprenne pourquoi, sinon que maman me flanquait invariablement des baffes quand elle me voyait. Après quelques essuyades je me suis rendue compte que les attendre dans les endroits les plus incongrus aux moments les plus inattendus rendait la chose encore plus agréables au corps, qui chauffait un peu puis beaucoup plus fort démangeait doucement puis frénétiquement pour arriver à ces accès de douleur inversée dont la nature a probablement laissé des séquelles dans mes réflexes d’insatisfaite. Petite je ne voyais dans ce plaisir étrange que l’exact contraire de la douleur, et je doute que ma vision ait beaucoup changé depuis. Je me souviens maintenant de rougeoyantes fins d’après-midi à la plage où je profitais, sagement assise dans ma serviette, des somnolences de mes parents pour m’amuser avec mon minou et le maillot qui passait dessus. J’avais plein de choses à essayer je ne m’ennuyais jamais. Je niais l’aspect répréhensible de mes actes, et je prenais plaisir dans cette négation, car je considérais à raison qu’ils n’étaient répréhensibles que parce que ma mère voulait à tout prix me rentrer dans la tête qu’ils étaient répréhensibles. Quitte à me frapper. Et elle m’a pas mal frappée. Et j’ai résisté, je n’ai pas cédé à cette démonification – je n’utilise jamais le mot diabolisation ça me rappelle les porcs d’extrême-droite – de ce plaisir de n’écouter que moi face aux multiples souffrances cérébrales et physiques que mes parents me faisaient endurer, chacun dans leur genre. Bien sûr, encore une fois j’étais trop petite pour en être consciente ; je suppose que cela tenait de l’Instinct – ben merde alors je me mets à placer des majuscules comme l’autre mégalo, ça va pas du tout ! – On me faisait du mal, je me soulageais. Rien de plus. Réaction de défense normale contre l’ensemble du monde qui m’entourait. J’étais une enfant finalement assez banale. Je ne comprenais rien et comprenais tout. Je n’ai fait que lutter avec ces quelques armes que je m’étais inventé. La négation, le silence, la patience, l’imagination, le plaisir et la haine aussi, peut-être. Les exemples pleuvent sur ma mémoire et – je l’ai dit - je n’en suis vraiment pas particulièrement fière. Je me limiterai donc au suivant, qui reste dans le sujet. Chez mes grand-parents il y avait une piscine ceinte par un muret en vieille pierre franchissable sans aucun effort par un adulte de taille moyenne ; c’est-à-dire qu’avec un peu d’exercice on pouvait le franchir sans le toucher, pourvu qu’on ait les jambes un peu longues. Pour les petites comme moi il fallait nécessairement le passer à califourchon. Or ce vieux muret était couvert d’une mousse épaisse dont la douceur inégalable en a fait mon premier amant, si j’ose dire, toutes proportions gardées. Dans le souvenir que j’en garde il me calmait mieux que n’importe quel autre remède. Je n’avais pas le droit de rester toute seule à la piscine, et les adultes autour de moi me surveillaient avec plus d’attention, ce qui m’obligeait à me tenir sage quand bien même mon petit bas-ventre rageur me sollicitait pour m’attarder sur les plus grosses mottes de mousse du muret. Je ne comprenais moi-même en vérité pas toujours pourquoi j’étais toujours partante pour aller chercher quelque chose dans la maison, pourquoi j’avais toujours envie de me frotter dessus, si possible à travers le maillot, voire toute nue, même si ma mère ne supportait pas de me voir déshabillée. Chose qui arrivait assez souvent, finalement bien plus malgré moi que malgré elle, je me rappelle. Et c’est là qu’elle me frappait et frappait encore, mais jamais aussi fort que mon père, alors ça n’avait pas trop d’importance. Je me débrouillais pour être discrète, même si elle ne me lâchait que rarement de ses grands yeux. Avec du recul, je me dis que je serais incapable de savoir ce qu’elle ressentait pour moi. De l’amour peut-être, d’une certaine façon, bien que j’en doute beaucoup, de l’incompréhension sûrement, dans ses regards horrifiés ou suspicieux. De la jalousie sans aucun doute, tout au long des quelques années qui ont séparé ma naissance de sa mort. Jalouse de quoi je ne sais pas plus que le reste. Le reste le reste l’important reste que j’ai réussi, et j’en suis fière, à me débarrasser de la question il y a longtemps, avant même l’accident je pense. J’avais besoin de ce muret un point c’est tout. J’ai écrit plus haut que ça me faisait me sentir bien partout ; ce sont des mots très simples que j’aurais pu utiliser toute petite si j’avais osé en parler. Non, ça y est je remets, je voyais ça comme « le contraire d’une décharge électrique », parce qu’il m’était arrivé de me prendre des coups de jus avec la prise de ma console de jeux. Car oui, j’avais une console de jeux. L’un des seuls, sinon le seul caprice auquel ma mère avait cédé.

   Décharge électrique, console ou pas, dans mon bain tiédi, après avoir bien pris mon temps à repenser à ce qui fut et qui ne sera heureusement jamais plus je finis par jouir comme on met fin à une session. Un orgasme qui me ressemblait, férocement désemparé, les nerfs à vif la chair prête à se laisser arracher. Puis tout qui retombe en harmonie. On dit souvent que ça donne la peau douce, et je veux bien le croire, mais en ce qui me concerne je ne l’ai jamais remarqué, j’ai toujours imaginé que c’est mon cerveau qui en ressort au final le plus apaisé. Soulagée, donc, détendue, donc, étalée de tout mon long au fond de la baignoire je réalisai que l’eau avait quelque peu rougi entretemps, et pestai une nouvelle fois contre mes menstruations, avant d’ouvrir la bonde et de me laver une bonne fois pour toutes.

   Et une fois bel et bien propre habillée de propre, il me fallut encore me motiver pour me rendre constructive. Il était un peu plus de quinze heures 20 et outre le fait de m’avoir relaxée la masturbation m’avait par bonheur aussi permis de me rendre sourde aux coups de la foutue horloge familiale. Que vais-je faire ? Argh la question se posait-elle ? Non, bien sûr, j’avais envoyé Bécaud bouler bien loin (vous vous souvenez plus de la chanson ?), mais cela n’empêchait pas par exemple mon frigo d’être vide comme celui d’une étudiante boulimique ou fauchée ou trop soucieuse de sa ligne, et que j’allais sous peu devoir penser à le remplir. Mais on était dimanche, et dans notre ville, malgré toutes ses qualités, réussir à faire des courses ce jour de la semaine tenait du tour de force. Pourtant, c’était prévisible, j’allais avoir faim et soif, probablement autant que la veille. Par rapport à ce genre de choses, je préférais en général prendre les devants. J’étais une pauvre petite fille riche qui pouvait manger à sa faim, quand elle daignait bien vouloir sortir pour se planter comme un balai à chiottes dans les files d’attente des caisses de supermarché. J’ai travaillé dans ce genre d’endroits je les connais bien, et c’est de là que viennent une bonne part des vérités que je me suis faite m’étais auto-inculquées sur la triste condition humaine.

   L’homo sapiens mâle ou femelle n’a jamais l’air plus pathétique et inutile que lorsqu’il fait ses courses – parce qu’il faut bien manger pour vivre - et qu’il reste planté là dans la file d’attente à attendre pour payer en se préparant à râler, intérieurement ou non, parce que tout est trop cher et qu’il le sait et qu’il a raison mais qu’il finit par payer quand même parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, sinon râler, intérieurement ou non, parce que tout est trop cher, et plus pitoyable que - car l’homo sapiens est bourré de paradoxes et de « ressources » - lorsqu’il qu’il fait ce qu’il fait le mieux, à savoir la gueule, et ne va dire ni bonjour ni merci ni au revoir à la caissière - ou au caissier, oui l’homo sapiens a découvert l’égalité des sexes – pardon l’hôtesse de caisse – il a aussi inventé le politiquement correct – qui à force de voir des homo sapiens râler et ne lui dire ni bonjour ni merci ni au revoir va se mettre à sombrer, inconsciemment ou presque, dans la technique dite du « miroir clientèle », et va râler à son tour, intérieurement ou non, faire la gueule sans dire ni bonjour ni merci ni au revoir, par simple réaction instinctive de défense, et aussi parce qu’elle sait que tout est trop cher et qu’elle a raison, mais prendre l’argent quand même, parce que si elle ne le prend pas elle sera virée, ne touchera plus son maigre salaire et ne pourra donc plus aller plus tard, pathétique et inutile et pitoyable, faire ses courses de son côté - parce qu’il faut bien payer pour manger pour vivre - se planter dans la file d’attente pour attendre et râler, intérieurement ou non, parce que tout sera trop cher et qu’elle le saura et qu’elle aura raison mais qu’elle finira par payer quand même parce qu’il n’y aura rien d’autre à faire, sinon râler, intérieurement ou non, parce que tout sera trop cher.

   Ceci n’est qu’une des mes théories de l’époque. Je voyais les choses ainsi, à l’époque. Avant. Depuis l’homo sapiens et ses caissières ont beau avoir disparu, je ne regrette pas et ne pense malgré tout pas m’être trompée. Quelquefois je me sens juste un peu atrocement seule.

   Après de sévères tractations avec mon moi glandosophe – je reviendrai plus tard sur cette notion très importante de glandosophie que j’ai déjà abordée un peu plus haut - qui ont duré le temps de trois sonates pour piano de Mozart sur mon cher canapé je décidai donc de sortir à la recherche de magasins ouverts. En franchissant la lourde porte de mon immeuble je me sentis assez légère, danke schön Wolfgang, et il faisait au moins aussi beau que le matin. Beau et chaud, aussi, malheureusement, mais je m’étais habillée en connaissance de cause, le genre de tenue qui parfois vous fait traiter de salope d’allumeuse ’m’en fous j’ai trop chaud, pour que la température me soit plus supportable, et c’était efficace, mine de rien. Dans tout le centre-ville le ciel bleu déteignait sur les hauts murs gris-beige. Les homo sapiens arboraient alors leurs tronches plutôt réjouies du dimanche. Mais moi j’avais une fois de plus faim et errais sans but sinon un endroit où remplir un caddie. Malheureusement encore j’eus la mauvaise idée de me retrouver devant un de ces restaurants soumis à l’arche puante alors que sortait un client à l’air blasé, et l’odeur pestilantielle de friture saturée de sucre m’attira à l’intérieur comme une drogue dure. Cela faisait une éternité que je n’étais pas entrée dans un de ces machins, et j’en étais on ne peut plus fière. Comme avant d’envoyer paître des mois voire des années de cure de désintoxication. Il n’y avait que très peu de monde. Je jetai un œil à ma montre 17 heures 36. Normal. Cela ne me dérangeait bien évidemment pas. Je m’approchai de la seule caisse ouverte et la puanteur se fit de plus en plus insupportable et irrésistible. Elle était tenue par une Noire sculpturale répondant, selon la petite étiquette en plastique épinglée sur la magnifique poitrine, au doux nom de Naomi. Je manquai de rire. Dans de telles circonstances, cela évoquait autant Naomi Campbell pour la forme que Naomi Klein pour le fond. Mais sans vouloir me montrer insultante je doute que Naomi ait déjà entendu parler de Naomi Klein. J’ai dit sculpturale et je maintiens, mais force était de constater que la fatigue évidente et la lassitude non moins compréhensible de Naomi ne la rendait ni aguichante, ni serviable ou encore moins aimable, pas plus qu’elle ne lui donnait l’air intelligent. Néanmoins chacun sait qu’on pardonne tout à la perfection physique. Ainsi je laissai passer l’impolitesse et commandai mon menu sans broncher face à sa trop belle trop lisse tronche de cake, ni même resonger au fait que très très souvent il y a des baffes qui se perdent très très loin. C.Q.F.D. Le premier étage était à l’image du rez-de-chaussée ; quasi-désert. Je m’assis dans un coin de la salle et avalai en moins de deux petites minutes avec un plaisir inexpliquable mon hamburger froid, tout de traviole et gluant. Les doigts pégueux j’attrapai mon usine à rot avant d’attaquer les frites en essayant tant bien que mal de prendre un peu mon temps. Je n’avais pas tout à fait mangé le tiers du maxigros cornet que deux gamins, un garçon et une fille, ostensiblement en couple car à cet âge on aime beaucoup montrer qu’on a enfin trouvé quelqu’un pour former un couple mais que pour le montrer on sait pas faire autrement que s’embrasser ou se tripoter à outrance, firent leur apparition et s’affalèrent direct sur la banquette à l’opposé de la mienne en jetant bruyamment leurs plateaux sur leurs tables. Je notais qu’ils étaient tous deux parfaitement assortis, d’une laideur inconcevable, gras et maigres à la fois, boutonneux, le look tirant vers le n’importe quoi qui se cherche pour faire original, entre le rasta le punk et le gothique – si, c’est possible – avec les cheveux qui schlinguent même de visu et les piercings infectés en prime. En résumé le premier coup de vieux agréable que j’aie jamais ressenti. Agréable et pourtant inutile. Je finis mes frites et mon soda aussi lentement que faire se pouvait, puis m’enfuis comme une grande fille courageuse. Le ventre maintenant trop – mal gavé - plein l’odeur du lieu prenait des relents insupportables pour moi qui n’y était plus habituée. Je sortis juste à temps pour ne pas vomir. Naomi me regarda passer avec un air ahuri tellement parfait qu’on aurait dit qu’elle venait de l’Actor’s Studio. Une fois dehors je pus reprendre mon souffle et me reconcentrer sur ma mission en cours d’avortement qui était je le rappelle de remplir mon réfrigérateur vide comme un cerveau de téléspectateur de TF1. Je jetai un œil à ma montre 18 heures 02. J’avais toujours eu horreur de cette heure. Etais-je la seule ? Probablement pas. Aujourd’hui c’est tout à fait le genre de sujet anodin voire sans interêt que j’aimerais beaucoup pouvoir de temps en temps aborder avec des gens comme cette chère Justine, anodine et tellement sans interêt.

   18 heures c’est l’heure de rien. Quand t’es petit c’est plus l’heure de goûter, c’est plus l’heure de l’école, mais c’est plus tout à fait l’heure de jouer non plus, c’est ni l’heure du repas, ni celle de se rendre constructif, mais c’est celle de faire ses devoirs. Plus tard c’est plus celle du thé mais c’est pas encore celle de l’apéritif. C’est celle des conneries à la télé devant lesquelles on se plante avec fatalisme, parce qu’on est trop crevé par sa journée pour se forcer à suivre les rares émissions intéressantes et/ou instructives. Pour en revenir au thé, chez les Anglais c’est l’heure des infos, vous imaginez ? Ah, vous saviez déjà… Vous vous souvenez, bien, bien, bien…

   Moi, les Anglais, à part leur musique et leurs puddings, on peut pas dire que je les portais dans mon cœur. Mais avec du recul, étant donné que la Musique faisait et fait toujours partie des choses les plus essentielles pour moi, je crois qu’il s’agissait plus de jalousie respectueuse que de racisme. Et puis je me dis que je devais être trop conne pour saisir les subtilités de leur humour. Tant pis. J’aurais dû y porter plus d’attention. You can scream and you can shout it’s too late now.

   There is no way out.
18 heures 05 mais je décidai de prendre un apéritif malgré tout. Aucune raison de se laisser abattre, après tout. Je me lançai donc dans la recherche d’un bar ou d’un café sympa comme notre ville sait paraît-il si bien les faire. Déterminée je décidai néanmoins rapidement de ne pas jouer les difficiles et me dirigeai vers le premier qui me fit bonne impression, alors que je zieutais à droite à gauche depuis la rue principale en me disant que si bar ou café sympa il y avait, il serait plus susceptible de se trouver dans une des perpendiculaires. Avais-je raison n’avais-pas raison ce n’est pas à moi d’en juger. Quoi qu’il en soit j’en vis un que je ne connaissais pas – mais vous aurez compris que j’ai rien d’une autorité en la matière – et qui me plut d’emblée, sans que je comprenne trop pourquoi parce qu’à première vue disons que l’extérieur ne payait pas de mine. Mais déjà, s’appeler « Au Chien Qui Bande », fallait oser. Je crois que c’est ce nom et ce nom seul qui m’a convaincue d’aller voir à quoi/qui j’avais à faire. J’imaginais les présentations au téléphone : « Café Au Chien Qui Bande, bonjour ! Oui, mademoiselle, nos happy hours sont de 17 à 20 heures. Vous avez vu la pub dans Labrador Magazine ? Eh bien tant mieux, au moins ça veut dire que ça sert à quelque chose » Ah, ça, ça devait toujours mémorable les happy hours du Chien Qui Bande ! Encore heureux qu’on appelle rarement des cafés. En même temps on choisit pas un tel nom sans penser aux conséquences, non ? Alors que je m’approchai je souriais sottement en continuant d’imaginer des bouts de dialogue : « Allez, on va s’en jeter un au chien qui bande ! » ou « Eh, ça vous dit d’aller fêter ça au chien qui bande ? » ou encore « Chéri, mes copines me proposent d’enterrer ma vie de jeune fille au chien qui bande, c’est chouette, non ? ». À dire vrai j’aurais donné cher pour voir la tête du futur époux… Quoi qu’on puisse lui reprocher, ce nom claquait bien – sans mauvais jeu de mot – et ne devait pas avoir le moindre problème pour être retenu voire répété, par plaisir. Il n’y avait jamais eu assez de choses pour sourire en ce bas monde. J’entrai donc sans hésiter

Par injektileur - Publié dans : nous sommes des monstres - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /Nov /2009 07:21

   Excusez-moi d’avoir rompu une nouvelle fois la ligne chronologique (mes 16 ans peuvent attendre). Cela risque de se reproduire d’ici la fin de mon histoire, je m’en rends vraiment compte maintenant. En même temps je pense qu’écrire à l’instinct reste le meilleur gage de compréhension immédiate pour le lecteur. Je travaille à la rédaction de ce « témoignage » comme le ferait un réalisateur de cinéma sans scénario. Style Wong Kar-Wai. J’ai mes acteurs, mes décors, mon histoire du début à la fin. Ne me reste plus qu’à les faire interagir, puis monter le tout comme bon me semble. Certains morceaux manqueront bien sûr ; d’autres manquent déjà c’est évident. Mais l’essentiel est là, soyez-en assurés.

   Nous sommes des monstres. Une petite liasse de feuilles volantes en guise de Bible, la solitude comme façon de vivre ; comme moyen de survie.

   Nous sommes des monstres qui à tout âge sous toutes conditions veulent toujours plus que ce qu’on leur donne.

 « Si tu me disais pourquoi tu pleures, je pourrais peut-être t’aider. Je veux dire, je te connais un peu, et je sais que c’est pas seulement ce que je t’ai dit moi qui te fait pleurer. Tu penses à autre chose, c’est pour ça que tu pleures, et c’est pour ça que moi aussi je vais pas tarder à pleurer si ça continue. Je me sens tellement loin de toi… » Sylvain ne se rapprocha pas de moi. Il devait s’imaginer que cela renforçait ses propos. Je réussis finalement à bloquer le flot de larmes pour lui répondre à cœur ouvert, mais les yeux bloqués eux-même sur le mur en face.
 « Je te trouve puéril. Au moins autant que moi. C’est très puéril de vouloir plus. Dans n’importe quel sens. Peu importe ce que tu veux dire par là. »
 « Merci de me traiter de gamin… » essaya-t-il de me couper, sans y parvenir.
 « Mais je me dis que c’est peut-être grâce à ça qu’on est aussi sexuellement compatibles… »
 « Pffff… Sexuellement compatibles. T’en as d’autres, comme ça ? »
 « Depuis que je suis toute petite je vois autour de moi des gens qui veulent plus. Tout le monde veut plus, pas vrai ? Sauf que quand j’étais petite, je croyais que vouloir plus voulait rien dire de plus que vouloir baiser. On était ensemble, on voulait plus, on baisait. J’y croyais tellement que j’oubliais qu’on pouvait aussi tout simplement vouloir plus de pouvoir, plus d’argent ou plus de liberté. Dans ma tête, le sexe avait pris une place disproportionnée. Je savais rien, je comprenais rien, mais j’avais déjà la frustration. Je croyais que le sexe était un besoin vital, un vrai. Que si on baisait pas on mourait. Je te jure, un besoin vital. J’avais aucune idée du plaisir qu’on pouvait en tirer. A la limite je voyais ça comme quelque chose de douloureux, mais indispensable. Personne ne m’a jamais « expliqué » le plaisir. Le plaisir je l’ai découvert seule, comme presque tout le monde. Un peu plus tôt que la moyenne, peut-être. Crois-moi j’en avais besoin. Mais bizarrement, je faisais pas le rapprochement avec le sexe, avec l’acte sexuel. Quand je suis arrivée à l’adolescence j’ai fini par comprendre. Et ça n’a fait qu’augmenter ma frustration. Pourquoi les mecs voulaient-ils pas « plus » avec moi ? Pourquoi ? Tu peux me le dire ? Non, bien sûr, puisque tu « m’aimes ». Tu es « amoureux » de moi. Ha la bonne blague ! Avoir attendu toutes ces années qu’on me le dise pour te renvoyer chier maintenant ! Si c’est pas pitoyable… La seule personne à m’avoir trouvée jolie, c’était une fille, t’imagines ? Mais elle m’a fait peur… Et toi, toi aussi, tu voudrais « plus » !? C’est trop drôle ! J’y comprends vraiment rien, finalement ; j’ai vraiment pigé que dalle… Plantée sur toute la ligne… En fait t’as pas tort, pour le sexe avec moi, mais là où tu te trompes, c’est que c’est justement parce que je donne rien que je donne tout ! Et tu voudrais « plus » ? Tu voudrais qu’on parle ? Tu crois que j’en ai envie ? Est-ce que j’ai déjà fait quoi que ce soit qui ait pu te faire croire que j’avais envie qu’on parle ? Tu te prends pour qui ? – les larmes reprirent, je me tournai enfin pour voir sa réaction. Il avait l’air complètement déboussolé – T’arrives trop tard, Sylvain, beaucoup trop tard. Je t’en veux pas mais me dis plus jamais des trucs pareils, plus jamais, tu m’entends ? Ca me renvoie à mes angoisses de gamine et j’ai vraiment pas besoin que quelqu’un comme toi en rajoute une couche. Non, vraiment pas besoin, alors soit tu me vires, soit tu te contentes de mon cul, mais plus jamais je veux t’entendre dire des trucs pareils ! – Je m’étais rapidement transformée en madeleine - Ceci dit, tu m’as demandé pourquoi je pleure, et je vais te répondre tout de suite. Je pleure parce que, tu vois, j’aurais été la gamine la plus heureuse du monde, il y a 10 ans, si un garçon aussi gentil que toi m’avait dit qu’il m’aimait… C’est… con, hein ? Je me… dis que… j’aurais pas eu la vie que j’ai eue, que j’aurais… » Je pleurais trop pour finir ma phrase. Le ridicule ne tue pas, j’en suis la preuve vivante. Sylvain, interdit, me fixa un long moment. Entre deux rideaux de larmes je parvins à lire sur son visage l’impuissance d’un homme de sa génération. Passif. Penaud. Passif. Penaud. Il s’extirpa de ses hésitations comme d’une voiture encastrée dans un arbre, et – non sans une gravité dramatisée à outrance – m’enlaça avant que je ne l’enlace moi-même, pour mieux appréhender l’entente physique qui nous liait l’un à l’autre, malgré nous, ou peut-être uniquement afin de me confirmer à moi-même qu’il sentait trop bon pour mon subtil odorat. Nous nous serrâmes très fort, en machines aux manuels incompréhensibles.
 « Et à Jürgen ? Tu lui parlerais, à lui ? » me demanda-t-il soudain d’une voix qu’il dût vouloir la plus nette et neutre possible. Dans un brusque mouvement de recul je me dégageai de son épaule et lui jetai un regard incrédule, sûrement noirci. Il se reprit très vite et me replongea de force dans notre position initiale.
 « Je suis désolé, excuse-moi, oublie ce que j’ai dit. Je t’aime, tu sais, je t’aime tellement… »

   Le choc reçu fut à la hauteur de tout ce qui avait précédé. J’eus à peine le temps de réagir qu’il m’embrassait déjà à pleines lèvres, comme si ce geste précipité avait pu me faire oublier sa dernière question, comme s’il avait pu empêcher que mes synapses de passive ne fasse comprendre à mon cerveau de handicapée de la vie les allusions que celle-ci véhiculait. Il savait, il avait tout vu la veille au soir. Il m’avait observée. Il était jaloux. Peut-être inquiet, aussi. Mais surtout amoureux. Je ne saurais dire pourquoi ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai pu être assurée de sa sincérité. Néanmoins je l’étais. Je ne pus trouver le courage et la mauvaise foi de contredire Sylvain. Quoiqu’en fait de contradiction il s’agissait plutôt de défense de mon intimité.

   Je pensais être quelqu’un de discret et je crois l’être encore, même si cela ne m’est plus d’une grande utilité aujourd’hui. En y repensant après coup, j’ai acquis la banale conviction et/ou la preuve formelle que la discrétion n’existe pas lorsque l’amour intervient. En d’autres termes il m’aurait été impossible de cacher à Sylvain, visiblement amoureux de moi, l’attirance – l’amour ? – que j’éprouvais pour Jürgen. Sans m’aventurer aussi loin dans de dangereux lieux communs, ce jour-là, je m’en suis voulu d’avoir fait du mal à Sylvain, de l’avoir blessé, de lui avoir « brisé le cœur ». On dirait presque du Barbara Cartland bourrée (lapalissade). Mes égoïsmes successifs me remontaient à la tête comme un coup de sang. Je suis un monstre sans remords ni regrets ni honte ni repentance. Ou tout du moins je m’y emploie. Paraît-il. Ajouté à cela que mon envie de sexe ne s’était pas tarie depuis l’aube. Dans le cas où Sylvain n’y rechignait pas, je voyais là une bonne occasion de me rattraper, ou au moins, de faire montre de ma bonne volonté. Et de toute façon, je savais que quoi que je fasse, je n’en garderais que le souvenir de m’y être prise comme un manche. Chose que je peux confirmer aujourd’hui. Malgré tout, conformément à mes prévisions et à ma connaissance des hommes, Sylvain ne rechigna donc pas le moins du monde. Tout juste souffla-t-il mon nom d’une façon tout à fait limpide qui même à des oreilles inexpérimentées n’aurait pu signifier autre chose que « t’es vraiment incorrigible » ou « tu penses qu’à ça » ou peut-être encore « t’as entendu tout ce que j’ai dit ? ».

   Entendu ou pas, son sexe était dur comme du bois bien avant que j’y mette les mains ou les lèvres. De par l’effet combiné de mes larmes et de mes soupirs il s’était tendu à un point que je n’aurais pas cru possible. Prêt à exploser. Enorme. Comme façonné par une nuit sans relâche. Le genre de ces érections involontaires qui ne sont normalement jamais là quand on a besoin d’elles. Je le pris dans ma bouche sans éprouver un quelconque plaisir ou soulagement. Me rendis compte que ce n’était effectivement pas ma spécialité. A force de privilégier mes envies par rapport à celles de mes partenaires je n’avais jamais trop pris le temps de faire des fellations. Cette fois-ci pourtant je sentais je crois – aucune vanité de ma part, j’espère - que l’effort était louable. Il fallait que je le fasse, autant pour lui que pour me prouver à moi-même que mon égocentrisme pouvait trouver ses propres limites ; quitte à passer pour une nymphomane. Cependant, je savais depuis longtemps qu’un homme en train de se faire sucer perd grosso modo l’intégralité de ses facultés mentales. Il en garde juste assez pour prévenir si on lui fait mal, si on le mord. Sûrement parce que ça devait l’exciter encore plus, et peut-être parce qu’il ne savait pas quoi faire de ses doigts Sylvain prit sur lui de me « stimuler manuellement le clitoris » comme on dit dans les magazines féminins. Malgré ce qu’il venait de me dire, je doute que ce genre d’initiative ait été autre chose qu’un simple réflexe de sa part. A sa décharge je dois avouer que je n’eus rien à redire sur son « altruiste » démarche.

   Cela ne dura malheureusement pas. Au bout de deux trois minutes je sentis sa main se crisper et compris que de mon côté je n’aurais pas le temps d’avoir mon compte. Son corps tout entier se raidit, tendu dans un tremblement depuis les orteils jusqu’au cou. L’instant d’après il éjacula dans ma bouche, beaucoup plus vite que prévu. Sans entrer dans les détails je me souviens que le peu de semence que son corps avait eu le temps de créer depuis quelques heures avait jailli à même ma langue, insipide, très liquide. Je l’avalai sans broncher.
 « Excuse-moi, je… suis désolé… »
 « C’est rien c’est rien, t’en fais pas » le rassurai-je, la voix presque claire. Mes épaules et ma tête me parurent d’un seul coup plus légères. Je me levai prestement et me dirigeai une fois de plus vers la salle de bains, toujours vêtue de mon seul sweat-shirt Pantera. En chemin je réussis à réprimer un nouvel éclat de rire à la vue de l’intégralité de mes vêtements disposés sur la chaise du bureau de Sylvain, plus qu’impeccablement pliés, comme s’ils sortaient du magasin. Ce sont les sous-vêtements qui manquèrent de me compromettre. Sylvain les avait installés – geste sûrement involontaire de sa part – sur la pile formée par ma jupe et ma chemise, mais ne s’était pas aperçu que la culotte, parfaitement pliée, donc, et le soutien-gorge au-dessus, déplié, lui, dessinaient une sorte de smiley apparemment très heureux de sa vie, et qui faillit me faire perdre mes moyens. Un peu plus et je voyais ma veste pendue sur le dossier comme les cheveux du bonhomme. Autant dire que c’en aurait été fini de moi, car mon cher Sylvain n’aurait à coup sûr pas apprécié que je me relaisse aller à me moquer de lui. C’est pourquoi je restai indifférente, attrapai le smiley et ses cheveux sur la chaise – que Sylvain avait au préalable tournée vers l’extérieur – pénétrai dans la salle de bains, me brossai les dents – avec une brosse à dents jetable. Nous sommes chez Sylvain je le rappelle – me rinçai la bouche, ôtai le sweat-shirt, urinai, changeai de tampon – avec toujours aussi peu de plaisir – enfilai mes vêtements, sortis de la salle de bains, embrassai faiblement Sylvain sur la joue, mis mes chaussures, ouvris la porte d’entrée en lui adressant d’obscurs mots de remerciement et la laissa claquer après m’être engagée dans le couloir. Dans mon idée, il était hors de question que je traîne comme la veille pour lui laisser le temps de me retenir une dernière fois. Je savais que ce qui s’était passé ne se reproduirait pas, ne pourrait pas se reproduire. Du moins tout de suite. J’ignore ce que Sylvain a ressenti. La vérité est que je m’en fichais comme je m’en fiche encore aujourd’hui. D’une certaine façon il m’avait trahie. D’une certaine façon je m’étais fait comprendre. D’une certaine façon enfin j’avais fait tout ce que j’avais à faire là-bas. Cela n’avait rien à voir avec de la vengeance. Il s’agissait plutôt simplement de bon sens.

   Bâtiment Camus. Avant que l’ascenseur qui me repoussait jusqu’au rez-de-chaussée ne se remplissent d’utilisateurs et d’utilisatrices venus en cet endroit pour sensiblement les mêmes raisons que moi, à l’origine, je pus enfin expulser l’éclat de rire qui me tenait au ventre depuis cinq minutes, et repensai aux feuilles volantes, à leur contenu obscur qui me retraversa l’esprit suffisamment longuement pour me faire définitivement passer l’envie de les jeter sur le chemin du retour.

   Je suis un monstre, peut-être, mais si c’est le cas, face à la trahison j’en suis fière.

   Et toi Jürgen qu’en penses-tu ?

   Lorsque je rentrai chez moi l’horloge venait de sonner la demi-heure après une heure de l’après-midi. Une vieille horloge que je détestais, comme tout le mobilier hérité de mes parents, mais dont je n’avais pu me résoudre à me débarrasser. Plus par flemme qu’autre chose, je dois l’avouer. Volets clos, l’appartement sentait légèrement le renfermé, et par réflexe je me mis à aérer de tous les côtés avant même de jeter mes affaires sur la table de la salle à manger comme je le fais d’habitude. Comparé au deux-pièces propret de Sylvain, les poussiéreux cent vingt mètres carrés dans lesquels je vivais, sans être une véritable porcherie pour autant, bien sûr, m’apparurent soudain très sales ou du moins très mal rangés. Putain de contrastes… pensai-je à vois haute pour mieux changer de sujet et me dédouaner par rapport à la flemme évoquée juste au-dessus, ma flemme chronique à travers laquelle il était tellement facile de résumer et d’expliquer les dernières années de ma vie, voire de mon existence toute entière, si vous me permettez d’utiliser ce mot un peu lourd.

   (Encore une bombe dans la chronologie. N’allez pas imaginer que je le fais exprès.)
 
   La mort de mes parents ne m’a pas attristée, mais embarrassée. Je venais à peine de « fêter » - les guillemets sont de rigueur – mes 18 ans, et avais d’autres choses à faire que de m’occuper seule d’un double enterrement avec la tonne de paperasse que cela impliquait. Homicide involontaire. Mes parents sont morts par homicide involontaire. Je préfère le dire maintenant car je n’ai aucune raison ni aucune envie de faire durer le suspense. Ils ont eu un grave accident de voiture. Choc frontal avec un véhicule déporté dans un virage. Rien que de très banal, en somme. Ce qui l’est moins, c’est la nature du véhicule en question. Il s’agissait en effet d’un fourgon de la gendarmerie nationale dont le conducteur, une jeune recrue un peu « fatiguée » qui avait simplement voulu faire le malin, fut le seul parmi les quatre accusés à me demander pardon, alors que selon moi les torts était largement partagés entre ses collègues et la direction. Direction générale qui fit pression – logique – pour que le procès se déroule à huis-clos et ne fasse pas de bruit. Cela fut d’emblée un grand soulagement et une satisfaction pour moi. Par une réaction égoïste classique, je n’avais en effet aucune envie que noms ou photos soient divulguées au médias. Ainsi le scandale se trouva plus ou moins étouffé, mais la gendarmerie nationale elle-même ne s’en vit pas moins condamnée elle aussi, avec les quatre gendarmes incriminés. J’avoue ne plus me souvenir du verdict exact et des sentences prononcées. Cela n’a de toute façon plus vraiment d’importance aujourd’hui. En revanche je pourrai difficilement oublier la piquante ironie qui a voulu que moi, la fille de mon père, un soûlard notoire attrapé plus souvent qu’à son tour en train de conduire avec des taux d’alcoolémie défiant toute concurrence et condamné plusieurs fois à des peines de prison assorties de fortes amendes, je devienne une sorte de pupille vieillissante de la nation vivant au crochet de la gendarmerie – donc de l’Etat – qui me versait des indemnités mensualisées à hauteur de 170% du SMIC environ, non imposable. Somme d’ailleurs largement suffisante pour vivre étant donné que je n’avais personne à charge et que j’étais devenue propriétaire de l’appartement. Et somme qui en somme, après calcul de mon avocate – douée dans son métier on peut le dire. C’est à elle et à elle seule que je dois d’avoir reçu autant d’argent. Bien entendu, ne vous inquiétez pas pour elle ce n’était pas pour mes beaux  yeux qu’elle m’avait défendue. Elle s’est par la suite servie grassement, à titre d’honoraires, dans les dommages et intérêts que l’Etat avait été condamné à me verser. Vous avez dit illégal ? – aurait dû me permettre de me tourner les pouces, ou du moins de m’assurer des revenus moyens jusqu’à la fin de mes jours. Une petite vie sans encombre. Une vie de rentière de basse extraction. Une vie à ne rien faire, en gros, toute tracée pour une glandeuse passive et lente à réagir telle que moi. Je voyais déjà le tableau. Ne pas travailler. Ne pas avoir d’enfants. Ne pas se marier. Rester toute sa vie au même endroit. Finir par ne rencontrer plus personne. Mourir de solitude à 70 ou 80 ans. Le pire était que cela ne me choquait même plus. Je n’avais plus peur de vivre une vie qui me ressemblerait tant. Ou plutôt vers laquelle je tendrais fatalement à ressembler. Passive. Inerte jusque dans ses moindres retranchements. J’y étais préparée. Manger boire dormir un peu lire écouter de la musique regarder des films. Voyager, aussi. Baiser également, même si cela impliquait de maintenir un minimum des relations avec l’extérieur. L’idée d’avoir un jour peut-être à payer pour « ça » apparaissait subrepticement, comme un trou noir situé à des années-lumière de mon corps minuscule, puis disparaissait aussitôt dans le dégoût abyssal qui ne manquait jamais de donner des hauts-le-cœur à la collégienne exhibitionniste que j’avais été. J’imaginais pouvoir faire l’amour à l’envi jusqu’à ma mort. Rien que d’y repenser je me sens pathétique. Comme la majorité des adolescents je considérais en mon for intérieur la vieillesse comme une tare bonne pour les autres mais pas pour moi. Et comme la majorité des adolescents je pensais au fond de moi que rien ne valait le fait de mourir jeune et en pleine possession de ses moyens. Que ce soit pour le sexe ou pour tout le reste. Non, je me souviens, avant tout pour le sexe. J’étais probablement un peu obsédée, mais pas nymphomane pour autant. Aujourd’hui j’en rirais presque, si j’en avais le cœur. Ce n’est plus une question d’âge – je reste encore très jeune – mais de partenaire. J’ai compris sur le tard la signification du mot « désert ». Il y a trois jours, alors que je me débattais avec ma tente, je me suis surprise à m’entendre dire que je sauterais sur le premier être humain que je verrais. J’ai plus ou moins réussi à réfréner mes ardeurs depuis et me suis convaincue de ne pas fantasmer sur des femmes qui il n’y a pas si longtemps m’auraient fait peur. Et puis avec Justine j’ai eu ma dose. Mais au-delà de ça, je donnerais beaucoup pour avoir un homme à ma disposition. Peut-être pas tout ce qu’il me reste, parce que je ne survivrais pas, mais beaucoup quand même…

   J’arrête là car c’est toujours au milieu de ce genre de « réflexions impures » que je me mets à repenser à Jürgen et que ça fait le plus mal. Je reparlerai de tout cela quand ce sera nécessaire.

   Cette nuit-là ma mère conduisait. Une fois n’est pas coutume. Mon père devait être écroulé sur la place du mort, plein comme une barrique. Au moment de la première autopsie, réalisée environ six heures après le décès, il était encore à 2.2 grammes. Je vous laisse faire le calcul. On ignore comment ma mère a réussi à convaincre cette outre de lui laisser le volant. Elle, évidemment – car il faut toujours trouver un « pic » à la tragédie, ainsi que des armes imparables pour les avocats, n’est-ce pas ? – n’avait pas bu une goutte. Comme quoi… Mais je n’ajouterai pas de commentaire. J’aurais trop peur de sortir quelque chose que mon père aurait pu dire lui-même.

   Je le répète, je ne garde du procès, comme de beaucoup d’autres choses, que très peu de souvenirs. Cependant, les quelques ceux qui me restent sont extrêmement vivaces. Je pense par exemple au sourire satisfait, péremptoire de mon avocate à la sortie du tribunal après la prononciation des peines. Elle me parla de problèmes qui ne me concernaient plus, qui ne m’intéressaient pas, donc que je n’écoutai pas. Je les écoutais d’autant moins que je savais en gros de quoi il retournait, et je savais que je ne savais pas quoi penser, ni faire, et encore moins dire. C’est alors que mon père m’est soudain venu en aide. Si je puis m’exprimer ainsi. Dans une vision hautement gerbante j’ai revu sa sale gueule de poivrot suant soufflant sur moi. Un peu plus et j’aurais pu sentir le mal qu’il m’a fait. Il faisait un temps magnifique et le soleil de fin d’après-midi fusillait une à une les pierres du tribunal aussi blanches que les dents de mon avocate, jaunies par le tabac. Ensemble nous descendions lentement les marches de l’escalier principal. J’eus ce qu’on peut appeler un éblouissement. Pendant un laps de temps très court la réverbération des rayons lumineux m’enfonça littéralement les rétines au fond de leurs globes oculaires. Et c’est alors que le visage de mon père m’est apparu en gros plan. Il avait toutes les imperfections que je lui reconnaissais. Rouge, extrêmement dissymétrique, bouffé par l’acné, des cicatrices des rides précoces sur le front et de grosses pattes d’oies au coin des yeux. L’alcool s’y lisait comme dans un livre d’images. Il semblait avoir infiltré le derme pour mieux le graver, le scarifier de l’intérieur. Aucune drogue ne détruit plus une face que l’alcool, croyez-moi. Après 10 ou 20 ans à peine, on en ressort – si on arrive à en sortir – plus brûlé que n’importe quel accident de la route. Oui, croyez-moi, j’ai vu la gueule de mon père partir en charpie compacte et logique, cohérente mais immonde pour personne sinon moi. J’ai eu l’occasion de l’observer sous toutes les coutures. Pourtant le pire restait son haleine. Le souffle tout entier même. Assez indéfinissable. Non, je ne vois pas de mot adéquat pour vous donner une idée de ce qu’à l’odeur j’imaginais régner dans la cavité buccale de mon paternel. Dire que cela sentait mauvais n’apportera pas grand-chose à ma description. En vérité je pense que mon père avait depuis bien longtemps dépassé le concept même de mauvaise haleine. Ceci étant je ne sais pas si je pourrais être complètement objective dans ma recherche de description des odeurs qu’il produisait. Regardez les éboueurs. Il paraît qu’ils s’habituent très vite, avec de la volonté. Voilà pourquoi je m’abstiendrai de toute considération supplémentaire quant à tout cela, d’autant plus qu’il ne fait aucun doute que vous aurez à peu près saisi l’ordre de puanteur.

   Mon père puait, assurément. Toutefois, même dans mes crises d’optimisme les plus graves, je n’ai jamais pu me convaincre depuis que j’aurais peut-être réussi à lui pardonner s’il avait senti meilleur, que nos relations auraient été différentes si les nausées qu’il provoquait en moi avaient été moindres. Ce dont je suis sûre, c’est que la cause de mes vomissements ne se limitait pas à ça. Propre ou sale, parfumé chez Dior ou au whisky, un père qui vous frappe et vous viole reste un père qui vous frappe et vous viole. Mes vomissements ne faisaient que mettre un point d’orgue à cet aphorisme facile qu’il m’a néanmoins fallu beaucoup ruminer avant de pouvoir le rendre l’expulser le gerber comme de la vulgaire bile brûlante.

 « Je toucherai pas à cet argent, vous savez… »

   L’avocate stoppa net puis redémarra aussi sec, sans me laisser le temps de m’arrêter à mon tour ou même de m’apercevoir que je l’avais troublée. Ce n’est que bien après, en resongeant à la scène, qu’il m’est revenu de m’être longuement interrogée sur le nouveau sourire figé que j’avais cru voir s’inscrire sur son visage de crispée perpétuelle. « Comme vous voudrez ; vous recevrez vos mensualités de toutes façons. Ce que vous en ferez ne regarde que vous, mais j’apprécierais quand même que vous évitiez de cracher dans la soupe comme ça. Sinon, à part ça, vous êtes libre. Le reste ne me concerne plus. » Sa réaction n’avait en soi rien d’étonnant, mais le vif manque de curiosité de cette femme qui m’avait posé tant de questions dans le cadre de son travail m’interpella. Elle était peut-être encore un peu plus sincère que d’habitude. Cela ne la concernait véritablement plus. Elle avait fait son travail à fond et gagné le procès haut-la main. Elle allait toucher son argent et ne voulait plus entendre parler de mon histoire, qu’elle avait eu tout le mal du monde à me faire débiter par petits morceaux. Elle avait d’autres nouveaux clients à prendre en charge. En outre, je doute qu’elle se soit douté de quoi que ce soit quant aux relations qui me liaient à mon père, parce que je me souviens avoir consciencieusement évité le sujet lors de nos entretiens. Je suppose également qu’elle n’a pas ressenti le besoin d’en savoir plus pour mieux me défendre lors du procès. Elle ne se préoccupait que de l’essentiel, ne cherchait pas à remuer les merdes familiales qu’elle ne pourrait pas utiliser devant le juge ou les jurés. J’aurais dû lui en être reconnaissante, et pourtant, il m’était extrêmement pénible, notamment à cause de mon dégoût inné pour l’argent, d’éprouver envers elle quoi que ce soit d’apparenté à de la gratitude, car je n’arrivais pas à lui trouver des motivations autres que strictement intéressées. Je l’avais regardée me fouiller, me mettre juste assez à nu pour tirer ce qu’elle désirait. Je savais qu’elle n’irait pas plus loin que ce qui lui permettrait de récupérer de l’argent pour moi, et surtout pour elle. Je me rends compte en écrivant ceci que c’est probablement ce qui m’a gênée. Elle était l’une des rares personnes de mon entourage à ne pas vouloir « plus ». Oui je réalise que le fait qu’elle reste l’exception qui confirme la règle me dérange encore aujourd’hui. Je n’ai pas réussi à la cerner. Nos relations ne tournaient qu’autour de l’argent. Point barre. Elle avait dès le début prévu ce que ça pouvait lui rapporter, et n’avait jamais rien voulu de « plus », même après des semaines de procès où la défense n’avait fait que se contredire, s’embourber dans ses témoignages et ses déclarations, et où n’importe quelle autre avocate moins douée qu’elle aurait cherché à enfoncer le clou pour gagner encore plus, quitte à tout perdre. Il m’était même arrivé de m’énerver seule de son manque de gourmandise, de cette sagesse qui allaient à l’encontre de toutes les idées que je m’étais fabriqué sur le genre humain en général. Son avidité reprenait corps à chaque nouveau dossier, mais n’évoluait dès lors plus d’un iota. Elle savait du début jusqu’à la fin ce qu’il fallait attendre de l’affaire, de son client et surtout d’elle-même, puis elle encaissait et passait à autre chose. Jamais elle ne revenait. Jamais elle ne changeait d’avis. J’imagine que ses autres clients auraient pu confirmer mes dires. Quoi qu’il en soit, je n’ai clairement jamais su comment appréhender cette femme. A aucun instant. Et cela ne constituait qu’un générateur d’angoisse supplémentaire pour moi. Le reste n’avait effectivement plus beaucoup d’importance.

   Mais même sans aucune importance, je ne pouvais m’empêcher de superposer les images mentales qui m’attaquaient le cerveau en ordre rangé. Je la regardai deux secondes et tentai de trouver une réponse à la dernière question que je m’autorisai à me poser. Fallait-il que je lui en veuille ou que je la remercie de son indifférence ? Je m’interrogeais en vain. Incapable d’assimiler les contrastes de plus en plus aigus qui naissaient dans ma tête chaque seconde, je me décevais moi-même à ne pas pouvoir m’appuyer sur ces décalages d’impressions reçues pour définir mes idées, comme je le faisais d’habitude. Je bataillais sévère pour me convaincre de la laisser tranquille, de ne pas chercher sa pitié, sa compassion. Mais fallait-il vraiment ? Je ne pouvais me contraindre à accepter l’impassibilité forcée de son visage sans rien dire. Pendant un instant je me crus prête à lui déballer mes raisons. Je fus alors à deux doigts de commettre ce qui m’apparaît désormais comme une grave erreur. Céder au besoin de parler de ce dont je n’avais jamais pu parler à personne sinon à ma mère incrédule. Se laisser aller à vomir la bile collée aux parois de mon estomac. J’étais à deux doigts de me faire vomir. Mais la gerbe a ceci d’hypnotique qu’on en arrive parfois à la garder en soi pour éviter de la regarder en face. Ainsi je ravalai le tout, avec une invisible grimace de dégoût, et me contentai d’observer le masque raté que constituait le visage de mon avocate. Et avec du recul, je me dis que je n’ai pas eu tort de me taire, malgré toutes les difficultés rencontrées au cours du processus de carpification en urgence.

   Et à dire vrai, je voyais mal comment éviter de « cracher dans la soupe ». Alors que je persistais à essayer de trouver une solution sur ce visage-muraille nerveusement congestionné, l’argent que j’allais devoir accepter se matérialisa dans mon esprit chauffé par le soleil en billets tombant du ciel, comme les sortes de confettis que j’assimile personnellement aux fins de mauvais films américains. Vous savez, style « Armstrong de retour de la lune ». Sauf que là c’était pas un film. Oh, non cela n’avait rien d’un film. Je crois bien m’être assise sur les marches. Le ciel s’obscurcit. Je crois bien que l’avocate s’est assise à côté de moi pour reprendre son monologue. Les billets continuaient de virevolter gaiement. Je devais être plus pâle que d’habitude. Peut-être l’a-t-elle remarqué.

   Je me vois dans ma chambre. Il fait noir comme dans un four. Non, pas tout à fait. Ce n’est qu’une expression. Mes yeux se sont habitués à l’obscurité. Depuis le plafond et les murs les billets, des confettis peut-être, se détachent du papier peint avec des bruits étranges. Je les vois d’autant moins bien que je suis couchée sur le ventre, et que quelque chose me maintient dans cette position, mais je les entends très distinctement, et me repère à l’ouïe pour les localiser. Excès de concentration salvateur j’imagine. Je n’en suis pas certaine, je suppose que je me focalise inconsciemment sur des détails inutiles afin d’oublier le plus important. La douleur. Ai-je mal ? C’est probable. Où ai-je mal ? Difficile à dire. Mon père est sur moi. Il s’agite comme un forcené et m’agrippe où il peut. Je ne résiste pas, ou à peine. Je fais ce que j’ai prévu de faire pour le restant de mes jours : j’attends que ça passe. Cela fait longtemps que j’ai compris que je n’en mourrai pas. Cela fait longtemps que les envies de meurtre sont passées. Alors je patiente douloureusement et cherche les billets du regard. L’obscurité me protège, je crois. Les billets aussi. J’ai tellement besoin d’aide, je suis tellement petite. Mon père est sur moi. Il pue abominablement, par tous les pores, tous les orifices, son immonde souffle rauque tambourine sur ma petite nuque. Il s’accroche à moi comme à une bouée. J’espère qu’il a honte. Je ne suis pas certaine qu’il ait honte, parce qu’il finit toujours par accélérer. Et quand il accélère cela signifie qu’il n’en a plus pour très longtemps. J’attends que ça passe. Ca passe toujours. Il va et vient en moi de plus en plus vite. Je devrais avoir mal mais mon corps a semble-t-il bloqué l’ensemble de ses capacités tactiles. Mais je suis petite il faut que je parle j’écrive parle en français. Je me rends compte. C’est pas un cauchemar. Je sens plus mon corps. Je sais plus mon âge. J’ai très mal, très très mal à l’intérieur. Je sens plus l’extérieur. Je dois aussi avoir mal à l’extérieur. Avant j’avais mal à l’extérieur. J’ai appris à penser ailleurs. J’oublie que j’ai mal à l’extérieur. Même quand je saigne je le sens plus. Après, c’est autre chose. Je sais que je vais déguster sans pouvoir me plaindre. Mais là, j’ai l’obscurité et les billets  de mon côté. Pourquoi des billets, au fait ? Je sais pas. Papa voudrait se racheter ? Non, pas possible, ça, il faut que je pense à autre chose. J’ai ma peluche panthère noire qui veille sur moi, aussi, je la serre contre moi, tellement fort qu’il n’y a que moi qui sait qu’elle est là. Je suis bien petite, alors. J’ai toujours adoré les panthères noires. Pour moi, c’est les plus beaux animaux du monde. Y’a pas plus beau qu’une panthère noire. Un jour j’aimerais aller les voir en vrai en Afrique ou en Asie. J’aimerais les regarder dans les yeux, j’aimerais les caresser, bon là je rêve mais c’est pas grave, elles ont l’air tellement douces. On dirait des gros chats. Les petits sont à croquer, j’ai vu des documentaires je les mangerais tellement ils sont mignons avec leurs petites bouilles. J’ai rien contre les panthères normales bien sûr. Mais je préfère la fourrure luisante et la couleur parfaite des panthères noires. On en a parlé l’autre jour en classe. Eric aussi il aime les panthères, mais tachetées. Il écoutait notre discussion avec Eloïse. Eric et Eloïse ? Ca y est je remets, j’ai mon âge. Je suis devenue toute rouge, parce qu’avant qu’il me parle j’aurais jamais cru qu’il pourrait s’intéresser à moi. Je me souviens il m’a dit que les panthères noires était belles mais moins fortes que les panthères normales, et qu’il aimait les animaux forts. Je lui ai demandé d’où il savait ça, il a pas répondu. Est-ce que je l’ai cru ? Eloïse a trouvé malpoli de nous interrompre comme ça. J’étais pas d’accord et on s’est presque fâchées à la récréation en en reparlant. On s’était jamais disputées avant. Pourquoi maintenant ? Pourquoi à cause de ça ? J’en sais rien ça m’inquiète. Je croyais qu’on se disait tout. J’avais imaginé qu’on se comprenait. C’est pas complètement vrai, alors. Rien est jamais vrai, alors. Même ce que je vis. Même ce que je vois, ce que je déteste ce que j’aime. Mon père n’existe pas, les billets les cauchemars n’existent pas, ma peluche panthère noire n’existe pas. Les panthères tachetées soi-disant plus fortes que les panthères noires non plus. Il faut absolument que rien n’existe. Il faut qu’il ne reste que l’obscurité. Il ne faut plus rien voir. Tout oublier. Refuser l’argent, renier l’avocate. Et le père. Tuer le père massacrer le seul coupable. Je croyais que les envies de meurtre avaient disparu. Je me suis trompée je le paye au prix fort – en nature comme ils disent – à chaque fois un peu plus. Je me suis créé une définition toute personnelle de la douleur que je ressens, des mots que je garde en moi parce que je peux pas faire autrement. Qui me croira ? personne j’ai déjà essayé à moitié à demi-mot, les regards évasifs et/ou soupçonneux de ma mère me restent en travers de la gorge ; à elle non plus je ne lui pardonne pas. Mon père est sur moi il me fait mal. Il me fait mal, les panthères noires ne bronchent pas, les normales tachetées d’Eric pas mieux, les plus fortes les plus courageuses mais bouffez-le bon sang de bonsoir ! vous attendez que ça, non ? La peluche quant à elle est aplatie réduite à l’immobilité lourde par la conjonction de tout le poids d’un père et de sa fille unique qui l’étouffent l’oppressent l’écrasent comme une gaufre dans son moule brûlant. C’était quand la dernière fois qu’il m’a offert une gaufre, au fait ? Si tant est qu’il ait déjà voulu une seule fois me faire plaisir me gâter, je ne suis même pas sûre que ça lui soit déjà venu à l’esprit de faire preuve de générosité envers moi, ou n’importe qui d’autre. Non la seule chose qu’il sait faire c’est ça, aller et venir en moi de plus en plus fort de plus en plus vite. Les envies de meurtre sont là. L’incompréhension et la peur sont là, aussi. Il ne m’a jamais demandé pardon. Logique. Il a pas honte mais il pleure il chiale comme un gosse. C’est de ta faute ma puce, de ta faute, regarde ce que tu me fais faire. Voilà ce  qui arrive quand on attend trop de son père, quand on lui demande trop. Je supporte plus tes regards inquisiteurs de petite pute, tu comprends ? éructe-t-il avec son haleine de port désaffecté, tu comprends, oui ou merde ? Je rentre à la maison et je me retrouve au tribunal, avec cette salope de juge en face de moi. Pourquoi je la retrouve ? mais parce que t’es là à me regarder comme tu sais si bien le faire, avec tes yeux de petite pute, tu vois ce que je lui fais, à la juge ? Tu comprends je veux plus qu’on me juge, c’est de ta faute, ma puce, tu rêverais que je sois un bon papa mais non, c’est pas comme ça que ça marche désolé d’être une ordure, ma puce, mais c’est de ta faute tu veux toujours plus de ton papa et voilà ce qui arrive… La seule chose qu’il sait faire c’est ça. Il postillonne il bave dans mon cou en continuant de cracher ces choses je comprends pas je suis trop petite. Il me fait mal je vous jure, je peux plus faire semblant. Le mélange grassement huileux de morve et de larmes et d’alcool et de vomi refoulé me coule sur les épaules et le dos. Il me fait mal. Je vous promets.

   Jamais il ne se serait excusé.

   J’ai l’impression que ça ne s’arrêtera jamais. Toujours plus de va-et-vient molto accelerando toujours plus de baves toujours plus de râles bestiaux et puants moins de larmes mais toujours plus de doigts de mains de poils, avec ces gémissements à peine retenus qui puent à cent pieds à la ronde, ces ongles encrassés à saturation coupants comme du verre, plus l’oreiller qu’il faut que j’avale mais je peux pas déglutir j’étouffe et mon lit qui me rentre dans les côtes je peux pas crier on m’étrangle à moitié le lit manifeste avec force couinements et vieux ressorts acérés, puis deux trois grands coups, il se retire enfin, essoufflement rauque immonde, tremblements, éjaculation incontrôlable il m’en fout un peu partout j’irai me nettoyer, comme à chaque fois, me récurer de haut en bas de bas en haut, sans pleurer, comme une grande.

   Au début j’avoue que je ne savais exactement de quoi il s’agissait. Je me suis renseignée.

   Cela ne pouvait pas exister pour de vrai. Impossible.

   Les billets jonchent le sol invisible, ma panthère noire ne respire plus ; elle est morte, et mes côtes avec. Mon père s’écrase sur moi. Il ne pleure plus. Il pue. Je le hais j’ai envie de le tuer. Je ne sens plus mon corps en dessous de mes reins. Au dessus mes douleurs costales sont mon seul lien avec le monde matériel. Les billets jonchent le sol et l’obscurité brille péniblement. Aucun bruit, sinon le suintement monotone de ces nuits trop sales pour être vraies. Tristes. Menaçantes. Terrifiantes. J’ai 10 ans et je ne comprends rien j’ai 10 ans et je comprends absolument tout.

   Et la nuit n’a jamais complètement cessé de suinter depuis.

Par injektileur - Publié dans : nous sommes des monstres - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Mardi 17 novembre 2009 2 17 /11 /Nov /2009 17:46

   A mon réveil au petit matin, blottie contre lui, j’étais nue comme un ver sous la fine couverture de coton, et grelottai dans cette fraîcheur typique des toutes premières heures d’une journée estivale. J’émergeai le plus lentement possible. Contrairement à d’habitude ce n’était pas mon visage qui était bouffi, mais mes parties génitales. Du moins sentais-je plus ces dernières que mes yeux remplis de crottes et de larmes d’aveuglement. Je passai quand même par réflexe mes doigts sur mes paupières, m’écartai doucement de mon homme-édredon, puis, dans le même mouvement, portai ma main libre, toujours la même, la gauche, au niveau de mon pubis. J’auscultai mécaniquement ma vulve sans quitter du regard le dos de Sylvain. Elle était à fleur de peau, si j’ose dire, sensibilisée à l’extrême par une nuit agitée. Sensibilisée et drôlement poisseuse, aussi. M’attendant à une mauvaise surprise, je ramenai mes doigts à portée de mes yeux. Du sang. Mince alors, Sylvain va pas être content je sens… Je me décidai malgré moi à constater les dégâts sous la couverture. Mes règles étaient venues avec trois jours d’avance environ, et avaient visiblement tenu à ce qu’on remarque leur zèle. Une tache de la taille d’un CD trônait juste sous mes fesses, et avait fait des petits sur la couverture. L’intérieur de mes cuisses était également rouge de sang coagulé en fines stries. Sylvain en avait même hérité d’une partie sur son caleçon. Passablement gênée, ne sachant trop que faire, voulant probablement chercher dans la contemplation une réponse à mon problème, je m’appuyai sur les avant-bras pour regarder à travers la fenêtre dont nous n’avions, dans notre excitation, pas pensé à tirer les rideaux. La vallée transpirait déjà l’humidité accumulée pendant la nuit. C’était magnifique de sérénité. La rosée rendait l’herbe douce et uniforme, et les arbres presque humains par leur proximité. Je n’oublierai non plus jamais l’hallucinante lumière bleue qui nous entourait. Mystique est le seul mot qui me vienne à l’esprit pour la décrire. Claire, limpide et brumeuse à la fois. Je pensai soudain que l’aube n’avait besoin d’aucune définition dans le dictionnaire, le tableau d’un peintre amoureux des couleurs azur aurait mieux fait l’affaire. -70% ! MOINS SOIXANTE-DIX POUR CENT ! DERNIÈRE DÉMARQUE AVANT LIQUIDATION ! C’était tellement beau que mon manque de sommeil se fit plus discret pendant quelques secondes. Malgré cela je me laissai retomber sur mon coussin, lasse mais pas lassée. Puis je me rapprochai de Sylvain et le prit dans mes bras. Il ne dégageait aucune odeur particulière. Fallait-il que je le réveille ? Il dormait comme un gros loir repus. J’allais de toute façon me faire engueuler à cause du sang, alors que je n’y étais pour rien. L’injustice paraît encore pire quand on la sent arriver de loin. Je pris néanmoins le parti de lui dire que son lit était quelque peu souillé par mes soins.
 « Sylvain… » l’appelai-je doucement. Aucune réaction.
 « Sylvain… » ressayai-je. Je ne reconnaissais pas ma propre voix.
 « Syyyylvaaaaain » tentai-je encore, un peu plus fort, mais avec le ton le plus doux possible. Il remua très légèrement. Silence. Il reremua.
 « Mmmm… qu’est-ce qu’y a ? » marmonna-t-il inintelligiblement sans se retourner.
 « J’ai mes règles. » répondis-je sans attendre. Nouveau court silence de réflexion, puis long soupir blasé à saturation.
 « Comment elles sont ? »
 « Comment ça comment elles sont ? »
 « Les taches sont grosses ? » demanda-t-il en bougonnant, toujours sans se retourner. Ce qui avait maintenant l’air d’être conscient de sa part, d’ailleurs.
 « Ben, regarde… » lâchai-je sans obtenir de réponse. Silence de l’agacement progressif. Je décidai de ne pas insister.
 « Est-ce que les taches sont grosses ? » redemanda-t-il, aussi las que moi.
 « Assez oui,  t’en as même sur le calbute… - nouveau soupir contrarié – je suis désolée, tu sais, ça m’arrive très rarement d’être en avance… »
 « C’est rien, c’est pas grave, je comptais laver ces draps aujourd’hui ou demain de toutes façons… » fit-il, presque gentiment, la tête toujours fichée dans son oreiller.
 « T’es sûr ? C’est vachement difficile à détacher, le sang… »
 « C’est rien, je te dis… C’est sec ? »
 « Euh… oui. »
 « C’est plus pressé, alors… - conclut-il – Maintenant laisse-moi dormir je suis mort… »
 « D’accord. » répondis-je, de plus en plus gênée de l’avoir dérangé pour rien, d’autant que je n’avais pas osé lui demander ce dont j’avais besoin en premier. Après quelques dizaines de secondes de silence, il ajouta, dans un dernier souffle désabusé :
 « Justine a laissé une boîte de tampons dans l’armoire à pharmacie, je crois. Débrouille-toi avec. Tu peux aussi prendre une douche, si tu veux… Et en passant va chercher dans le placard quelque chose à te mettre sur le dos, tu me donnes froid à trembler comme ça… »

   Ne préférant rien dire de plus, je cherchai un moyen de le remercier autrement, mais le baiser que je voulus lui donner fut à moitié repoussé, avec un petit grognement. Je n’insistai pas. Depuis le lit jusqu’à la salle de bains il n’y avait guère plus d’une huitaine de pas, que j’effectuai avec peine, traversée de frissons tellement intenses – rien à voir avec ceux de la nuit, bien entendu - qu’ils tendaient vers de véritables spasmes lors de leurs pics. La salle de bains, sans fenêtre, avait paradoxalement gardé une certaine chaleur. Je m’y enfermai, et pus ainsi calmer mes crises. Il y avait à l’intérieur une très grande glace verticale, encastrée juste à côté de la porte, de façon à réfléchir l’image du miroir installé au dessus du lavabo en face. Le but affiché était de pouvoir s’observer sous tous les angles, sans risque de torticolis. Sylvain m’avait dit une fois qu’il aimait bien, parce qu’on ne savait jamais assez à quoi on ressemblait de dos. Il n’avait peut-être pas tort, après tout. Assise sur les toilettes qui sentaient trop fort les anti-bactériens, je fixai tour à tour les deux très fausses jumelles en réfléchissant à tout et à rien. Seul le bruit de mon urine dans la cuvette résonnait comme un torrent au milieu du vide sonore. Dans le même ordre d’idée, la chasse d’eau me fit l’effet d’une cascade gigantesque. Une fois le vide sonore revenu j’ouvris l’armoire à pharmacie et la fouillai allègrement. Rien de bien compromettant. Même pas d’antidépresseurs ou de somnifères. Juste des médicaments et des objets tout ce qu’il y avait de plus banal. Dommage. Les tampons de la flûtiste étaient posés sur l’étagère du bas, bien en évidence, et j’eus le grand déplaisir de constater qu’elle utilisait exactement les mêmes que moi. Cela me dérangeait affreusement d’avoir un point commun avec elle, fût-ce le plus futile. Je regardai dans la boîte. Il en restait deux. Sans aucune raison, je rajoutai ça à la liste des choses qui m’exaspérait chez elle. Non seulement elle laissait des tampons chez son mec, mais en plus elle n’en laissait QUE deux. Un flagrant signe d’avarice et de manque de savoir-vivre. Une façon pitoyable de marquer son territoire. « Mais ça m’a pas empêchée de me le faire, tu vois ? » pensai-je, ravie de mon nouveau sursaut d’injustice à l’égard de cette truie. Néanmoins, bien que j’en eus grand besoin, j’hésitai fortement à utiliser quelque chose qui lui appartenait, quoi que ce fut. Je décidai alors de prendre une douche, histoire de reculer un peu l’inévitable échéance. A savoir que j’allai me retrouver pendant quelques heures avec une « partie » d’elle dans mon vagin. Du moins c’était l’impression que cela me faisait. Et rien que le fait d’y penser me débectait. Vous me direz peut-être que j’ai été ridicule de penser des choses pareilles, je vous répondrai que je suis franche envers mes lectrices lecteurs. Que toutes celles qui ont déjà eu à mettre un tampon - ou une serviette, ça ne change pas le problème - de leur pire ennemie me jettent la première pierre !

   La douche me fit un bien fou, sans toutefois me réveiller comme je l’aurais souhaité. J’en sortis réchauffée, mais neurasthéniée. L’agencement de la salle de bains était tel qu’on ne pouvait pas éviter de se voir dans les glaces au moment de sortir de la baignoire qui faisait aussi office de douche. J’y arrivai pourtant et me mis à la recherche d’une serviette propre, que je trouvai dans l’instant (nous sommes chez Sylvain). J’étais moi-même toute propre, lavandée et camomillée, mais déjà le sang se remit à couler entre mes jambes. La mort dans l’âme, sans autre choix que de me soumettre à la fatalité évoquée plus tôt, je m’introduisis l’un des deux tampons en maudissant Justine et la condition féminine toute entière. C’est là que, le pied gauche posé sur le rebord de la baignoire - réflexe conditionné -  je regardai plus ou moins volontairement mon reflet dans les glaces, et me rendis compte que je connaissais assez mal mon corps. Légèrement gênée de me voir dans cette position, et surtout sous cet angle assez peu élégant, je reposai le pied et me tint droite face à moi-même, nue comme au jour de ma naissance. Je m’observai de la tête aux pieds, longuement. Je ne l’avais fait qu’en de très rares occasions auparavant. Jamais plus depuis je n’ai réitéré l’expérience. Faute de miroirs valables, peut-être. Et c’est pour cela que je préfère parler à l’imparfait.

   Mon corps était ce qu’il était. Cependant, ayant délibérément omis de décrire Jürgen, je m’en voudrais de vous livrer en détail les secrets de mon anatomie. Je ferai donc court, et flou. J’étais plutôt grande, comparée aux autre filles, mais assez petite pour ne pas embarrasser les garçons. J’avais pendant longtemps eu trois ou quatre kilos en trop, mais étais tombée gravement malade quatre ans auparavant, en avait perdu plus de dix et ne les avait par bonheur jamais tous repris, sans comprendre pourquoi. Chose qui rendait jalouses les quelques ennemies amies qui m’entouraient. Il faut dire que je faisais peu de sport, mais que j’avais changé de manière drastique mes habitudes alimentaires. Les excès comme ceux de la veille restaient exceptionnels. Aujourd’hui c’est différent car je manque souvent de nourriture et me restreint pour économiser celle que je trouve. Quoi qu’il en soit, à l’époque, j’étais déjà redevenue assez fine. J’avais de jolis petits seins ronds qui tenaient bien, mais les fesses un peu plates et les hanches étroites. Mes jambes étaient suffisamment longues, mais manquaient de muscles, alors que mon ventre réussissait à être lui aussi plus ou moins plat lorsque je le lui demandais. Quant à mon sexe, que j’avais rasé en totalité ( juste par curiosité ), je le trouvais assez appétissant. Maintenant, cela semblera paradoxal si je dis que mon corps m’a toujours indifférée. C’est pourtant la pure vérité. J’avais depuis longtemps cessé de le haïr. Sa fonction d’interface de vie sociale s’étant fortement amoindrie, voire inéluctablement mise en sommeil au fil des années - sans que je ne m’en inquiète par ailleurs - il ne me servait alors plus que de véhicule, de réceptacle sensitif, ou encore d’outil de plaisir sexuel. Je l’utilisais avec soin et l’usait comme n’importe quel produit de consommation courante. Je le définis ainsi car c’est de cette façon que l’on m’avait appris, au lycée, que la destinée première d’un « produit » était de se détruire inéluctablement à l’usage. Cela m’avait marqué. Et c’est à cela que je pensais, les yeux rivés sur mon pubis nu et le haut de ma fente vulvaire encore à vif, lorsque le téléphone sonna. Je retins mon souffle et attendis que quelque chose se passe.

   Sylvain ne décrocha qu’au bout de la sixième sonnerie - lambda la sonnerie  - probablement juste avant que le répondeur se mette en marche. Malgré le vide sonore constant depuis la fin de ma douche, j’eus toutes les peines du monde à l’entendre à travers la porte. Il parlait extrêmement bas. Plus par lassitude et par fatigue que par besoin que je ne l’entende pas j’imagine. Ses mots me parvenaient dénués de sens et de logique syntaxique élémentaire. Pour ainsi dire les rares que je réussissais à saisir allaient en contresens complet les uns par rapport aux autres. Je me demandai même un instant s’il était bien en train de parler français. Mais il se mit soudain à prononcer quelques mots plus forts, et au fur et à mesure que sa voix se dérouait des phrases complètes prirent naissance au fond de sa gorge. Tu me raconteras comment ça s’est passé à ton retour. Je t’appellerai là-bas. Oui avec les portables c’est toi qui paieras la différence, héhé… mais non je plaisante. Mais oui moi aussi je t’aime. Mais oui moi aussi tu vas me manquer. Mais non je t’en veux pas d’être partie hier soir. Je sais ce que c’est. Oui, promis, je penserai à toi. Oui, je sais que toi aussi tu penseras à moi. Mais non je t’en veux pas de m’avoir réveillé… Non t’inquiète pas je me suis pas ennuyé hier soir… Bien sûr que si tu m’as manqué, arrête de dire des bêtises. J’avais des trucs à faire, c’est tout… Je sais pas j’ai dû le laisser en mode vibreur… Allez vas-y maintenant tu vas rater ton avion… Oui je t’appelle, oui je t’aime, oui je pense à toi tout le temps… etc etc plus une minute environ pour arriver à raccrocher. J’attendis encore une minute supplémentaire pour ouvrir la porte et ne tardai pas pour sortir de la salle de bains, aussi nue que lorsque j’y étais entrée. Il faisait assurément froid dans la chambre. Sylvain ne regarda pas dans ma direction. Les odeurs de sperme qui flottaient dans l’air se firent plus évidentes pour moi qui avais quitté la pièce. Mais je les décelais uniquement parce que j’avais été la principale actrice de la nuit, car c’était avant tout l’odeur de propre qui dominait tout le reste. Tandis que mes tremblements reprenaient lentement j’inspectai l’armoire à la recherche de quelque chose pour me tenir chaud pour les heures à venir, comme il me l’avait demandé. J’aurais espéré là encore, sans comprendre pourquoi, tomber sur des affaires de Justine à tordre ou à froisser à déchirer, mais je fus déçue. Il n’y avait là que des vêtements d’homme, parfaitement pliés ou pendus à des cintres. Pour faire original, je jetai mon dévolu sur un vieux sweat-shirt noir informe marqué « Pantera ». Le dessin dans le dos – typique hard-rock : une guitare en flammes tenue fermement par des mains blessées traversant des fils barbelés - me plut, et je l’enfilai sans autre forme de procès. Je constatai avec plaisir que c’était du 100% coton, et que l’intérieur était d’une très grande douceur. Chose que mes tétons aussi apprécièrent sans honte. Il était beaucoup trop grand pour moi et m’allait presque comme une robe de chambre, en bas des cuisses. Sylvain devait toujours le mettre, car il sentait bon la lessive. Les manches avaient été étirées, et le col avait beaucoup subi. Je pouvais à peine me le faire tenir sur les épaules et risquait à tout moment de le retrouver sur mes chevilles. En résumé il était hideux et complètement passé, mais c’est pour cela que je l’aimais bien. De plus, être nue dessous m’excitait passablement la peau et les nerfs. A mon grand regret cependant, Sylvain n’avait définitivement plus du tout l’air prêt à jouer avec moi. Il s’était rendormi en un éclair. Un peu déçue donc, légèrement frustrée, je me faufilai sous la couverture et me blottis à nouveau tout contre lui, comme une gentille petite fille gâtée pourrie par la vie. Ce fut seulement à cet instant que je m’aperçus qu’il avait changé les draps pendant que j’étais sous la douche. Même le caleçon n’était plus pareil. Ne parvenant pas à déterminer s’il fallait le remercier ou se moquer de lui, je me rendormis moi aussi très vite, le sourire aux lèvres, pour une fois presque bien dans ma tête.

   Sommes-nous des monstres ?

   Dis-moi, Jürgen, sommes-nous réellement des monstres ?
  
   Le véritable miracle se produit quand je rouvris les yeux, aux alentours de midi. Le soleil appuyait sur les vitres, quelques oiseaux tout proches chantaient à s’en faire exploser leurs petits corps fragiles, alors qu’au loin la cloche de l’église Sainte-A. semblait sonner sans discontinuer et remplissait ainsi de son son joyeusement puissant l’écho jusqu’ici un tantinet dépressif de la vallée. Tout au long d’une vie, les souvenirs dit impérissables ne sont selon moi jamais aussi nombreux qu’on le prétend. Mais en ce qui me concerne, je peux sans hésitation classer dans cette catégorie l’ensemble de ce qui provoqua mon réveil ce jour-là. La raison est simple : ce fut l’unique fois de ma courte existence où j’émergeai de mon sommeil le bien-être au ventre. Sensation extraordinaire qui couronnait on ne peut mieux ma nuit de sexe. Premièrement je n’avais plus froid – presque chaud en fait – mes yeux ne collaient pas et ma gorge ne me faisait pas mal. Deuxièmement mon cerveau tournait déjà à plein régime ; tellement léger que mes connections neuronales me donnaient l’impression de jouer à saute-mouton ou à la marelle. Je me sentais presque intelligente. Tout ça sans le moindre mal de tête bien entendu. Contrairement à l’alcool, les orgasmes ont le grand mérite de ne pas laisser la gueule de bois ; et je pensais avoir suffisamment joui pour compenser la bière que j’avais ingurgitée sans trop m’en apercevoir. Troisièmement, mes règles faisaient profil bas, que ce soit dans ma tête mes humeurs ou mon ventre, et je leur en étais presque reconnaissante, après le sale tour qu’elles m’avaient joué. Avant ce jour je n’avais jamais eu la chance de connaître autre chose que des « menstruations douloureuses » comme disent les médecins. Enfin, Sylvain s’était éclipsé. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, cela aurait évidemment été un bonheur supplémentaire que de l’avoir à mes côtés. La vérité est que je me trouvais seule pour une très bonne raison.

   Petit intermède éducatif : vous savez probablement que le sommeil se découpe en cycles d’environ 4 heures. Une vraie bonne nuit dure donc en théorie 2 cycles, ou 8 heures pleines. Mais si vous ne dormez que 4 heures, vous ne vous sentirez pas forcément plus fatigué au moment de vous lever. C’est pour cette raison qu’il est parfois plus dur de se mettre en marche après 6 voire 10 heures de sommeil que 4 ou 8. Je suppose que scientifiquement cela fait partie des raisons de la qualité de mon réveil ce midi-là, étant donné que j’ai dû me rendormir vers 8 heures du matin. Fin de l’intermède. Essayez-vous même si le cœur vous en dit. Je suppose que le sommeil doit être devenu votre pire ennemi, mais on ne sait jamais…

   Depuis la cuisine me parvenaient les effluves efficaces du petit déjeuner tardif qui allait m’être servi au lit. Oui, vous avez bien lu, dans le lit de Sylvain ! Je n’osai trop y croire et m’étirai de la nuque aux orteils avec un plaisir indescriptible. Les œufs au bacon crépitaient harmonieusement dans leur poêle et je bavais comme si mes nerfs auditifs étaient directement liés à mes glandes salivaires. « Sylvain, si c’est pour coucher avec moi que tu fais tout ça, c’est plus la peine, c’est fait, c’est bon, tu sais ? » ris-je assez fort pour qu’il m’entende. Il ne répondit pas mais son sourire se laissa facilement imaginer. C’était un vrai petit déjeuner anglais qu’il me préparait. Certaines personnes ne supportent pas. Moi j’adore. À l’odeur je savais qu’il avait même pensé aux saucisses. J’avais faim – encore – et l’attente devenait une torture.

   Je dus donc m’armer de patience, mais mes efforts furent récompensés. Il m’amena le tout sur un grand plateau qu’il me posa sur les cuisses. Je n’avais pas eu envie de faire semblant de dormir, et étais prête à le recevoir depuis un bon moment déjà, les jambes bien à plat sous les draps. Sylvain s’allongea contre moi et me regarda manger. Comme la veille, je me forçai à ne pas engloutir trop vite le contenu de mes assiettes, bien que celui-ci fût une nouvelle fois excellent, et qu’une nouvelle fois j’eus très faim. J’arrivais même à me tourner vers mon homme de la nuit pour lui lancer de longs et francs regards souriants remplis de gratitude. « Merchi, ch’est chuper bon… » Il ne répondit rien et continua de me fixer, l’air absorbé dans des réflexions dont j’allais vite connaître la nature. On n’entendit soudain plus que mes petits bruits de mastication. La cloche s’était tue, les oiseaux aussi. Un peu troublée, je ne m’arrêtai néanmoins pas de manger pour autant. Je n’aurais pas assez de mots pour décrire les différentes formes de silence avec lesquelles nous communiquions. Il attendit que j’avale la dernière bouchée pour prendre la parole.
 « Dis-moi… »
 « Mmm ? » fis-je sans le regarder, occupée à finir le fond de jus d’orange qui restait dans mon verre.
 « J’avais une question à te poser… »
 « Vas-y, je t’écoute. »
 « Je voulais savoir… » hésita-t-il.
 « Oui ? » l’invitai-je à poursuivre, en train de coller sur mon index les miettes de pain qui parsemaient le plateau.
 « Je voulais savoir ce que… je représente pour toi » finit-il par lâcher, à grand peine. Comme cela m’arrive souvent je ne fis pas attention au sens de sa phrase, et mis deux bonnes secondes avant de réaliser qu’il ne plaisantait pas. Lorsque je compris qu’il était on ne peut plus sérieux, je ne pus réprimer un éclat de rire trop fort pour ne pas en devenir gênant vis-à-vis de lui, et de moi aussi.
 « Qu’est-ce qui te prend ? T’es pas sympa, j’essaye d’être sérieux, là ! » fit-il, vexé.
 « Rien, rien… c’est juste que tout à coup j’ai eu l’impression de me retrouver dans un mauvais film… » répondis-je, déjà secouée de rires incontrôlables. Il n’en fallut pas plus pour irriter définitivement Sylvain.
 « Tu sais que tu peux être trop, trop gentille quand tu veux, toi ? » cracha-t-il, sans hausser la voix, mais indubitablement déçu et en colère.
 « Excuse-moi, je suis désolée… - continuai-je en essayant tant bien que mal de recouvrer mon calme – tu sais bien que c’est pas ça que je voulais dire, hein ? »
 « Non j’en sais rien ! Et pis même si je le savais, ça changerait rien non plus ! De toute façon tu t’en fous, alors… »
 « Mais non, mais non, je te jure ! » mon rire s’interrompit brutalement.
 « Je te dis que si ! Tu ne t’intéresses à rien, même pas à toi-même, tout juste à des détails insignifiants, quelquefois, comme ça… Là, tu vois, j’aurais aimé n’importe quelle réponse à ma question, mais pas un rire, merde ! »
 « Sylvain… » je m’approchai un tout petit peu de lui, de façon presque mécanique tentai de le prendre, peut-être sans assez de conviction, dans mes bras mais il me repoussa. Maladroite. Sur mes cuisses le plateau remua. Les couverts tintèrent.
 « Laisse-moi tranquille. Je pensais vraiment pas te le dire comme ça, mais j’en ai marre que tu me prennes pour un con. J’en ai marre d’attendre tes coups de fil. Je supporte plus que tu répondes pas aux miens. J’en ai ma claque d’espérer chaque jour te croiser à la fac. Ouais, j’en ai ras-le-cul d’espérer que tu daignes un jour faire un peu plus attention à moi en dehors des fois où tu as besoin de baiser. Laisse-moi finir je te dis ! Bien sûr j’adore, avec toi, tu fais ça super bien tu le sais, mais merde t’as pas compris que je voulais plus ? Me parle pas de ce matin, je suis toujours de mauvais poil au réveil, et surtout quand j’ai ruminé aussi longtemps sur ton compte avant de réussir à dormir… Putain, je trompe ma copine pour toi ! Je lui mens comme une grosse merde parce que j’ai trop les boules de me retrouver seul si elle s’en allait ! Tu crois que je fais ça avec tout le monde ? Tu crois que je ferais ça pour tout le monde ? Justine est peut-être un peu bizarre, trop timide, trop coincée avec les autres, mais elle est adorable, elle communique, elle m’écoute, elle pense à moi et… bref, elle, elle m’aime ! Enfin je crois… Non, je le sais ! Elle m’aime! Elle m’aime, tu vois ? Elle m’aime et c’est terrible de ne pas être sûr de la réciproque!  T’imagines pas à quel point je m’en veux de mentir à une fille aussi douce et gentille. Elle a pas ton égoïsme et ton sarcasme. Sexuellement, vous avez rien à voir non plus. C’est clair qu’elle est pas aussi douée que toi, mais elle, au moins, elle y met de l’amour, tu vois. Elle me transmet quelque chose. Toi tu baises pour toi toute seule. Le partenaire, c’est qu’un outil, tu l’utilises, tu l’uses, et tu le jettes, une fois que tu lui as pris tout ce dont t’as besoin. Ouais, tu jouis comme si ta survie en dépendait. Ta survie à toi seule, pas celle des autres. Tu t’en balances, des autres. Tes orgasmes ont beau être longs et très forts, moi j’en ai jamais vu d’aussi tristes… d’aussi solitaires, ouais… - il avait visé plus que juste et je ne riais plus du tout. Du tout. Il attendit quelques secondes avant de poursuivre – Je veux plus, ouais. C’est sûrement maladroit de dire ça comme ça, mais j’aurais tellement aimé que tu me respectes, un peu, juste un peu, que t’arrêtes juste un moment de tout centrer sur toi-même et que tu te mettes à ma place, de temps en temps. Que tu penses à moi. Que tu me racontes des choses. Que tu m’écoutes, aussi… - sa voix avait petit à petit pris des accents d’une sincérité émue que je ne lui aurais jamais soupçonné. Silence boulimique. Je me sentais à nouveau mal. Une souffrance différente, mais redoutable. – Dis-moi si c’est trop demander de ma part ? Dis-moi s’il te plaît, est-ce que c’est trop demander ? »

   Sa question tanguait entre l’ironie colérique et le sérieux attristé. Il voulait vraiment savoir, sans toutefois réellement attendre de réponse. De mon côté je pouvais sentir les larmes me monter aux yeux. Toujours ces foutus contrastes… Mon bien-être au lever avait pesé lourd dans mon équilibre psychologique, et sa soudaine disparition rendait le choc encore plus douloureux. Exactement comme le clac d’une balance lorsqu’on retire ou ajoute des masses trop importantes sur l’un des plateaux. Le pire était qu’il y avait bien entendu une indéniable part de vérité dans ce qu’il venait de dire. Encore une fois il avait raison. J’avais pourtant beau l’admettre, je ne parvenais pas à me dépêtrer de ce relent d’injustice que mon petit déjeuner avait pris. J’avais compris que j’étais incomprise par l’une de mes connaissances les plus intimes, et cela était encore plus terrible que tous les réveils du monde mis bout à bout. Je n’allais pas tarder à pleurer. Un peu gênant. Ceci dit au point où j’en étais… Avant que mes larmes ne se pointent pour de bon, Sylvain fit un geste pour modérer son attitude. Il me débarrassa du plateau, le posa par terre, puis se rapprocha, passa dans mon dos, plaça ses jambes des deux côtés de mes hanches et me ceintura de ses bras. La douceur de du mouvement dénotait avec la rudesse des propos qui venaient d’être prononcés. Il posa même son menton sur mon épaule – ça y est je pleure – et, même si je l’avais voulu, je n’aurais pu le repousser comme il venait de le faire. Encore une fois le manque de logique, le manque de « ligne directrice » dans mes sentiments, dans ses actions ainsi que dans l’ensemble de l’espace, du monde qui m’entourait me perturbait grandement. Donc, en réaction, je pleurais, ce qui ne m’arrive jamais. Pas fort, non, mais assez pour que Sylvain le remarque. Je restais les yeux rivés sur le mur en face. Un point très précis où le papier peint laissait déceler un petite imprécision. Sylvain devait quant à lui ne voir que ma joue droite humidifiée par les larmes qui lui roulaient dessus. Il reprit son monologue d’une voix beaucoup plus gentille. Il était peut-être le genre d’homme à ne pas pouvoir résister aux pleurs d’une femme. Il m’embrassa même deux ou trois fois sur cette joue mouillée qui se présentait à lui.
 « Je voulais pas te faire pleurer… excuse-moi, je suis désolé… - fit-il, toujours en fausse attente d’une réponse de ma part – Pourquoi tu me parles pas ? Je veux dire en général. Pourquoi tu restes toujours fermée, comme ça ? Tu penses qu’on se connaît pas encore assez ? – je fis non d’un très léger mouvement de la tête. Il avait toujours son menton sur mon épaule – Tu penses que je comprendrais pas ? – non non. Mouvement un peu plus prononcé – Tu penses que personne peut te comprendre ? – non non non. Mouvement encore un peu plus prononcé. Silence de réflexion pour Sylvain – Mais est-ce que tu sais au moins pourquoi je te pose toutes ces questions ? – Silence de réflexion pour moi – non – soufflai-je enfin dans un petit couinement étouffé. J’aurais préféré qu’on entende le timbre de ma voix. D’autant plus que c’était le seul non dont j’étais sûre. Avec un soupir de désapprobation déçue, Sylvain me lâcha vivement et s’écarta de moi pour reprendre sa position initiale – Mais parce que je t’aime ! espèce de… - cria-t-il à moitié, déjà hors de lui – Ca se voit pas ? Ca se voit pas ? Merde, t’as pas les yeux en face des trous, ma parole ! J’ai pas envie de me répéter, mais putain tu crois que je sors ce genre de discours à toutes les filles avec qui je couche ? Regarde-moi maintenant, tu m’énerves à regarder dans le vide comme ça ! Regarde-moi ! Je t’aime, tu comprends ça ? C’est trop difficile à comprendre ? C’est trop plat, trop banal pour Madame la nihiliste ? Ouais, je t’aime ! Et je te jure que si je pouvais, je ferais autrement, crois-moi ! Je t’aime et je saurais à peine expliquer pourquoi, putain… T’es électrique. Electromagnétique même. Tu m’attires quoi que tu fasses quoi que tu dises, je pense à toi tout le temps, j’ai envie d’être avec toi tout le temps ! Mais pas que pour le sexe ! Ca non ! J’aime ça, comme tout le monde, mais je refuse que notre relation se résume à ça ! Et je refuse que toi tu me résumes à ça ! »

   C’est à ce moment précis qu’il s’arrêta pour me laisser m’exprimer, ainsi que pour reprendre son souffle dont il avait probablement un peu présumé. Je ne dis pourtant rien. J’en étais incapable. Carpification maximale.
 « Je t’aime, moi. Je voulais juste que tu le saches avant de partir. Je t’aime je t’aime je t’aime. Voilà, t’es contente ? Ca te suffit ? Ca fait un mec de plus à tes pieds, hein ? Allez dis-moi ! Et arrête de chialer ! Parle, un peu ! Dis-moi si ça te fait pas plaisir que je me ridiculise ! » Il tremblait de colère. Je n’avais pas besoin de le regarder pour le savoir. Le matelas et les draps vibraient, se froissaient en discordance, tandis que je pleurais de plus en plus évidemment. Et au milieu de sanglots toujours moins contrôlables ma colère, à moi aussi, grimpait tel un lierre luxuriant sur un mur asphyxié.
 « C’est… c’est la… première fois qu’on me le dit, sale con ! » La vérité et l’injustice me rendirent aussi vulgaire que lui et un tantinet méprisante, sans que je me départisse de mes larmes qui coulaient maintenant comme deux petites fontaines depuis les commissures de mes yeux très rouges. De ce qu’il avait voulu me dire je ne retenais que la rancune, la féroce amertume qu’il avait nourri depuis trop longtemps à mon égard. Je n’en garderai que des bribes d’exaspération haineuse. Cette déclaration d’amour qu’il avait tenu à me faire n’existe aujourd’hui pour moi qu’à travers ce goût immonde d’injustice et d’incompréhension. Elle avait perdu dès sa naissance tout ce qui aurait pu la rendre belle et inoubliable. Une déclaration d’amour mort-née en somme. Tous les jours un peu plus triste, tous les jours un peu plus pitoyable depuis lors. Je pleurais sans raison, et avec toutes les raisons du monde. Sylvain s’était carpifié lui aussi. Je me refusais à le regarder. Je répugnais à subir de quelconques excuses. Je n’avais qu’à peine l’envie de le faire souffrir à mon tour, par des moyens alors encore indéterminés. Je ne savais comment procéder pour arriver à mes fins. J’étais tout entière aspirée par les larmes et les douleurs sourdes qui dilataient mon cœur comme mon cerveau.
 « Je suis désolé, je pouvais pas savoir… Je voulais pas te faire de mal, tu sais… Ca… ça venait du cœur, tu sais… » ânonna-t-il en n’étant qu’à moitié sûr que je l’écoutais. A juste titre.

   Depuis quand n’avais-je pas été à ce point oppressée par cette terrible sensation d’avoir été trahie ? Lentement je remontais jusqu’à mon adolescence, ma pré-adolescence. Ma laideur qui me brûlait la chair et me retournait les entrailles. Mes premières amours. Ou plutôt mes premières déceptions amoureuses. C’est tout ce qu’on m’a jamais offert depuis cette époque. Des déceptions. De la douleur physique. De la douleur psychique et morale. Immense. Mon père, qui n’en a jamais été un. Ma mère qui ne m’a jamais fait confiance. Douleurs physiques et morales. Eric, avec Eloïse, main dans la main à la sortie de l’école. On avait 10 ans. Au collège, Antoine qui embrasse Lucie sur la bouche devant tout le monde afin de nous prouver qu’ils sont bien « ensemble ». 11 ans. Même dans une grave crise de masochisme, jamais je n’aurais appelé ma fille Lucie. 12 ans ; premier baiser, et le seul avant longtemps. C’est Olivier, l’un des plus beaux garçons de la classe, pendant une boum. Je suis sur mon petit nuage avant de redescendre bien vite en comprenant que j’étais l’objectif d’un pari qui lui a fait gagner exactement cent soixante-seize francs et quarante-cinq centimes. Une somme. J’espère qu’il s’est étouffé avec. 13 ans, voyons voir, 13 ans… Mon père, fin saoul de sa soirée passée dans un bar toujours plus éloigné que le précédent, vient plus ou moins me souhaiter bonne nuit dans mon lit et me surprend à me masturber et se met à me frapper de toutes ses forces dans le ventre sur les bras sur les jambes. J’en serai quitte pour d’énormes bleus et une côte fêlée. Avec ça il m’attrape le sexe et me pince les grandes lèvres avec ses ongles longs durs et sales jusqu’à me faire saigner crier de douleur, laissant une cicatrice que je garde encore aujourd’hui. C’est à cette même époque que je commence à montrer ma culotte. Oh rien de bien méchant. Je demande juste à ce qu’on me paye. Cela me permet de me faire l’argent de poche que mes parents refusent de me donner. Quelquefois je la retire et augmente le prix en conséquence. Quelquefois encore le garçon veut que je me caresse. J’obéis et touche le pactole. Quelquefois même le mec se branle, jouit trop vite et raque encore plus comme si ça pouvait atténuer sa honte. Je les tiens toujours à bonne distance. Jamais aucun de ces gros pervers ne m’a touchée, et jamais je n’en ai touché aucun. Je le jure. Je me pose parfois simplement des questions sur ce qui m’a retenue d’aller plus loin. A 14 ans c’est moi qui surprend Chloé ma « meilleure amie » de l’époque dans un lit, à la toute fin d’une soirée quelconque secrètement improvisée pour cause de parents absents (les miens aussi), avec Arnaud, « l’inaccessible homme de ma vie », plus un autre mec qu’elle a dégoté pour l’occasion, par curiosité, et qui n’a aucune importance ici. Ils font ça à mon insu depuis plus de deux mois. Elle s’est servie de moi pour l’approcher. Je ne sais pas lequel des deux je dois haïr le plus. Je continue, 15 ans, ma nouvelle « meilleure copine pour la vie » Candice m’invite seule à passer la nuit chez elle. Miracle mes parents acceptent. Je suis trop heureuse c’est la première fois que j’ai le droit et l’envie réelle de rester dormir autre part que chez moi, chez quelqu’un que j’ai choisi. Je suis trop heureuse, trop naïve. On va parler de plein de choses ensemble, des choses de filles, entre filles. Je suis trop heureuse de rattraper un peu de temps sur mon enfance gâchée solitaire. Je suis encore une petite fille. Candice peut-être moins. Ses parents ne sont pas là. Elle me fait la cuisine, on discute de tout et de rien, de choses de filles. Je suis trop heureuse je me sens super bien. On rit beaucoup, on boit et on fume un peu. On finit par se coucher, dans son lit, largement assez grand pour nous deux. Mais on n’utilise pas l’espace on ne dort pas non plus, on parle on parle plutôt bas même s’il n’y a personne pour nous entendre, on ricane on pouffe on glapit comme des petites renardes en chaleur emmitouflées sous notre couette commune. Je lui dis plein de trucs, je lui dis que je ne plais pas aux garçons, et surtout que je ne me plais pas à moi-même ; que je me déteste. Conclusion pitoyable mais réelle et franche. Je n’ai plus qu’à me taire. Naïve. Elle se rapproche encore un peu de moi, prend son souffle, me regarde droit dans les yeux et me dit que les garçons n’y connaissent rien et que je suis la plus jolie fille qu’elle a jamais vue. Naïve. Après tout ce que je lui ai raconté elle sait que je garde cachée en moi, comme nombre d’adolescentes, une terrible frustration sexuelle. Naïve. Elle me sourit et pose son bras sur ma taille. Elle me touche les fesses. D’un seul coup je suis pétrifiée. Elle plonge encore plus son regard assuré dans le mien prêt à défaillir, et me demande si j’ai déjà essayé avec une fille. Je suis incapable de répondre. Sens littéral de l’expression « bouche cousue ». Sans ménagement Candice force pourtant le passage – je sens le fil craquer – et y introduit sa langue. Tous mes muscles sont tendus jusqu’à la rupture. Mes mouvements se limitent d’eux-même à des soubresauts anarchiques. Elle a une haleine sucrée plutôt agréable, mais sa langue remue et s’agite comme si elle traversait une crise d’épilepsie. Je n’aime pas du tout, Candice le sent. C’est mon premier vrai baiser sincère. Mais avec une fille. Avec une fille qui se disait mon amie. Non, je n’aime pas du tout, je me crispe complètement. Candice a l’air de ne pas vouloir s’en préoccuper et passe sa main sous mon haut de pyjama. Froide. Je tremble de maladresse. Elle sourit avec gentillesse. Elle n’a pas la concupiscence malsaine des hommes que j’ai croisés. Pourtant je n’aime quand même pas du tout. Elle frôle mon ventre, mon bassin mon dos puis se décide à palper mes seins pas encore totalement formés. Waaah ils sont carrément super doux ! me souffle-t-elle presque admirative, toujours avec le sourire. Je peux voir ? Avec l’aide d’un spasme j’esquisse un non que je voudrais catégorique de la tête. Je n’aime pas ça ne me plait pas. Allez quoi, fais pas ta timide ! T’en as vu d’autres, pas vrai ? T’étonnes pas que ça marche pas avec les mecs si t’es aussi coincée ! Allez, regarde, laisse-moi faire. Je vais pas te manger tu sais ? continue-t-elle en déboutonnant d’une seule main agile la chemise de mon pyjama. Comme ils sont trop mignons ! T’as de tout petits tétons ! C’est trop craquant aussi ! Je résiste pas j’ai trop envie de goûter ! Ce qu’elle fait. Elle se fout de mes suppliants spasmes négatifs maintenant ininterrompus. Elle prend mes seins à deux mains, se jette dessus goulûment et fait avec sa bouche tout ce qui est possible de faire avec une bouche. Je suis littéralement tétanisée. Ma peau ne répond plus et je me sens comme un vulgaire morceau de viande crue qu’un chien serait en train d’avaler avec délectation. Candice n’est pas un chien, mais a clairement l’air de se régaler quand même. Ce faisant elle laisse descendre sa main libre – la droite, forcément la droite – sur mon entrejambes. Je sursaute. Cela la fait pousser malgré elle un petit rire qu’en d’autres circonstances j’aurais pu trouver adorable. Mais je n’aime pas. Ca ne me plait pas. Trahison. Elle enfourne soudain ses cinq doigts dans mon pantalon, triture l’élastique de ma culotte s’amuse avec les minces bordures brodées, puis me caresse à travers le tissu avant de tirer le tout jusqu’à mi-cuisses. Exagérons et disons que je suis proche du malaise vagal. Je n’ai même plus le réflexe de serrer les jambes, et les laisse aller au gré des prises de Candice. Toujours sans me quitter des yeux elle joue avec mon sexe. Je la sens enfoncer son index et son majeur presque jusqu’à la deuxième phalange et appuyer sur mon clitoris avec le pouce. Mon bras et ma jambe gauches subissent aussitôt une violente et très courte série de spasmes incontrôlables. Je parkinsonne. Candice pousse un soupir mécontent. La déception se lit sur son visage. T’es sèche comme une vieille fripée, ça va pas du tout, me reproche-t-elle en s’interrompant. Tu sens rien ? Ca t’excite pas ? Ma tête fait droite gauche droite gauche droite gauche droite gauche à toute berzingue. Nouveau soupir désapprobateur. Je fais ça mal ? droite gauche droite gauche. Je te fais mal ? droite gauche. Bon ben alors ? regard inquiet, terrorisé même. Parle, un peu ! Silence contrit, contraint. Soupir, elle prend ma main tremblante et crispée, tente de la desserrer et la mène entre ses propres jambes, sous son T-shirt, dans sa culotte. Tu sens comme je suis mouillée ? Me dis pas que tu connais pas ça… Mon corps finit par ne plus réagir du tout. Un peu comme un ordinateur qui plante. Effectivement son sexe à elle transpire comme un sportif en plein effort, à un point que je n’aurais pu imaginer à mon jeune âge, munie de mes seules expériences sagement masturbatoires. Je prends peur. Si tu savais comme j’en ai envie ; depuis le début, depuis que je t’ai vue, dit-elle avant de me serrer très fort dans ses bras, assez fort pour m’étouffer. Mes membres sont comme disloqués, j’ai l’impression d’être une pantin nu et cassé. Je sens le cadavre de ma culotte se débattre entre mon mollet et ma cheville droits dans un combat pathétique pour ne pas disparaître dans les confins de la couette. Celui de mon pantalon a succombé depuis longtemps. J’osais pas te le dire. Sûr que tu te serais enfuie. Alors j’ai patienté, me murmure-t-elle à l’oreille. J’ai patienté… Tu vas pas me laisser tomber maintenant, hein ? Tu peux pas me faire ça, dis ? Ca sera notre secret à nous… J’ai jamais aimé les mecs, tu sais… Ils sont vraiment trop cons… Ils savent que faire mal. Mais toi je sais, je sais que tu me feras jamais mal, pas vrai ? On est les meilleures amies du monde, pas vrai ? On se parle, on se dit tout, hein ? Ouais, moi, je sais tout de toi, en tout cas. J’ai compris que t’as pas compris ce que j’attendais de toi, j’ai compris que tu aimais les mecs, mais c’est pas grave. Ca sera notre secret. Tu peux pas imaginer à quel point je suis heureuse quand je suis avec toi. Mais je veux plus que ce que tu me donnes. Plus, tu vois ? C’est vrai ça fait bizarre la première fois, mais tu t’habitueras j’en suis sûre. Elle couvre mon visage de baisers en lâchant tout cela dans plusieurs longs souffles successifs. Il faut que tu te laisses aller. Laisse-toi aller, un peu… Tu verras, le sexe entre filles y’a rien de mieux…

   Aucune expérience. Ou presque. Aucun moyen de comparaison. Ou presque. Il n’y avait rien eu à faire. Il n’y avait rien à répondre. Candice me tenait, au moins aussi frémissante que moi. Passivité. Je l’ai léchée. Partout. Parce qu’elle voulait. Elle m’a léchée. Partout. Parce qu’elle voulait. Plus. Elle voulait plus. Elle voulait plus et m’avait trahie. Elle m’avait trahie parce qu’elle considérait que ses envies sexuelles son attirance pour moi en valaient la peine. Elle s’était persuadée que j’en garderais quelque chose. Que ce serait inoubliable, dans le meilleur sens du terme. Mais j’ai tout oublié. Sauf la trahison. Sauf les paralysies. Sauf le goût salé des chairs de sa vulve mêlé à la gerbante amertume des sécrétions vaginales. Sauf le contact surréel de sa langue ses doigts ses lèvres sur l’intégralité de mon corps meurtri nerveusement.

   Sauf la trahison.

   Elle était un monstre.

   Comme tous ceux d’avant.

   Comme tous ceux d’après.

   Comme nous tous.

Par injektileur - Publié dans : nous sommes des monstres - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Mardi 10 novembre 2009 2 10 /11 /Nov /2009 00:53

(Voici donc la suite de "nous sommes des monstres". Bonne lecture.)

Pour l’instant il me fallait redoubler d’efforts pour communiquer avec Justine sans laisser transparaître ma haine à son égard. Exercice d’autant plus ardu que, comme je l’ai écrit plus haut, j’étais devenue sourde depuis que la platine s’était tue. Je me contentais d’incliner la tête en faisant semblant de ne pas comprendre ce que je ne pouvais pas entendre, ou de la hocher en signe d’approbation à ce que je n’aurais de toute façon pas voulu comprendre étant donné mon désintérêt total, et bien réel celui-là, pour ce que cette fille me racontait. Tout cela dans un naturel désarmant qui m’impressionnait moi-même. Cependant, et pour mon plus grand malheur, je finis néanmoins par être obligée de m’apercevoir que ce désintérêt de survie n’était pas réciproque. Pire même, nos sentiments l’une pour l’autre m’apparurent d’un coup diamétralement opposés. En d’autres termes, et sans me vanter – et il n’y a vraiment pas de quoi, je vous assure - j’avais l’impression qu’elle avait véritablement craqué sur moi, et ce, au moins autant que je la haïssais depuis la seconde où elle avait franchi le pas de la porte. Il fallait réagir, sous peine de se mettre très vite tout le monde à dos. A dire vrai, Jürgen n’aurait pas été là, je serais restée immobile, muette, à tenter de limiter les dégâts du mieux possible. Mais il était là et bien là, et la question ne se posait même pas. Je décidai donc de prendre les devants. Puisque personne n’avait l’air prêt à poser ses couverts pour remettre de la musique, j’allais le faire moi-même. J’interrompis Justine d’un vague geste de la main, me levai de ma chaise, me dirigeai vers l’étagère, et pris au hasard un CD parmi tous ceux alignés là comme d’étroits petits soldats de plomb en plastique. Si j’avais pu choisir je l’aurais fait, mais il faisait maintenant nuit et l’éclairage était braqué tout entier sur la table. Je ne crois pas aux miracles, mais j’ai été pour une fois forcée d’admettre que si ce n’en était pas un, le fait de tomber sur OK Computer de Radiohead s’y apparentait énormément. Je ne savais pas qu’il l’avait. Il faut préciser que la discothèque de Sylvain se composait à 90-95% de CD de Genesis, Elton John ou encore Iron Maiden, Guns’n Roses, Mötley Crue, ACDC et Lynnrd Skynnrd. Il ne s’en cachait pas mais pour ma part je me demande bien ce que je serais devenue si j’avais pioché dans ces… grands noms du rock. Ainsi, depuis lors, et encore aujourd’hui, l’une des grandes questions existentielles que je me pose est : Comment un être humain peut-il consciemment avoir à la fois du Radiohead et du Mötley Crue dans sa discothèque ?

   Petite anecdote freudienne pour alléger l’atmosphère : pas plus tard que la semaine dernière j’ai fait un cauchemar épouvantable. Je revivais la scène, mais sur l’étagère il n’y avait plus que des CD d’Angra. Je me suis réveillée trempée de sueur, traumatisée. Dans le souvenir que je gardais de lui, j’avais complètement occulté le fait que Sylvain était aussi un très grand fan de ce truc auquel certains ont décerné l’appellation de groupe de hard. Trop dur à supporter pour moi, sans doute. Fin de l’anecdote. J’ai encore une fois dynamité l’ordre chronologique, mais vous comprendrez que c’était pour la bonne cause. Ce genre d’expérience onirique a tout intérêt à être partagée, ne serait-ce que pour le bien des futures victimes, pour qu’elles se sentent moins seules dans leurs souffrances… Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour cette interruption momentanée de nos programmes. Et maintenant revenons à l’histoire.

   Sans plus me torturer les méninges, je rangeai Nirvana et enclenchai Radiohead. Comme je l’avais prévu, mon ouïe me revint intacte dès les premières mesures d’Airbag. Les guitares déflorèrent mes tympans et redéfrichèrent toutes les fréquences sonores qui m’étaient devenues inaudibles. La voix de Thom Yorke me fit pousser un petit soupir de soulagement, puis je retournai m’asseoir à table pour finir ma nouvelle platée de carbo. La place manquait, et Justine n’avait malheureusement rien trouvé de mieux que de s’installer entre Jürgen et moi. On ne peut pas dire que découvrir le son de sa voix fut un plaisir incommensurable. On venait de la servir elle aussi. Elle parlait la bouche pleine, l’air enchanté de mon choix.
 « Mm, tchu aimes Raviohead ? Moi auchi j’avooore ! Tchu fais que f’est moi qui lui ai donné ? mais f’est vrai que v’aime moins fe qu’ils jont fait jepppuis– un bout de lardon que je ne réussis pas à esquiver s’échappa de sa bouche pour venir se ficher à la vitesse de l’éclair dans mon œil gauche. Je m’essuyai avec un flegme tout ce qu’il y a de plus britannique – Oupf, dévolée, pardon, v’ai tellement faim ! – cette fois de la sauce jaillit et me manqua de peu. Elle pouffa en s’excusant encore, puis eut enfin la présence d’esprit de poser ses couverts et finir sa bouchée avant de continuer sa passionnante discussion à sens unique. Jürgen ne bronchait pas, mais me jetait de temps en temps des regards remplis de compassion. Le problème qui se pose avec les gens comme Justine, c’est qu’à un moment ou à un autre on finit toujours par être forcé de les écouter. Elle m’expliqua en détail détaillé les raisons de sa phobie de Kid A de son retard à la soirée, raisons dont je me fichais éperdument, vous imaginez bien. Pour tout vous dire, cela me surprit même de voir à quel point elle ne réussit pas à m’intéresser, ne serait-ce qu’une petite minute. Par pure déontologie pourtant, je me fendrai d’un résumé succinct. Selon mes prévisions, même à l’époque je savais que ma bonté aurait déjà dû me perdre depuis longtemps… Non, je déconne. En gros, même aujourd’hui, moi, j’ai honte de ma mauvaiserie mais elle

   Elle était très fière d’être membre de l’orchestre symphonique de la ville depuis deux ans. Avec la réputation honorable que celui-ci avait acquise, méritée ou non je ne saurais dire, cela s’était progressivement transformé pour elle en activité à temps plein. Elle me raconta, avec une certaine modestie qui n’était pas de trop je le jure, qu’elle avait eu sa médaille d’or au Conservatoire National Supérieur de Musique de Lyon. En flûte, donc. Ce qui me fit penser malgré moi qu’elle devait être plutôt douée. Mon dieu. Elle ajouta que si elle n’avait jamais tenté Paris, c’était avant tout parce qu’elle ne supportait pas cette ville. La modestie que je lui concédais disparut ainsi aussi vite qu’elle était venue. L’orchestre devant donner plusieurs concerts partout en Europe très bientôt, les répétitions se perdaient en longueur et en fréquence. Et c’était à cause de cela qu’elle ne connaissait pas d’heures. Elle sortait tout juste de l’auditorium, n’avait pas eu le temps de se changer et sentait mauvais la transpiration. Chose qu’elle n’aurait en fait pas eu besoin de préciser pour que je le remarque. A part ça, elle crevait de faim la moitié du temps et mangeait comme quatre dès qu’elle avait l’occasion, mais restait trop maigre. Ce qui la désespérait, la pauvre. Elle en remit une couche en se plaignant qu’elle avait aussi trop de poitrine. Selon elle ça ne lui allait pas du tout. Je tâchai de rester zen et entrepris de compter, afin de me détendre, les fois où elle se taisait plus de trois secondes, ou encore le nombre de « tu vois », « tu sais » et « tu comprends » qu’elle arrivait à placer dans ses phrases décousues. J’avais commencé avec les postillons mais ils étaient trop nombreux, c’en était devenu fatigant. Elle acheva d’engloutir son assiette, avala ce qui lui restait dans la bouche, et s’arrêta un long moment, comme saoulée par son propre flux vocal. Tout en se resservant elle-même une nouvelle rasade de pâtes, elle m’eut l’air de réfléchir à une conclusion valable.

   Entretemps, Jürgen s’était quant à lui levé et s’occupait à la cuisine d’installer les fromages sur un plateau et de couper du pain. Je l’observai attentivement. Il était aussi concentré que s’il s’était agi d’une opération chirurgicale. En ce qui me concerne, je ne l’avais encore jamais trouvé si séduisant, voire sexy. Il ne manquait plus que le tablier. Cela vous paraîtra ridicule, mais rien qu’à le voir un couteau à la main je sus qu’il savait faire la cuisine. Et il n’y a rien de plus désirable qu’un homme en train de faire la cuisine, aussi sommaire soit-elle. Amies lectrices, pensez-y, mettez vos hommes aux fourneaux et sachez que, selon moi, les féministes ont surtout mené leur combat pour jouir de ce détail issu de leur profond sens de l’esthétique et assouvir leur libido bridée par des siècles de tyrannie masculine.

   Plaisanterie mise à part, la conclusion de Justine tomba soudain, sans prévenir, tel un couperet. Elle se sentait heureuse, elle aimait la vie qu’elle menait, mais en avait juste assez d’être prise pour une gamine par tous ses collègues de l’orchestre. Elle était beaucoup plus jeune qu’eux et ils en profitaient pour se permettre de la tripoter tout le temps. Ca l’énervait beaucoup et elle comptait sévir bientôt. Voilà. Point. Elle se tut enfin. Voilà donc tout ce qu’une flûtiste pouvait trouver de mieux en guise de point d’orgue. Tout ce qu’une médaille d’or du CNSM de Lyon réussissait à me transmettre de sa vie et de sa passion. Pas vraiment étonnée, j’eus toutefois pitié d’elle. Certes, une passion ne se raconte pas, justement, elle se vit ; mais il y a un minimum. Certes je ne l’aurais pas vu s’embarquer dans des explications trop complexes, ou exprimer des sentiments trop profonds pour elle. Et quand bien même j’admettais qu’elle puisse atteindre ces sensations et ses sentiments à travers son art, je savais qu’elle n’arriverait jamais à en faire part à quiconque. Contrairement aux apparences je ne la méprisais pas, non. Je considérais juste qu’elle ne méritait pas le nom d’artiste, et encore moins celui de musicienne. Je lui en voulais. J’avais pitié pour elle. J’étais triste. L’égoïsme humain me sautait à la figure, la gueule grande ouverte. Et le temps d’un tressaillement, la première phrase que j’avais lue l’après-midi me revint en mémoire. Nous sommes des monstres, oui. Mais j’étais encore très loin de saisir à quel point.

   Jürgen revint à table et je pus me reconcentrer sur le monde qui m’entourait. Je n’avais plus faim. J’étais rassasiée de pâtes, et de tout le reste. Sauf de lui, peut-être. Mais j’accusais le coup avec classe, et me servit en fromage. Du chèvre dont je ne pourrais pas me rappeler la provenance, ainsi que du bleu des Causses. J’avais alors un gros faible pour les fromages forts, et je me disais que cela me servirait de vaccin pour m’empêcher de trop coller Jürgen jusqu’à la fin de la soirée. Lui ne prit rien, en m’expliquant avec un sourire qu’il se réservait pour le gâteau. Je trouvai cela futé de sa part, mais tentai néanmoins de le convaincre de goûter à ces fromages délicieusement faits. Il ne voulut rien entendre et éclata de rire à la vue de mes mimiques de goûteuse professionnelle du dimanche. Je rougis de plaisir à le voir s’égayer de la sorte. Malgré le fait que nous ne parlâmes ensuite pas plus que depuis le début du dîner, il aurait vraiment fallu que je sois naïve pour ne pas remarquer que nos yeux se rencontraient toujours un peu plus souvent. Je faisais de mon mieux pour feindre l’indifférence. De son côté, Justine s’était tout bonnement « carpifiée » à son tour, un peu comme je l’avais fait à son arrivée, et s’appliquait à observer chacun de nous d’un air plat et pour le moins idiot, en se maquillant d’un sourire inexpressivement neutre dès que quelque chose de drôle parvenait à son cerveau ralenti par les quelques centilitres de bière qu’elle avait déjà bue. Ceci dit, bien avant qu’elle daigne se taire, un silence blasé s’était aussi petit à petit installé parmi nous, couvert par les harmoniques de Radiohead, et l’on n’entendait maintenant guère plus que Matthias et Christophe débattre avec verve sur les relations internationales, et sur le rôle de l’Europe et de la France dans le monde de ce tout début de XXIème siècle. Ils avaient commencé par parler de leur forme de soutiens-gorge préférée, et j’admirais presque leurs capacités à faire évoluer avec tant de brio le sujet initial, ou plutôt à en changer complètement sans faire capoter la sacro-sainte ligne rhétorique. Il va sans dire que je n’avais pas tout suivi. Je m’abstiendrai donc - chose rare - de juger. En revanche, je dirais que le gâteau était à la hauteur de tout ce qui l’avait précédé. Tellement léger que je ne rechignai pas à me laisser resservir. Le seul gros problème, selon les autres, fut l’absence – oubli fatal s’il en est - de café pour couronner le festin. L’annonce de Sylvain, un peu embarrassé, se vit accueillie par des cris de protestation faussement indignés. Tous s’insurgèrent ironiquement de la médiocrité du service de la maison. Comment ? Pas de café à la fin du repas ? Plus de café ? Mais c’est un scandale ! Nous partons sur-le-champ ! Nous ne reviendrons plus chez vous, monsieur ! Et laissez-nous vous dire que nous vous ferons une très bonne publicité autour de nous ! Et en plus, vous voulez un pourboire ? etc… Hilare, Christophe ajouta même qu’il avait trouvé un poil – non, pas un cheveu, un poil je vous dis ! – dans ses pâtes, ce qui me fit rire moi aussi, à ma grande surprise, pour la deuxième fois dans la même soirée. Car oui, mine de rien, j’aime beaucoup rire. Cela ne se sent peut-être pas dans ce que j’écris, et pourtant…

   Au-delà de toute considération « autobio-égocentrique », une telle sortie – précipitée – des invités eut pour moi à la fois un avantage – majeur – et un inconvénient – notable. D’un côté cela raccourcissait la durée de leur présence malgré tout insupportable, mais de l’autre cela signifiait que Jurgen ne serait pas long à partir non plus. Je dois avouer que je n’ai pas pu savoir comment Sylvain a pris cette fin de début de soirée rapide, drôle et très bizarre à mon goût, ou même s’il était au courant que le petit groupe avait à l’origine prévu de lever le camp avant minuit, chacun pour des raisons qui lui étaient propres. Matthias et Adeline avaient envie d’aller danser, Christophe voulait je cite « sé tirer una bomba latina dans les chiottes dou bar lé plous crade dé la ville » - probablement un de ses fantasmes à lui - et Lydia était fatiguée ; quant à Jürgen, il avait promis de passer chez des amis. Je n’osai rien lui demander. D’autant plus que Justine nous fit le bonheur de partir également. Elle prit Sylvain en aparté, le smoocha très fort alors que tout le monde récupérait ses affaires, puis revint vers nous et se sentit le besoin de se justifier. L’orchestre devait jouer à Hambourg en Allemagne mardi soir mais elle avait un avion à prendre le lendemain matin, très tôt, et elle avait pas encore tout préparé, donc il fallait pas qu’elle traîne plus longtemps. Evidemment je m’en contrefichais, mais je plaignais d’avance ce pauvre Jürgen à qui cela offrait un sujet de conversation surprise à endurer sur le chemin du retour. Ils sortirent en coup de vent et la porte claqua sur ma faiblesse. Je me moquais de savoir où ils habitaient, comment ils rentraient, s’ils avaient une voiture ou qui raccompagnait qui. Non, d’un seul coup je me bouffais les lèvres de ne pas avoir osé demander à Jürgen son numéro de téléphone. Tout était allé si vite… Si ma mémoire est bonne, ils avaient à peine dit au revoir et merci à Sylvain. Non je me rappelle maintenant que Jürgen y a pensé et que sa politesse m’a donné une raison de plus de regretter ce foutu numéro de portable. Quant à essayer de le soutirer à Sylvain, ma fierté me le refusait. Puis brusquement je souffris. Sylvain était aux toilettes moi je restais plantée devant la porte et je souffrais. Je me demandais pourquoi je n’étais pas déjà sur le canapé et je souffrais, pourquoi j’avais tenu à leur, à lui dire au revoir et je souffrais. Je me forçai à bouger et souffrais. Je m’assis sur le canapé et souffrais toujours. Je n’avais pas cessé de souffrir de toute la journée mais là c’était différent. Je souffrais. Pendant un moment je n’eus même plus du tout envie de sexe ; et souffrais encore. Je voulais juste Jürgen, je voulais juste son putain de numéro de téléphone. En d’autres termes, je souffrais. Ca passerait peut-être. Mais je souffrais.

   La musique s’était éteinte depuis cinq bonnes minutes. Relation de cause à conséquence évidente que j’étais incapable, dans mon nouvel état, de poser comme telle. Tout juste pouvais-je me convaincre de la rapidité avec laquelle ce dîner était passé. J’avais un peu plus bu que prévu et cela ne m’aidait en rien. J’entendis derrière moi Sylvain sortir des toilettes. Il traversa la pièce en jetant un coup d’œil dans ma direction, débarrassa ce qu’il restait sur la table, et se posta devant l’évier rempli de vaisselle sale. De dos il me demanda si tout allait bien. Je ne répondis pas, mais me contraignis à un geste de la main incompréhensible et passablement agacé lorsqu’il se retourna pour voir si j’avais bien entendu sa question. Je n’attendis pourtant pas qu’il m’appelle pour venir l’aider à la tâche. Je ne dis pas non plus qu’il fut facile pour moi de me relever du canapé trop bas et si moelleux, mais je le fis néanmoins, bon gré mal gré, prise de tremblements étranges qui ne pouvaient être dûs au froid inexistant. Parvenu à ses côtés d’un pas hésitant, je me mis machinalement à essuyer et à ranger ce qu’il me plaçait dans les mains. Je crois que nous n’avons pas ouvert la bouche pendant l’exercice. Mais le silence absolu – à peine entendait-on, par dessus les cliquetis neutres et l’eau qui coule, un couple jouir sans retenue de leurs probables retrouvailles de fin de semaine pressée – n’était plus aussi lourd que pendant le repas. En ce qui me concerne j’avais maintenant la tête plus vide que l’ascenseur dans lequel j’étais montée. Au moment de poser la dernière assiette dans la petite étagère blanche immaculée je me sentis presque reposée, ou du moins, assez léthargique pour en profiter. Un esprit creux avale tout ce qui l’entoure, pensai-je, quitte à risquer l’ingestion. Il va sans dire que c’était une sensation beaucoup plus agréable et apaisante que la souffrance qui m’avait envahie quelques minutes auparavant. J’ai toujours eu dans la tête cette girouette joueuse qui à chaque instant peut faire basculer d’un coup de queue les idées d’un côté ou de l’autre de la barrière. Ainsi, sous ses ordres, j’allais mieux. Sylvain s’essuya longuement les mains sans me regarder une seule fois et se dirigea vers le canapé, dans une démarche exhalant la nonchalance et la lassitude étudiée, pour s’y poser lourdement avec un soupir de satisfaction tout aussi conventionnel. Il ne manquait plus que les pieds sur la table pour que le tableau soit complet. A mon grand étonnement il garda ses baskets collées au revêtement du sol. Je n’avais pas l’intention de m’étendre sur la description du petit appartement de Sylvain, mais après maintmûres réflexions inutiles je vais quand même dire en deux mots ; de son sol. Ancienne future écrivaine en promo.

   Il était d’une plutôt jolie couleur sable, avec des motifs agencés en losanges comme le seraient ceux d’un carrelage normal. Sans le toucher on pouvait deviner que sa surface avait une drôle de consistance. Doucement rêche. Aléatoire et hasardeuse, dirais-je. En vérité j’avais depuis le début eu envie d’enlever chaussures et chaussettes, mais la bienséance me l’avait interdit face à la petite assemblée non-déchaussée. Le fait est que depuis toute petite je me baladais toujours pieds nus, que ce soit chez moi ou chez les gens que je connaissais un minimum. Je trouvais ça très agréable et beaucoup plus propre, du moins en ce qui concernait mon appartement, dont le plancher était couvert de tapis. Il faut préciser, car ce n’est pas évident pour tout le monde, que j’adorais les tapis. Je me détendais en faisant les cent pas sur les plus épais. Pieds nus, donc. Mais au-delà de mes inclinaisons personnelles, je me demandais pourquoi quelqu’un d’aussi propre, voire maniaque que Sylvain – aspect de son tempérament qui, bien qu’il ne se revendiquât jamais comme tel, n’allait pas du tout avec ses préférences musicales, à la base assez « rock crade », et qui lui valait d’essuyer quelques moqueries de la part de ses amis, moqueries dont il se moquait lui-même complètement – pouvait garder ses chaussures à l’intérieur de son appartement, et les faire garder à tout le monde sans sourciller.

   Je ne comprendrai jamais les hommes. Voilà en gros où je voulais en venir à travers ces considérations qui n’ont somme toute aucun rapport avec mon sujet initial. Satisfaite de ma conclusion enfonçeuse de portes ouvertes je retournai m’asseoir à mon tour sur le canapé, à côté de lui, sans trop de gêne car je ne faisais que récupérer ma place. Légitime. Sylvain ne m’eut pas l’air embarrassé non plus. Le silence qui glissait de lui vers moi puis de moi vers lui n’avait donc rien de plombé. Quitte à me répéter, j’irais jusqu’à dire qu’il était reposant. Tout ce dont j’avais besoin. Calme, repos, et sérénité. Je me serais d’ailleurs assoupie dans ce bien-être nouvellement conquis si Sylvain ne s’était malheureusement pas senti obligé de rompre le charme.
 « T’es bien calme, dis-moi… »
 « … ça m’arrive… »
 « Tu t’ennuies ? »
 « Jamais… je ne m’ennuie jamais. » répondis-je, sincère. N’ayant jamais réussi à cerner le sens de ce mot, j’en avais depuis longtemps conclu que cette notion m’était étrangère.
 « Tu peux rentrer chez toi, tu sais… »
 « Je vais pas tarder, laisse-moi me reposer deux secondes… »
 « Je te mets de la musique ? » reprit-il, après quelques instants de réflexion.
 « Surtout pas, tu vas encore me sortir un vieil album de Dream Theater… » lâchai-je avec une ironie lasse mais presque affectueuse. Sylvain éclata de rire.
 « Tu préfèrerais Elton John ? Lenny Kravitz ? Un petit Metallica peut-être ? »
 « Pas sûr… » ris-je à mon tour. Nous nous tûmes une nouvelle fois. A y repenser aujourd’hui je n’arrive pas à imaginer comment nous avons fait pour rester aussi à l’aise dans un tel silence, que nombre de personnes qualifierait de mort. Un silence de mort. Oui un silence avec tout un tas de petits squelettes tout mignons dedans, et des crânes souriants à pleines dents cassées. Mais entre Sylvain et moi (attention cliché) le vide sonore matérialisait notre capacité de communion au-delà de la simple parole.
 « Alors je mettrai pas de musique… »
 « Tu as tout compris. » conclus-je en souriant gentiment. Silence encore. Mon cerveau se nourrissait du peu d’images de Jürgen qu’il avait pu emmagasiner. Je ne pourrais dire si Sylvain s’en est aperçu ou non. Je ne le connaissais peut-être pas si bien que ça, et je n’avais aucune certitude, et cela m’arrangeait au final plus qu’autre chose. Je ne réalisais alors pas combien Sylvain était capable de se taire lui aussi. De fait, bousculant toute logique, c’est moi qui repris la parole.
 « Dis-moi, je pensais tout à l’heure, tu pourrais me dire pourquoi ce bâtiment s’appelle Camus ? Tu le sais ? A chaque fois que je viens te voir je veux te poser la question et puis j’oublie… » fis-je d’une voix enrouée par manque d’utilisation. La question trottait effectivement dans ma tête creuse cataclop cataclop les squelettes se font bousculer, s’ébranlent un peu, puis se reconstruisent les uns les autres en se marrant depuis longtemps et j’étais contente qu’elle refasse surface alors que j’avais Sylvain à ma disposition.
 « Ah, ça… en fait c’est une volonté de l’architecte, à ce que je sais … » commença-t-il à expliquer sans enthousiasme ni surprise.
 « Comment ça, une volonté ? »
 « Une faveur que les proprios et le conseil municipal lui ont accordé, si tu préfères… »
 « Et donc ? »
 « Est-ce que tu connais le nom des deux autres ? »
 « Non. »
 « C’est Brecht et Dostoïevski. »
 « Oh, vraiment ? »
 « Ouais. Je crois que c’était ses écrivains préférés. Pourquoi je dis c’était, moi, il est encore vivant, je crois… » fit Sylvain, à part lui.
 « Je vois. En tout cas il a bon goût. » repris-je.
 « Et des convictions politiques très marquées… il paraît que son projet a mis du temps à être accepté par le conseil municipal… »
 « parce qu’il est un membre actif du Parti Communiste. » coupai-je.
 « Exactement. Comment t’as deviné ? » me demanda-t-il en me fixant, avec une touche d’admiration à moitié feinte dans la voix et le regard. Je le remarquai aisément, car, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, nous ne nous étions pas regardés dans les yeux depuis mon arrivée, sinon à peine lorsqu’il avait dû venir m’ouvrir la porte.
 « Ben, j’ai toujours pensé qu’il fallait être un peu coco sur les bords pour supporter les pages de Camus… » Après un court instant où il eut l’air de chercher à cerner le fond de ma pensée – ironique ? pas ironique ? Moi-même je ne sais plus pourquoi j’ai sorti ça - il éclata de rire. Je l’imitai.
 « Si tu le dis… personnellement j’aime bien Camus mais je me sens pas communiste pour autant… et puis je crois avoir lu quelque part qu’il s’est éloigné du Parti, à la fin de sa vie… »
 « Peut-être, si tu le dis. Je plaisantais, tu sais. En fait, moi, je suis pas fan. Je respecte, c’est tout. »
 « Ouais, mais je sais pas pourquoi je te vois bien revenir chez toi avec ta baguette toute chaude et l’Huma sous le bras. » Nouvel éclat de rire.
 « Parce qu’y’a encore des gens qui lisent ce truc ? »
 « Ah, là, tu marques un point ! » acquiesça Sylvain, de plus en plus hilare à l’idée de me voir déguisée en beauf pilier de comptoir. Il se moquait de moi et de mes préjugés, mais de son côté il ne valait guère mieux, à associer inconsciemment les mots « communiste » et « plouc ». Néanmoins je riais et cela me faisait du bien. Nous riions ensemble, à la fois l’un de l’autre, de nous-mêmes et du monde entier. Puis nous replongeâmes dans le silence, le sourire imprimé sur nos lèvres. Dehors il faisait maintenant nuit noire, mais la vallée assimilait le fouillis inextricable des rayons lunaires combinés aux lourdes lumières de la ville pour n’en réfléchir que l’essence la plus pure. Bleue, verte, luisante de noir. Aujourd’hui dans l’ensemble du magasin, toutes les descriptions signalées par une pastille de couleur sont à -50%. N’hésitez pas !
 « B,C,D… il manque le A » marmonnai-je.
 « Mm… tu dis quoi ? »
 « Je dis qu’il manque un A. »
 « Comment ça ? »
 « Brecht, Camus, Dostoïevski… il manque le A, non ? »
Sylvain pouffa. Je devais avoir l’air trop sérieux. A vrai dire, je l’étais. Sérieuse. Rire m’avait amenée à cette détente en phase terminale où l’on laisse parfois échapper des choses insignifiantes et bancales.
 « T’es vraiment bizarre, comme fille. J’y avais jamais pensé. Sûrement parce que c’est une coïncidence que t’es la seule à avoir remarqué. Je t’ai dit que c’est ses écrivains préférés…» se contenta-t-il de dire en guise de commentaire, sans se départir de son grand sourire. Je ne l’écoutai pas.
 « Peut-être que ça représente un élément qui manque à sa vie. Peut-être qu’il a voulu en faire un symbole ? Peut-être qu’il a été amoureux d’une Anna ou d’une Alice et qu’il veut se prouver qu’il peut l’effacer, la zapper complètement, elle, juste elle. »
 « Peut-être qu’il n’aime pas la lettre A, ou bien qu’il préfère le béta à l’alpha… » continua Sylvain, amusé mais finalement peu surpris par mes questionnements. Je l’entendis à peine.
 « Peut-être que la lettre A lui rappelle sa période anarchiste soixante-huitarde qu’il a complètement occultée depuis, ou alors peut-être qu’il veut montrer son désaccord total avec les anarchistes d’hier et d’aujourd’hui, et de demain aussi… » poursuivai-je, à la fois rêveuse et concentrée.
 « Ehh je croyais qu’il était communiste ! – Sylvain rit une dernière fois puis redevint brusquement sérieux – Vive les amalgames… mais tu sais, tu ferais mieux de t’occuper de toi-même avant d’inventer des vies et des idées à des gens dont tu sais strictement rien - lança-t-il quasi-froidement. Le silence qui suivit s’alourdit légèrement. Il avait raison. – et permets-moi de te dire que je trouve que t’as mauvaise mine. Voire une sale tronche… »
Cette fois-ci je ne pus faire semblant de ne pas entendre. J’avais beau ne pas être vexée – je manquais un peu de pêche pour ça – j’avais besoin d’une réponse bien sentie, et vite, pour que ça fasse son effet.
 « Désolée d’être fatiguée par ma très longue journée… »
Très moyen mais c’était tout ce que j’avais en stock à cet instant-là. Dépêchez-vous dépêchez-vous il n’y en aura pas pour tout le monde. De plus, c’était la vérité ; et comme chacun sait, la vérité est plus forte que toutes les injures (proverbe porteur d’eau aux rivières pondu sur le vif par votre humble servante en manque de génie d’improvisation, si tant est, entre nous, qu’elle n’en ait jamais eu, même un petit poil de rien du tout). Je faillis me lever pour partir mais me ravisai immédiatement. Cela était en complète opposition avec ma personnalité lente et passive. Je ne suis pas quelqu’un de surprenant. Je ne l’ai jamais été et ne le serai probablement jamais. Je restai donc assise, sans rien dire. Après un certain bien-être – trop bref – c’était bien la fatigue qui m’envahissait. Je ne mentais pas. Sylvain le savait.
« Tu veux boire quelque chose ? Tu… as soif ? » demanda-t-il, plus hésitant. Il est vrai que la table devant nous, nette de tout cadavre de bière ou autres cendriers remplis, prenait un aspect surréaliste tellement elle était impeccable. Nous avions tout simplement oublié de nous servir  après le repas, comme la tradition l’exigeait – tradition méconnue ailleurs que chez les alcooliques confirmés ou en devenir – une dernière collation pour la route.
 « Non, ça va… » répondis-je sèchement. Sylvain ne trouva cette fois rien à rétorquer. Dans le coin-cuisine également, avec sa platitude sans conviction, la table sur laquelle nous avions mangé m’interpellait par sa propreté. Cela me mit soudain beaucoup plus mal à l’aise que ce à quoi j’aurais pu m’attendre. Fatiguée. Sylvain et son appart me parurent d’un coup trop lisses pour être honnêtes. Il y avait quelque chose de louche dans cet environnement limpide qui m’entourait, quelque chose auquel je n’avais auparavant jamais prêté attention. Trop propre pour moi. J’avais honte, je crois. Et c’est cette honte qui me décida enfin à me lever. Dans ma tête les images de Jürgen se mêlèrent aux différents vertiges provoqués par la précipitation du mouvement. J’imagine que Sylvain a eu l’air surpris. Je ne peux qu’imaginer parce que je ne l’ai pas regardé. Il fallut néanmoins bien que je dise quelque chose. Ce fut vite expédié. Bon, je te laisse, ça va mieux en fait. Merci pour le dîner c’était vraiment excellent.

   J’attrapai ma veste, mon sac sur le porte-manteau et ouvrit la porte moi-même sans lui laisser le temps de réfléchir, ni même lui jeter le moindre coup d’œil. Au revoir, à plus ou à la prochaine. Aujourd’hui encore je ne saurais expliquer pourquoi j’ai laissé la porte ouverte. Je suppose que je voulais juste le faire lever aussi. Je doute que ce soit par besoin de le sentir venir me retenir de partir. Je ne sais plus. En tout cas, c’est ce qu’il fit. Je n’ai étonnamment aucun souvenir non plus d’avoir été surprise. En vérité, je crois bien m’être arrêtée quelques secondes sur le palier pour lui donner le temps de réagir. Je l’entendis arriver derrière moi, mais ne me retournai toujours pas. Il m’enlaça dans le dos et me ramena à l’intérieur en me tirant à moitié. Il claqua la porte du pied. Depuis mon ventre ses mains remontèrent sur mes seins qu’il serra assez fort pour me faire presque mal. La gauche resta en place, mais il passa vite la droite sous ma jupe pour m’empoigner l’entre-jambes. Je sentis sa peau remarquablement froide effleurer mes cuisses et frissonnai. Il ne dit rien et glissa sa main dans ma culotte. Pas par le haut, mais par le bas ; je me souviens encore de cette petite originalité de sa part. Le frisson mitigé se changea en tremblement appuyé et ambigu. Nous restâmes un instant ainsi, toujours sans émettre le moindre son. Il dût se rendre compte avant moi que je mouillai déjà. Il repositionna sa main de façon plus conventionnelle, ce qui me donna l’occasion de constater l’énorme érection qui perçait dans son pantalon, au niveau de mes reins. Il me caressait, ses mains se réchauffaient, son sexe se tendait. Quant à moi je mouillais de plus en plus ; le tremblement s’était assagi de nouveau pour devenir un réel frisson de plaisir. (Notez que je déteste le mot « frisson », et encore plus l’expression « frisson de plaisir ». Faute de mieux, je ne les utilise qu’à contrecoeur.) Dans un petit rire Sylvain prononça les dernières paroles pour la nuit qui s’annonçait longue.
 « Me dis pas que t’étais venue pour autre chose… »

   Il avait en définitive absolument raison.

   Nous fîmes l’amour jusqu’à plus-soif. Tout d’abord contre la porte, de dos, où ce fut le plus rapide et le plus violent, brutal ; brutalement nécessaire après des semaines de privation. Toujours sans dire un mot. Ni sans trop de bruit. Je jouis pourtant de nombreuses fois, et fort, très fort, loin s’en faut. Notamment lorsque le portable de Sylvain sonna et que je l’empêchai d’aller répondre en lui faisant clairement comprendre qu’il n’avait pas intérêt à s’arrêter en pleine action. Trois interminables orgasmes successifs m’ébranlèrent le cerveau et la chair tandis que je le maintenais entre mes jambes. Plaquée ainsi contre le grand lit trop propre de Sylvain, encore à moitié habillée, les orteils de mes pieds enfin nus écartés jusqu’à la caricature je jouissais monstrueusement, mais presque en silence, à l’idée de savoir Justine à l’autre bout du fil. Elle réessaya ensuite plusieurs fois de joindre son homme absent. Et à chaque fois la jouissance se fit plus lourde. Et je m’en délectais, sans que la moindre trace de culpabilité ne viennent entacher les moites apogées de mon excitation sexuelle.

   Oui, j’aimais et j’aime toujours jouir. Ca semble bête à formuler comme ça, mais entre celles qui n’y arrivaient pas et les autres qui simulaient, je me considérais chanceuse, vernie. En outre, j’avais le partenaire idéal. Chose loin d’être donnée à toutes, ou tous. Après seulement quelques nuits passées ensemble, Sylvain me connaissait par cœur. Il savait que je ne m’embarrassais pas de cris suraigus pour faire montre de ma volupté ( ah, le charme de ces vieux mots obsolètes !). Et cette fois-ci d’ailleurs je sentais qu’il commençait progressivement à jouir lui-même de me sentir tellement réactive au fait qu’il avait une copine. S’il n’y avait là aucun signe de jalousie de ma part, ce n’était encore moins par un quelconque esprit de vengeance que mes orgasmes se voyaient décuplés, mais plutôt par pur plaisir sadique d’imaginer cette conne de flûtiste suspendue à son portable, cherchant désespérément à joindre son mec avant de partir, peut-être inquiète peut-être triste, alors qu’au même moment celui-ci était en train de me tringler, d’éjaculer en moi, de prendre son pied comme il ne l’avait certainement jamais pris avec elle.

   Nous sommes des monstres, n’est-ce pas ?

   Mais je vous en supplie, ne me faites pas croire que j’étais obligée de m’en souvenir au beau milieu de tels ébats, alors que Sylvain réussit même cette nuit-là l’exploit de chasser temporairement Jürgen de ma mémoire…

Par injektileur - Publié dans : nous sommes des monstres - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Mardi 3 novembre 2009 2 03 /11 /Nov /2009 14:23

Bonjour à toutes et à tous.
Me demandant comment rendre une vie un peu plus intéressante et bavant à la vue des blogs bd dont je raffole, après de longs mois d'hésitation j'ai décidé de me lancer à mon tour dans la grande aventure. Problème majeur: je ne sais pas dessiner. Cela fait partie des grands regrets de ma vie. En revanche, je pense savoir à peu près écrire et raconter des histoires. Et c'est ce que je vais essayer de faire ici, à un rythme le plus régulier possible. M'astreindre réellement à quelque chose qui me tient vraiment à coeur.
La première chose que je mettrai en ligne sous la forme de feuilleton s'appelle "Nous sommes des monstres". L'idée de feuilleton me plaît, convient parfaitement à l'esprit d'un blog, et tout à fait sincèrement, si l'histoire est finie dans ma tête, elle est loin de l'être sur le papier, ou sur l'écran comme vous voulez.
"Nous sommes des monstres" est donc l'histoire d'une jeune femme perdue. Par le style je voulais avant tout me moquer de l'autofiction et de moi-même. C'est un récit plutôt sombre et axé sur le fait que l'héroïne ne croit absolument plus en rien, pas en l'Homme et surtout pas en Dieu. Il n'y a pas grand-chose d'autobiographique évidemment, sinon mon athéisme presque militant.
Voilà pour l'instant.
Bonne lecture.



        

NOUS SOMMES DES MONSTRES


   « Nous sommes des monstres. Nous avons bâti des mondes. Plein. Nous en avons détruit. Plus. Dès notre naissance la puanteur nous appelle à crier, inconscients et faibles, à la limite de la survie. Puis c’est au tour des Hommes de nous prendre sous leurs ailes défraîchies. C’est leur sang qui coule dans nos veines, et nous nous devons de le faire perdurer malgré nous, à travers la guerre, la souffrance et l’aveuglement. Dans nos esprits l’obscurantisme construit depuis des millénaires les dieux et les croyances dont il se nourrit pour mieux s’y répandre. Si la plus belle invention du Diable est de nous faire croire qu’il n’existe pas, celle de l’Ignorance est de se laisser volontiers gravement mésestimer. Et quoi de mieux que la Religion pour maintenir l’Humanité dans l’Ignorance ? Les termes Connaissance et Dieu sont les deux plus parfaits antonymes qui soient. Car la Connaissance revêt une infinité de visages alors que Dieu n’est rien de plus qu’un masque simpliste. Son omniprésence dans les esprits les plus faibles et influençables ne se justifie que par le fait qu’Il permet de couvrir d’une lumière factice ces visages qui nous resteront à jamais inconnus, obscurs, êtres inachevés que nous sommes, imparfaits à en devenir risibles. »


  
   Arrivée à ce point précis de ce qui me semblait être un essai, ou au moins un essai d’essai, je détachai les yeux de la feuille que j’avais prise sur la fine liasse pour me rendre soudain compte de l’étrangeté de la situation. J’en étais presque venue à oublier la raison pour laquelle je me trouvais dans cette salle vide et incroyablement silencieuse, au beau milieu de mon université déserte comme le Sahara n’avait probablement jamais dû l’être, en train de lire ces quelques phrases manuscrites et à première vue anonymes. Non que le contenu m’eût intriguée, ou alors si peu. Les pseudo-pamphlets idéologiques n’ont jamais été ma tasse de thé. Il s’agissait plutôt de l’ambiance générale, agréablement feutrée malgré la laideur énorme de l’endroit, et du fait de tomber sur ces feuilles volantes, posées là comme si quelqu’un tenait absolument à ce que je les lise. Je me rappelai qu’on était samedi ; ma montre indiquait 17 heures 14. D’où le Sahara universitaire. Je me rappelai également que j’étais là pour passer un oral portant sur un cours dont je vous épargnerai l’intitulé. Il me fallut une minute de plus pour me souvenir de l’heure de mon rendez-vous. 19 heures. Pas tout de suite, en somme. 30 secondes après j’avais le lieu. Salle 428B. Pas tout près non plus ; de l’autre côté de la fac, en fait. Ne me restait ainsi plus qu’à retrouver comment j’avais atterri là, à l’intérieur de ce parallélépipède rectangle, dont la base se voyait rehaussée par la marée de tables alignées et encastrées les unes contre les autres. La bibliothèque était fermée, bien sûr, mais des intérieurs de cubes plus petits et peut-être moins hypnotiques devaient forcément être disponibles du côté de mon cube d’examen. Sans pouvoir trouver de réponse je me remis à somnoler sans vergogne, comme je l’avais fait depuis une heure ou deux avant que mes yeux brumeux ne se posent sur les feuilles sagement installées sur la table juste devant la mienne. Ne me demandez pas pourquoi je ne les avais pas remarquées plus tôt, je n’en sais rien. Il est vrai qu’à ma place, n’importe qui de normalement constitué se serait posé la question, mais en ce qui me concerne, j’avoue que l’idée ne m’a même pas effleurée. Cette petite liasse de feuillets se trouvait là, point. Je m’amusais plus à me remplir la tête de cubes. Au moment de m’endormir complètement je souriais d’ailleurs du flagrant manque de logique qu’il y avait à se bercer de la sorte, moi  la médiocre littéraire qui n’avais plus fait de géométrie ou de mathématiques depuis des lustres. Je ne crois pas avoir fait de rêve particulier pendant cette sieste tardive et bâclée.

   A mon réveil, il fallut une nouvelle fois que je me situe dans le temps et dans l’espace, ce qui ne manqua pas de m’irriter. De moins bonne humeur donc que précédemment, car passablement dans le cirage, je constatai qu’il était déjà 18 heures 47. Poussant un soupir las et grognon j’essayai tout d’abord d’arranger ma coiffure avec les doigts, en vain. Pas besoin de miroir pour imaginer la sale tête que je devais avoir. Mon visage entier était douloureux et boursouflé, mes yeux piquaient, mes paupières collaient, ma gorge desséchée me faisait presque mal et j’avais bavé sur mon bras gauche, qui lui aussi était engourdi d’une façon vraiment désagréable. Quant aux feuilles de bloc-notes, elles m’attendaient, encore coincées sous mon coude droit. Aussi étonnant que cela puisse paraître le peu que j’avais lu ne m’était pas encore sorti de l’esprit. Les cubes n’auront finalement pas pu prendre le dessus. Résignée je me levai, fourrai sans trop réfléchir la liasse dans mon sac, puis sortis de la lourde salle cotonneuse, la tête vidée. Le couloir me sembla irréel, au sens premier du terme. En opposition totale avec la luminosité chaude du cube d’où je venais, le silence et l’obscurité qui y régnaient donnaient l’impression de créer eux-mêmes chaque rai de lumière, chaque souffle que laissaient passer les quelques interstices des portes entrouvertes. Une impression très étrange dont je n’avais jamais fait l’expérience auparavant. Je connaissais en revanche parfaitement le malaise sourd qui me prit soudain alors que je m’apprêtais à passer aux toilettes. Depuis le bac j’avais appris que tous ceux et toutes celles qui ne révisaient jamais ressentaient la même chose. Les glandeurs impénitents finissent toujours par plier sous les assauts de l’A.P.E (Angoisse Pré-Examen), une ou deux heures avant l’échéance. Mais que les bêcheuses et les bêcheurs se rassurent, on n’en meurt pas. L’odeur pestilentielle qui s’échappait des deux cabinets aux portes ouvertes sur la réalité féminine sans fard me ramena direct à mes préoccupations immédiates. J’observai mon visage dans le miroir et essayai de me convaincre que la catastrophe n’avait pas atteint l’ampleur prévue. Fatiguée, la mine boudeuse, j’eus même la faiblesse de me trouver presque jolie. A vrai dire c’était surtout le contraste qui me plaisait, je crois, le décalage avec la puanteur insoutenable de l’endroit. Je bus l’eau tout aussi dégueulasse du robinet à pleines gorgées et me plantai enfin face à mes responsabilités : mon examen était à 19 heures. J’assumais. Si je voulais mentir je pourrais dire que cette absence d’échappatoire m’excitait beaucoup. Je n’ai malheureusement jamais été une menteuse. Tout au plus par omission, de temps à autres. En me dirigeant à pas rapides vers mon échafaud volontaire, les idées plus claires, et les narines travaillées par les tenaces odeurs de pisse, de merde et de serviettes hygiéniques usagées, je me rappelle m’être demandé à quelle heure de quel jour de la semaine il fallait aller aux toilettes pour ne pas avoir à subir une telle abomination. Je suis vite parvenue à la conclusion qu’espérer une telle heure relevait de l’utopie, et que cela participait de la condition humaine ; une sorte de fatalité en soi. De la même façon que notre enfance nous colle irrémédiablement à la peau, les odeurs de merde et de pisse s’incrustent à l’infini dans les murs des toilettes publiques.

   « Mademoiselle, permettez-moi d’être franche avec vous. Vos connaissances sont très largement insuffisantes. De plus, vous avez de flagrantes difficultés à vous exprimer clairement à l’oral. – me dit-elle, avec dans la voix et les yeux cette compassion magnanime caractéristique des professeurs d’université – Vous avez des capacités, j’en suis certaine. Ca se voit. Et croyez-moi après vingt ans de métier je peux me targuer de savoir reconnaître très vite un élève capable d’un autre qui ne l’est pas. Il vous suffirait de travailler, ne serait-ce qu’un peu plus, pour passer au dessus de la moyenne… etc etc » Combien de fois avais-je déjà entendu la même chose ? Un jour ou l’autre cela aurait dû me lasser. Mais à ce point – fœtal - de mon histoire je peux ajouter que, vous le verrez plus tard, j’ai été très présomptueuse quant au temps qui m’était imparti. Que ce soit pour garder en moi une image de la Société Humaine telle que je la connaissais ou pour profiter des plus anecdotiques désagréments et autres grosses emmerdes de la vie d’étudiante. Dans tous les cas, je n’y suis pas encore. J’y viendrai, promis. Pour l’instant, sachez juste qu’à aucun moment je n’en ai voulu à mes professeurs, y compris à celle-ci. Selon moi, si l’on réduisait l’âme d’un homme à son sang, les livres en seraient les globules blancs et les professeurs, les anticorps. Et je ne pense pas avoir un tempérament assez suicidaire pour en vouloir à ces deux éléments nécessaires à la survie. Au moment de sortir de la faculté, alors que la colère commençait à peine à me surchauffer les entrailles, je ruminais ma carence en globules rouges, les connaissances. Il était 20 heures 07 et la prof venait de consentir à bien vouloir me lâcher la grappe, après un sermon de près d’une demi-heure sur le sujet. Et elle avait eu raison, cela ne faisait aucun doute. J’étais furieuse avant tout contre moi-même et ma léthargie chronique. Cette fureur se traduisait par de longues et douloureuses convulsions internes qui partaient en s’amplifiant au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient de leur côté, et que je me rapprochais de chez moi. Lorsque je regardais mes pieds j’avais l’impression d’être dans une vieille simulation de voiture, le genre de jeu vidéo des années 70/80 où ce n’est jamais le véhicule qui avance mais juste le décor qui défile sous ses roues. A y repenser vite fait je me dis qu’on s’amusait avec vraiment pas grand-chose. Des deux côtés de mon habitacle fatigué je pouvais voir se dérouler des pas de bâtiments grisailleux, du concentré de bitume livide, des chaussures trop cirées des mollets variqueux des racines d’arbres cherchant à s’extirper du goudron des chiens à poils courts suintant le manque de soins, sans parler des détritus en tout genre, des prospectus inutiles des crottes sorties d’on ne sait qui des préservatifs perdus et/ou usagés des chewing-gums abandonnés et quelques rares feuilles mortes d’ennui. A chaque pas ou presque je me demandais qui de l’obstacle ou de moi-même évitait l’autre. Les deux tiers du chemin m’ayant ainsi parcourue je compris que je ne pouvais raisonnablement pas passer la soirée seule. Il fallait avant tout que quelque chose ou quelqu’un stoppe ce foutu décor pour moi. Il en allait de ma santé physique et surtout mentale.

   J’avais beau vénérer ma solitude, celle-ci m’était devenue insupportable les soirs d’examen. Ces soirs où la médiocrité vous cogne aussi fort qu’un père qui a trop bu. Je réalisai dans la foulée que j’avais aussi une monstrueuse envie de sexe. Cela faisait des semaines que je n’avais pas fait l’amour. J’en avais besoin, et très vite. Avec la masturbation je n’ai jamais connu de déstressant plus sain et plus efficace. A ceci près que la masturbation, de par sa solitude même, a toujours gardé pour moi un arrière-goût dont je voulais à tout prix me protéger ce soir-là, pitoyable et encore plus médiocre que tout le reste. Je réussis à m’arrêter net sur le trottoir. Le décor crissa un grand coup, puis vibra aussi fort qu’un sèche-linge en plein effort. Un homme qui me suivait de près faillit me rentrer dedans et me dépassa en me conseillant, avec un grand sourire, de regarder un peu mieux ce qui se passait autour de moi. Le sourire me parut venir d’une autre planète. Il n’était absolument pas logique dans ce contexte. Littéralement impossible, et pourtant bien réel. Dans mon esprit, il ne pouvait y avoir que deux raisons au monde pour qu’un homme sourît de la sorte : gagner au loto, ou bien apprendre la mort de ses beaux-parents. Sans plus m’attarder sur cette problématique éternelle du bonheur difficile à partager je fouillai dans mon sac et en tirai mon téléphone portable. Le décor piaffa. Je l’ignorai et passai mon répertoire en revue. Pas franchement rempli. Les numéros de garçons qui auraient pu faire l’affaire se comptaient sur les doigts d’une main. N’arrivant pas à dégager de préférence, je décidai mollement de les appeler dans l’ordre alphabétique. Les trois premiers ne répondirent pas. Je ne laissai bien entendu pas de message. Le quatrième décrocha en revanche beaucoup plus vite que prévu et me surprit presque.
 « Tiens, salut toi ! Ca me fait plaisir que tu m’appelles. Comment ça va ? »
 « Euh… ben on fait aller, et toi ? » Je crois bien être la seule à être passée à côté de l’intérêt pratique de l’affichage des noms sur les écrans de portables. Je trouve que ça tient de la paranoïa, et puis ça me choque de ne pas avoir à dire qui je suis quand j’appelle. Ca me donne un peu plus l’impression de ne pas exister. Sûrement mon côté réac’.
 « Ben écoute, moi ça va très bien ! Mais dis-moi plutôt ce qui me vaut l’honneur de ton coup de fil. » J’entendais plusieurs voix assez fortes derrière lui.
 « En fait, je me demandais juste si tu faisais quelque chose ce soir, et à ce que j’entends, j’imagine que tu vas me répondre oui, alors tant pis… On verra ça une autre fois. A plus, amuse-toi bien. » Je me rappelai juste qu’on était samedi, et me traitai intérieurement de tous les noms, tout en essayant d’abréger l’échange verbal pour échapper au mieux au ridicule dans lequel je m’étais lamentablement enfoncée en un temps record mondial.
 « Attends un peu ! T’avais quelque chose à me proposer ? »
 « Euh, en fait… non » répondis-je toute bête après avoir renoncé à toute idée de mensonge.
 « Je suis chez moi, là, avec des amis ; tu peux passer, si tu veux ! »
 « Euh… » il me prenait de court. Le décor rua.
 « T’as mangé ? »
 « Non, pas encore. »
 « T’as sûrement faim, alors… tu viens de passer un oral, non ? »
 « Euh… si, mais… » Comment pouvait-il être au courant ?
 « Et alors ? T’as assuré ? »
 « Euh désolée j’ai pas très envie d’en parler. » avouai-je toujours sincèrement.
 « Je comprends. Mais ça t’empêche pas de venir, hein ? On a prévu plein de pâtes et les autres ont amené le vin et la bière. Y’a même de la salade, du pain du fromage des fruits et un gâteau en dessert. T’imagines ? Un vrai repas, un repas normal ! C’est super original, tu crois pas ? – j’éclatai de rire et lui avec moi - Je sais pas toi mais moi j’ai pas beaucoup fait de repas aussi complets depuis le bac ! Alors viens manger avec nous, ça me fera plaisir ! On va pas tarder à se mettre à table. »
 « Tu me le proposes tellement gentiment que je peux pas refuser, je suppose… » répondis-je, presque touchée, malgré le fait que je voyais ma partie de jambes-en-l’air s’envoler au loin.
 « Cool ! A tout de suite alors ! » Il raccrocha au moins aussi vite qu’il avait décroché. Je sursautai à moitié, surprise une nouvelle fois. Mais le plus étonnant restait que j’avais ri. Cela méritait bien que je me force à voir des gens. Et tant pis pour le sexe. Notre conversation avait été très courte mais bizarrement, je me sentais beaucoup mieux qu’une minute auparavant. Il avait calmé le décor déroulant. Je l’en remerciai en silence et me dirigeai vers l’arrêt de bus le plus proche, en espérant que ça ne reparte pas. Mon esprit restait pourtant quelque peu embourbé dans cette drôle d’assimilation pixellisée. De fait, pas une seule seconde depuis que je les avais rangées dans mon sac je n’avais resongé aux feuilles manuscrites récupérées dans la salle 307C. C’était un peu comme si ce carré de toile renforcée cherchait à me protéger de quelque chose. ( Je suis animiste à mes heures, ou plutôt dans mes moments de faiblesse. Et il s’agit aujourd’hui pour moi d’un grand moment de faiblesse. De détresse, même.)

   Sylvain vivait dans une résidence universitaire à la sortie sud de la ville. Construite à la fin de la décennie précédente elle avait l’air neuf et bien entretenu de n’importe quel outil récent. Desservie par deux lignes de bus elle était facile d’accès et bien conçue. Bref elle présentait bien d’emblée, autant sur le papier que de visu. Il y avait en plus un grand jardin protégé que se partageaient les habitants des trois bâtiments qui la composaient. Mais ce qui me rendait le plus jalouse, c’était la vue imprenable sur la vallée de la S. dont jouissaient tous les studios orientés sud comme celui de Sylvain. Je crois bien que j’aurais pu vendre l’appartement de mes parents pour une vue pareille. Et encore une fois à moitié endormie sur un siège de bus qui me menait à l’affrontement avec des inconnus, je me demandais si ce n’était inconsciemment pas plus pour admirer le soleil couchant que pour faire l’amour que j’avais accepté de me rendre chez Sylvain. D’autant qu’en raison de la présence incongrue des inconnus cités en sus, le plan baise en question semblait déjà très mal engagé, voire en cours d’avortement. A moins que je n’eusse cherché subconsciemment une façon de consoler (calmer) ma libido. Je crains pourtant que la signification sexuelle profonde d’un coucher de soleil ne soit en vérité extrêmement limitée, si elle existe. Dans tous les cas plus proche de la ménopausée dépressive que de la jeune fille en manque, c’est certain. ( Je ne parle évidemment pas ici des sales clichés romantico-érotiques liés au couchant, sur une plage par exemple.)

   Le siège de bus s’arrêta trop brusquement au goût de ma somnolence difficile. J’avais bavé dans la paume de ma main droite cette fois. La conductrice, une rousse ouvertement frustrée aux traits durs comme l’acier, se retourna pour annoncer à ceux qui ne le savaient pas encore que nous étions arrivés au terminus de la ligne. Et la petite foule joyeuse du week-end de descendre avec force bruits et rires contenus pendant la semaine écoulée. Je pense ne pas me tromper en précisant qu’aucune de ces personnes ne devait avoir plus de 25 ans. Passé l’étonnement de voir autant de monde passer le samedi soir dans un quartier plutôt résidentiel, je me souvins soudain qu’une poignée de bars et même un café-concert avaient ouvert depuis la fin de la construction des immeubles. Visiblement ils marchaient bien. La dernière fois qu’on en avait parlé Sylvain m’avait expliqué le côté pratique et agréable de la chose. Les jeunes se réunissaient ici pour commencer la soirée, soit dans ces bars – animée -  soit chez eux – plus intime – pour ensuite repartir vers les boîtes ou autres clubs du centre-ville s’ils le désiraient. Notre ville abritant une forte concentration d’étudiants le maire avait plus ou moins été obligé d’admettre qu’il fallait la doter d’un nombre suffisant de lieux susceptibles de les divertir. Ce qui fut fait, et bien. Depuis quelques années donc, personne ne se plaignait plus de la qualité des sorties chez nous. Sans parler du fait que la concurrence féroce pour fidéliser les clientèles par définition peu fortunées ( et pas toujours fidèles ) engendrait d’elle-même des prix raisonnables. Si je vous raconte cela, ce n’est pas tant par intérêt personnel – à part le club le plus près de chez moi, dont j’appréciais parfois la sélection musicale tendance alternatif et les petits concerts, j’avais horreur de sortir et préférais rester allongée sur mon canapé avec un bon livre dans les mains et un bon disque dans ma chaîne – que par nécessité de décrire un minimum l’environnement dans lequel il fallait que je m’épanouisse avec les moyens du bord. Un environnement que j’admets avoir toujours refusé de voir comme sain.

   Bâtiment Camus. Dans l’ascenseur qui vidé de ses derniers utilisateurs me tirait jusqu’au septième étage, pendant deux secondes, deux secondes seulement, les feuilles me traversèrent l’esprit, mais quitte à décevoir je préfère vite avouer que je ne me souviens pas avoir ressenti quoi que ce soit de particulier, sinon une envie de les lire un peu plus forte que celle de les jeter directement à la corbeille en rentrant.

   Sylvain m’accueillit avec le sourire auquel je m’attendais. J’entrai dans le joli deux-pièces à l’éclairage tamisé. La première chose que je notai fut l’absence totale d’odeur de tabac ou d’herbe. Je savais que Sylvain ne supportait pas, mais étant donné que nous étions seuls les rares fois où j’étais venue, cela ne m’avait pour ainsi dire pas frappée du tout. Cette fois-ci pourtant, la présence d’étrangers changeait complètement la donne. Ils étaient au nombre de cinq. Nombreux, donc. Sylvain me présenta à eux, puis fit de même dans l’autre sens. Il y avait déjà un couple, Matthias et Adeline, tous deux étudiants en droit, ce qui me parut de prime abord peu compatible avec leur air plutôt avenant et sympathique. Ensuite il y avait Lydia, qui finissait sa maîtrise de L.E.A anglais-espagnol, une fille gentille mais trop timide pour moi, et Christophe, qui faisait rire tout le monde, notamment quand il racontait ses déboires en licence de psychologie. Enfin, et surtout, il y avait Jürgen. Je dis surtout pour la simple et bonne raison que je n’ai pas honte de reconnaître qu’il m’a tapé dans l’œil comme cela ne m’était pas arrivé depuis une éternité. Il était allemand, et parlait un français parfait avec un très léger accent que je trouvai immédiatement irrésistible. Si on m’avait dit un jour que l’accent allemand pouvait être aussi séduisant je crois que j’aurais éclaté de rire. Comme quoi, les idées toutes faites sur ce que l’on ignore ne sont jamais fondées. Je pense néanmoins avoir été charmée par l’ensemble de sa personne, et que son accent n’était qu’un élément de tout ce qui m’attira chez lui pendant les trop courtes heures que je pus passer en sa compagnie ce soir-là. Je ne vous le décrirai pas physiquement. Sans vouloir passer pour l’affreuse paresseuse que je suis, je reste dans l’idée que là n’est pas le plus important. Imaginez-le vous vous-même ce sera certainement plus parlant. Je tiens toutefois à préciser qu’il n’était ni blond, ni particulièrement grand, et qu’il avait trois ou quatre ans de plus que moi. Il travaillait au Goethe Institut de Paris où il donnait des cours d’allemand à des débutants et à des gens un peu plus expérimentés. Pour arrondir ses fins de mois il donnait également des cours de soutien d’allemand, d’anglais, et même parfois de français à des collégiens et des lycéens en difficulté. En parallèle il était inscrit en D.E.A de lettres modernes et se démenait en vain pour trouver un directeur à sa thèse, dont j’ai cette fois honte d’avoir oublié le sujet. Un truc évidemment à rallonge et très compliqué, pour ne pas dire incompréhensible ou carrément hermétique. Je me rappelle juste que c’était basé sur la comparaison des littératures allemandes et françaises entre 1850 et 1950. Entre parenthèses je n’ai jamais rien compris aux cours de littérature comparée. Il m’avait expliqué qu’il était fier d’avoir trouvé une approche très originale à un sujet qui l’était beaucoup moins. Je l’ai cru. Il m’avait aussi expliqué qu’avant tout, il voulait retourner dans son pays enseigner le français et la civilisation française à l’université. Après, il verrait. Ensuite il s’est tu. Il avait visiblement envie que je parle à mon tour, mais je ne savais pas quoi dire. Alors, sans savoir pourquoi, sans le vouloir je lui ai sorti que j’étais venue pour la vue. Ca l’a fait rire. Avec un aveu aussi bête et égoïste, il aurait pu par exemple se tourner vers les autres et me laisser en plan. Mais au lieu de cela il m’a demandé pourquoi elle me plaisait. Le soleil était en train de se coucher, et moi, je me suis lâchée. Sans m’en apercevoir je lui ai parlé de plein de choses en rapport avec les couleurs, la place de l’art dans ma vie, de l’art et de la solitude, etc… Aujourd’hui encore je ne comprends pas ce qui m’a pris de déballer ce genre de choses si personnelles – traduction : ridicules – à un garçon que je venais à peine de rencontrer. Ca me ressemblait tellement peu… Quoi qu’il en soit, je m’apprêtais à me prendre d’un moment à l’autre un gros vent en pleine face. Mais celui-ci n’arriva pas. Jürgen eut objectivement l’air très intéressé par mon monologue. Heureusement que les autres discutaient entre eux et que la musique était assez forte pour couvrir le son de ma voix, car je me rends a fortiori compte combien j’étais pitoyable. Personne n’aime être l’objet de moqueries. Je ne fais pas exception à la règle. J’imagine que Jürgen avait réussi à passer outre ce ridicule, à déceler le moi profond à travers les couches de banalités philosophiques que ne renierait pas une collégienne de 12 ans, et que c’est précisément l’une des raisons pour lesquelles lui me plaisait beaucoup. Pendant un moment peut-être l’aimais-je même plus que le coucher de soleil en personne. Sa présence à mes côtés atténuait les discussions douceureusement superficielles de notre entourage immédiat. Quant à la musique dont je parlais, Sylvain s’était montré au moins aussi banal que moi. A mon arrivée, c’était les Red Hot qui tournaient, peut-être One Hot Minute mais je n’en suis pas sûre. Puis, dans un réel et continu souci de contenter tout le monde, il choisit de mettre dans sa platine toute neuve l’unplugged de Nirvana, au moment précis où je commençai mes plates divagations, tandis que de son côté, le couchant s’écrasait paisible au fond de la vallée derrière les arbres brûlants. Au-delà du fait qu’on pouvait difficilement faire plus consensuel, l’avantage de ce dernier choix est qu’il alimentait facilement les bavardages et la ressasse de souvenirs. A notre âge tout le monde, même moi, se souvenait du jour de l’annonce de la mort de Kurt. Personnellement cela ne m’avait fait ni chaud ni froid. Je ne me sentais absolument pas concernée, pas plus à l’époque que ce soir-là. Aujourd’hui ce disque ne me quitte plus. Je suppose qu’il est par trop lié à l’image que je garde de Jürgen, à notre première rencontre. Et je m’en veux de n’avoir jamais pu me résoudre à m’en débarrasser. Mais le sujet n’est pas encore là. Laissez-moi je vous prie un peu de temps pour prendre mon rythme. Si vous pouvez me lire, c’est que le temps, vous l’avez, chère lectrice, cher lecteur. Vous en avez même trop et cela vous effraie, parfois. Je le sais, je le vis tous les jours depuis §%$@&

   N’ayant jamais bien tenu l’alcool non plus, je fus presque heureuse qu’on nous appelle à table, car la bière me faisait déjà un peu tourner la tête. Mon regard voyageait sans cesse entre la vallée écarlate et le visage de Jürgen. J’eus le plaisir qu’on nous fasse asseoir l’un à côté de l’autre. Je parlerais même d’une sorte de bonheur. Nous attaquâmes la salade bien verte alors que « The man who sold the world » résonnait dans la pièce rougie par le soleil agonisant. Si je me souviens de la couleur de la salade, c’est toujours uniquement à cause du contraste. Sylvain me servit en premier une belle assiette dont je n’eus d’abord pas très envie. Je la finis néanmoins, comme tous les convives, et l’on passa aux fameuses pâtes au moment où Kurt entamait « Something in the way ». Des spaghettis carbonara. Sans même avoir le temps de sourire de la nouvelle trouvaille si originale de mon hôte, je compris en voyant arriver l’énorme plat sur la table qu’il s’agissait de tout sauf de ce que j’avais l’habitude de manger au ru. Il s’avéra que les pâtes étaient fraîches de la veille, faites à la main par une quelconque vieille Milanaise experte en la matière et rapportées par les parents d’Adeline de retour d’une semaine de vacances en Italie, et que les lardons provenaient du meilleur boucher de la ville. La sauce n’était pas non plus en reste. Sans crème fraîche, « parce qu’en Italie ça se fait pas » me dit-on. Crème fraîche ou pas ces pâtes étaient succulentes, cuites exactement comme il fallait. Al dente pur jus. Il me suffit d’une seule bouchée pour m’en rendre compte. Les senteurs qui avaient flotté depuis mon arrivée auraient dû m’alerter, mais je ne leur en tins pas rigueur. Dans un même élan, je réalisai que j’avais en fait une faim de loup, et me mis à dévorer le contenu de mon assiette, avec toutefois assez de retenue pour que personne ne remarque ma goinfrerie. Je serais morte de honte face à Jurgen si j’avais été découverte. Je me forçai donc à prendre mon temps entre deux coups de fourchette, et en profitais pour faire passer le tout avec du vin sur lequel je ne prononcerai pas car je n’y connais absolument rien. Ceci étant, j’avais maintenant l’impression que la sourdine sur les élucubrations inutiles de la petite assemblée devenait de plus en plus forte au fur et à mesure que mon estomac reprenait les travaux. Jürgen et moi n’avions pas prononcé le moindre mot depuis le début du repas – sinon « merci » quand on nous tendait nos assiettes remplies ou nos verres pleins – mais à aucun moment je n’assimilai cela à de la gêne. Trois ou quatre fois nous nous regardâmes dans les yeux, avec un long sourire d’assentiment. Nous nous comprenions. J’en étais heureuse. Donc je souriais. Donc il me rendait mes sourires. Donc j’étais heureuse. Et caetera. Il serait prétentieux de dire que malgré cela nous avions, je pense, l’air plus intelligent que l’écrasante majorité celles et ceux qui découvrent qu’ils se plaisent l’un l’autre. Ainsi puis-je prendre le droit – devoir ?- d’abréger le passage fleur bleue du début de mon histoire, pour mon plus grand plaisir, et le vôtre aussi peut-être. Ne serait-ce que parce que ce qui suivit fut beaucoup plus conforme à ce à quoi je m’étais attendue en montant dans le bus.

   Lorsque l’interphone me fit sursauter Kurt finissait à peine de crier Where did you sleep last night, et les gens dans le disque commençaient déjà à frapper dans leurs toutes petites mains numériques. Une exclamation remua soudain la table. Ah, c’est pas trop tôt ! C’est elle ! Enfin ! ou quelque chose d’approchant. Perturbée dans mes saveurs de l’instant j’attendis avec une certaine anxiété la suite des événements. Les tergiversations reprenaient de plus belle mais ma sourdine avait disparu en l’espace d’un souffle. Je me muai en carpe aussitôt. Etait-il possible d’être plus muette que muette ? la réponse est oui. Moi qui croyait l’avoir surpassée, je me rendais compte à mes dépens que la gêne sortait toujours vainqueur de soirées comme celle-ci. Vainqueur par K.-O. Il n’y avait plus de musique mais plus personne, sauf moi, et je l’espérais Jürgen, n’y faisait attention. Ils l’attendaient, elle. Je ne savais absolument pas de qui il s’agissait. J’étais inquiète. L’arrêt de la musique m’avait littéralement clouée sur place. Pour moi, c’était dans un silence terrifiant que cette fille allait pénétrer dans ma vie sans que je m’y sois préparée ; un silence qui n’avait rien à voir avec une quelconque présence de voix humaines. C’était ce genre de silence que seule la musique sait engendrer par son absence ou sa disparition. Le pire de tous.

   Et effectivement je n’entendis rien de l’arrivée de Justine. Je ne compris en vérité son nom que quelques minutes plus tard. Sylvain se leva pour lui ouvrir, et je fus la seule, de là où je me trouvais, à pouvoir les voir s’embrasser à pleine bouche. Elle entra, salua tout le monde qu’elle connaissait visiblement déjà et posa sur le canapé son sac, ainsi qu’un étui rigide long fin et étroit que je reconnus immédiatement. Une flûte. Traversière. Il n’existe pas d’instrument au monde que je déteste plus que la flûte traversière. Juste devant la flûte à bec, qui a en contrepartie pour elle la chance de me rappeler de joyeuses crises de fou rire en cours de musique, au collège. Je ne saurais expliquer d’où vient cette aversion. Bien sûr il y a le son fade et strident, le simplissisme du grain et la laideur de l’objet, l’absence d’harmonie et le fait qu’une flûte n’est rien si elle n’est pas accompagnée d’un piano au moins, mais ma haine de cet instrument a certainement des racines plus profondes. Racines auxquelles je n’accorde d’ailleurs au final pas plus d’intérêt qu’à ma première culotte. En tous les cas, cette fille était flûtiste, et je vous promets que cela m’insupportait mille fois plus que de la regarder embaver le garçon avec qui j’étais censée coucher ce soir-là. Car je confesse – Dieu que je ne suis pas fière de dire des choses comme ça – que malgré mon coup de foudre pour Jürgen à aucun moment je n’avais abandonné mon idée première, qui était, je le rappelle, passer la nuit – je vais rester correcte – avec Sylvain. J’avoue également que si je ne l’avais pas abandonnée, c’était entre autre parce qu’à aucun moment je n’avais espéré pouvoir le faire avec Jürgen à la place. Ce qui, je l’annonce de but en blanc, quitte à rompre le suspense insoutenable, ne fut en effet pas le cas. Désolée de vous décevoir. Pour ce qui est de Sylvain, amis lecteurs, amies lectrices, je vous demanderai de ne pas sauter de pages jusqu’à la réponse, merci. Prenez-le comme une sorte de dernière requête de condamnée. Non pas que ce soit essentiel, mais juste parce que ça me fera plaisir que vous suiviez mon récit avec attention.

   Je suis tout à fait consciente de mon outrecuidance face aux droits imprescriptibles et inaliénables du lecteur, mais c’est avec humilité que je me permets de vous informer que mon état actuel m’autorise à vous forcer la main. Parfois, lorsque je pose mon stylo, je me prend à redouter que tout cela ne serve plus à rien. Puis je me découvre dans la foulée une personnalité optimiste que je n’aurais jamais pu suspecter chez moi si je ne me trouvais pas dans la situation dans laquelle je me trouve aujourd’hui. Au-delà de ça, si je ne prend pas le temps de décrire cette même situation, c’est avant tout parce que je me suis rendue compte qu’au jour où vous me lirez vous serez forcément au courant d’un certain nombre de choses. Peut-être même bien plus que moi. Cela me terrifie rien que d’y penser. Il vaut donc mieux que je m’en tienne à l’ordre chronologique.

Par injektileur - Publié dans : nous sommes des monstres - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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