ishijima

Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /Nov /2009 07:17
CHAPITRE 3



   Lorsqu’elles sortent de chez elles, avant même qu’elles ne soient réveillées par les courants d’air ascendants entre les étages, la seule vue qui s’offre à Liffey et Tamise est celle de mâchoires inférieures rectilignes aux dents ultra-régulièrement cariées. Les locataires d’en face ont été les premières à bénéficier du budget (enfin) alloué à la rénovation des bâtiments. Elles se sont immédiatement mises à repeindre les façades en blanc – ce qui ne constituait a priori pas une mauvaise idée en soi – et force est de constater que ce serait presque agréable à regarder si elles n’avaient pas laissé volontairement les portes telles quelles. Il paraît que ç’aurait coûté trop cher. Voilà pourquoi le blanc immaculé alterne avec le bois noueux des portes qui faute de moyens ne seront pas refaites avant deux ans au moins.
   Tout cela importe pourtant peu un si beau jour de fête et en attendant sa mère qui se prépare à l’intérieur Tamise s’amuse à compter les caries une à une, sagement assise sur la balustrade. « Il faudrait qu’il pense à se brosser les dents un peu plus souvent, le bâtiment C, il doit avoir très mal, là… ». La plaisanterie la fait sourire à moitié. Elle continue de se perdre intérieurement pendant une minute ou deux, peut-être trois. Loin au dessus de sa tête et du béton les nuages se déplacent dans un mouvement de translation assez imparfait pour en devenir fascinant. Elle finit par questionner Liffey, enfin prête, au moment où celle-ci ferme la porte.
 « Maman, comment ça s’appelle, le dentiste pour les bâtiments ? »
 « Le dentiste pour les bâtiments ?? Qu’est-ce que tu racontes encore !? » répond la jeune femme, passablement agacée de se battre avec les dernières serrures.
 « Ben, oui, viens voir, il a plein de caries, le pauvre… » la petite montre avec un certain sérieux les portes de chaque appartement, réglées comme un mètre à mesurer. Liffey reste perplexe un instant puis se met à rire sous le regard interrogateur de sa fille.
 « Franchement ma puce, je sais pas où tu vas chercher tout ça, t’as vraiment une imagination débridée… » elle dit débridée et pas débordante ; le mot lui paraît plus approprié.
 « C’est pas mon imagination… Dans le livre que j’ai lu hier soir il y avait des images avec une sorte de… chat je crois. Il était très gros avec des dents très blanches et il souriait tout le temps. Je me suis dit que c’est bien de faire attention à se brosser les dents tous les jours c’est plus joli – Liffey écoute Tam sans l’interrompre, se rappelant l’importance d’une belle dentition pour toutes les habitantes de l’île, surtout les plus jeunes – A part ça j’ai pas compris grand chose à ce qui avait écrit, c’est une langue bizarre je sais pas pourquoi Clyde m’a offert ça… Mais sinon c’est vrai que j’ai beaucoup aimé c’est un très beau livre, le papier est très doux au toucher et en plus il sent super bon… »
   Tamise s’est retournée sans finir sa phrase et observe maintenant le petit bout de ciel silencieux dans lequel quelques nuages pèlerins ont fait leur apparition depuis le matin. Liffey, dans son dos, la serre dans ses bras et lui donne un baiser, caresse sa tête et pose doucement la sienne sur son épaule droite.
 « Toi aussi tu sens bon ma puce… » dit-elle à voix basse ; l’odeur douce et fraîche de sa fille la soulage comme la Panacée universelle, une sorte de drogue originelle et bienfaitrice.
   Avec la puberté arrive la puanteur. Quoi qu’elles fassent les jeunes filles sentent immanquablement mauvais, ou du moins, toutes les senteurs subtiles qu’elles seront susceptibles de dégager ne seront en fait qu’artificielles ; un moyen comme un autre de masquer le fait indéniable qu’elles fouettent. Un cache-misère en somme.
   Mais une enfant…
   Sucre et épices, ma fille est un pain d’épices ! Non, mieux, un chou à la crème !
 « Ben c’est normal, je sors du bain et je me suis shampouiné deux fois la tête dans tous les sens… » répond la petite, absente ; aspirée et entraînée par les nuages dans leur trajet défini comme le serait celui d’une rivière gigantesque. Ils forment une mousse portée aux confins de l’univers par l’eau du bain céleste.
 « Mais c’est qu’on en mangerait ! » lance Liffey, touchée par l’innocente et imparable logique de sa progéniture. Tamise sort de sa rêverie en poussant de petits cris rieurs parce que sa mère se met à la chatouiller.
 « Arrête arrête, je vais tomber ! Et pis de dos c’est pas du jeu ! »
   Liffey obéit et intriguée par ce que sa fille fixe avec autant d’attention lève les yeux à son tour. Toutes les deux restent un instant sans rien dire à regarder dans la même direction, leurs profils entremêlés faisant écho l’un à l’autre dans le silence-miroir que viennent effleurer les longues boucles de rumeur échappées de la place centrale, avant que l’ensemble étroitement harmonieux ne se dissolve dans les courants d’air stoïques qui peuplent les couloirs extérieurs.
   Tout d’un coup le bout de ciel s’agite, se calme s’agite à nouveau puis tombe un grand coup sur le béton en tirant avec lui les nuages.
 « Tu crois qu’il va pleuvoir ? »
 « Ca serait bien la première fois le jour de Jûgatsu Muika… On a eu de la chance chaque année jusqu’ici je vois pas pourquoi ça durerait pas. » Liffey veut plus se rassurer elle-même qu’autre chose.
 « J’aime bien la pluie, moi… » murmure Tamise
 « Je sais, mon ange, je sais, mais je t’ai déjà raconté l’histoire je crois… »
 « Oui »
 « Alors même si toi et moi on croit pas à toutes ces bêtises, il faut rien dire, surtout ne pas se moquer des autres et rester gentille, d’accord ? »
 « D’accord… – la petite réfléchit sept secondes, l’air si pensif qu’on pourrait imaginer qu’elle essaye de résumer le monde en une seule phrase, puis se retourne une nouvelle fois sur sa maman, son visage emprunt d’une mélancolie trop évidente pour son âge – Mais alors je peux plus dire que j’aime la pluie ? Ca choque ? C’est choquant ? »
 « Bien sûr que si tu as le droit de dire que tu aimes la pluie, mais il faut que tu comprennes que tes copines, par exemple, ou même leurs mères puissent avoir peur, surtout aujourd’hui… »
 « Est-ce que c’est ça, la superstition ? » coupe Tamise, concernée
 « Exactement. » confirme Liffey,  surprise qu’elle connaisse ce mot
 « C’est nul ! » proteste la fillette
 « Si tu dis ça, tu deviens intolérante… »
 « Intolérante ? »
 « Oui. »
 « C’est quoi ? »
 « Eh ben… c’est assez compliqué je t’expliquerai une autre fois… » répond Liffey après quelques hésitations, assez embêtée. Elle considère que ce n’est pas encore le jour pour faire comprendre à sa fille que l’intolérance qu’elle croît ne pas connaître est en vérité à la source de toutes les causes de sa claustration sur l’île.
 « Tu dis ça à chaque fois et après tu oublies… » rétorque l’enfant avec une moue boudeuse.
 « Là, tu exagères, on parle beaucoup toutes les deux. Non ? »
 « C’est vrai, mais… »
 « Et de mon côté je te raconte plein de choses, pas vrai ? » continue Liffey
 « Je vois pas le rapport… » répond Tamise, douteuse
 « Y’en a un pourtant » assure la grande, légèrement mal à l’aise.
 « Ah bon ? Lequel ? » le doute se transforme vite en soupçon amusé. Liffey réalise alors que sa fille est moins crédule, qu’elle se laisse moins facilement diriger qu’il y a quelques mois à peine. Une fierté certaine lui emplit la poitrine.
   Soudain un souffle traverse l’espace et les nuages se rapprochent à nouveau de plusieurs kilomètres, encore plus pesants, encore plus gris. Liffey saisit l’occasion au vol pour revenir à un sujet moins épineux ; moins fatiguant, aussi.
 « Tu sens ça ? C’est vraiment impressionnant de voir le temps changer aussi vite, tu trouves pas ? »
 « Non. C’est pour ça que je t’ai demandé pour la pluie. On dirait que j’ai plus l’habitude que toi… »
 « Sûrement, mon ange, sûrement… » elle n’a pas envie de lui répéter encore une fois que contrairement à elle, elle n’est pas née sur l’île.
 « Bon, qu’est-ce qu’on fait, alors ? » interroge Tamise, déjà plus loin.
 « Ce qu’on a prévu. Les autres doivent être agitées comme des puces à l’heure qu’il est, je suis sûre qu’elles sont mortifiées à l’idée qu’un orage puisse éclater… je les connais… Mais avant, tu peux me rendre un service ? Va chercher mon parapluie chez Rhône je l’ai oublié l’autre nu… euh l’autre jour. Je t’attends à l’entrée. »
 « D’accord. Mais je croyais qu’il fallait pas se moquer des autres… On nous a dit qu’il ne faut jamais apporter de parapluie pour Jûgatsu Muika parce que ça porte malheur. »
 « C’est vrai. Mais tu vois, là, ta mère est vilaine et elle s’en moque. Question pratique. Je suis déjà malade je veux pas être trempée s’il se met à tomber des anguilles. Et si les autres le prennent mal tant pis pour elles ! » sourire complice
 « Maman t’es qu’une grosse vilaine ! – pouffe la fillette – T’es sûre qu’il est là-bas, au moins ? »
 « Je crois, oui… Allez vas-y vite. » Liffey lui donne une petite bise en remerciement et s’éloigne d’un pas assuré, emportant avec elle l’odeur quasi-matérielle de sa fille devenue effluves éthérées tournoyant au gré des dépressions engendrées par chacun de ses mouvements.
   Tamise restée seule baisse pour la première fois les yeux sur le vide syncopé qui plane devant elle. Ses pieds pendent à environ cinquante mètres du sol grossièrement « carrelé » de grandes plaques de béton goudronneux qui depuis l’endroit où elle se trouve lui font penser à de maladroits mélanges congelés de bouillie avariée accolés à la va comme j’te pousse. Beurk c’est vrai que j’ai des idées bizarres dans la tête… l’avantage c’est que maintenant j’ai beaucoup moins faim. Un nouveau long souffle ascendant lui rappelle ce qu’elle a à faire, charriant cette fois un complexe parfum iodé de marée en stagnation artificielle. Elles ont encore oublié d’ouvrir les vannes il faudra que je leur dise ; mais pour l’instant…
   A ce stade la petite a un choix important et difficile à « décisionner ». Difficile parce qu’elle aime autant l’une et l’autre des possibilités qui s’ouvrent à elle. La bascule arrière est vraiment grisante mais un peu dangereuse. La dernière fois elle s’est cogné la tête et Clyde en a profité pour se moquer de sa grosse bosse. Le plongeon avec appui avant a le mérite d’être plus sûr et encore plus impressionnant. Dans le cas, bien entendu, où il y a des spectateurs. Aujourd’hui on est très en retard, y’a plus personne et c’est vraiment pas le moment de me faire un zbeunk, donc allez j’arrête de traîner maman va m’attendre.
   Tamise pose ses pieds à plat sur le muret de la balustrade et dans un mouvement lent et précis laisse glisser ses cuisses nues sur le bord de la rampe, le contact lui plaît elle le connaît bien. Mais elle aime encore plus l’instant où sa peau se détache de l’aluminium froid en toute saison ; cela indique à son cerveau que le décollage est imminent. Elle bascule complètement en avant. Il ne lui reste plus qu’à déterminer le meilleur dixième de seconde. Appuyer un grand coup sur le mur avec les jambes. Surtout ne pas frapper, ni taper ; ça ne sert à rien, ça fait mal et on perd au moins la moitié de la puissance. Tout le secret consiste à garder les pieds parfaitement collés contre le muret jusqu’au tout dernier moment. Et puis c’est l’envol, l’exaltant saut de l’ange entre les mâchoires.
   C’est pour ainsi dire la seule activité physique à laquelle Tamise s’adonne avec joie. Le plongeon reste un sport réservé aux petites, principalement parce que les appuis et surtout les récepteurs ne sont pas assez solides pour supporter le poids d’une adulte. Tamise le sait et elle en profite dès qu’elle en a l’occasion, c’est-à-dire au moins deux fois par jour. Elle adore ça. Personne sur l’île ne descend les immeubles plus vite qu’elle. Elle connaît notamment par cœur tous les circuits possibles entre le bâtiment B et le C.
   Tamise aime par dessus tout avoir la tête en bas, sentir le vent lui filer le long du visage et ses vêtements claquer sur sa peau, même si cela ne dure que quelques secondes. Elle peut alors s’oublier à cette gravité – nouveau mot de la liste du mois dernier – qui la fascine tant. Lancer une pierre en l’air et se demander pourquoi elle retombe c’est passionnant et ça coûte pas un rond. Certes si cela n’apporte en vérité pas réellement de réponses précises, on y trouve néanmoins des pistes à explorer. Et au bout de l’une d’elle on comprend qu’il faut finir par se jeter soi-même dans le vide. Et puis on passe à l’acte. Et on se rend compte du plaisir incommensurable que cela procure, plaisir toujours renouvelé, état de félicité supérieure aux taux d’accoutumance diaboliquement élevé. Il suffit d’y goûter pour devenir accro. Une sorte de jouissance absolue pourrait-on dire ; mais Tamise ne connaît pas ce vocabulaire, et il est par sa définition de toute façon très éloigné de ce qu’elle ressent tandis qu’elle fend de son petit corps frêle l’air vicié du puits rectangulaire qui se forme autour d’elle. Ce sont les adultes qui ont perverti à jamais la notion de plaisir, certainement pas les enfants.
   Tamise se contrefiche des adultes, de l’île, de la puanteur chronique ; elle chute avec délectation au milieu des myriades de particules d’air qui la caressent et l’anesthésie violemment. Tellement violemment que d’autres idées d’un tout autre ordre lui embrume parfois l’esprit. Comme s’il ne valait pas mieux se décider un jour à ne plus penser à rien, à se laisser tomber jusqu’au fond. Juste histoire de prolonger l’amnésie. Juste histoire de mourir un peu, pour voir…
   Mais le voyage vers l’au-delà semble de ceux dont on ne revient pas comme on revient de l’école. Encore une petite chose utile que Tamise a bien comprise pour à chaque fois se forcer à ouvrir les yeux à temps et attraper le câble tendu entre le dixième étage du danchi B et le huitième du danchi C. Le choc est rude pour ses bras filiformes, comme toujours, mais comme toujours elle ne se laisse pas démonter et s’agrippe posément, au moins assez pour éviter de lâcher prise au moment où la tension se fait la plus forte. Le fil est relativement élastique, elle descend jusqu’au cinquième. Puis elle se met à remonter et se sert de l’élan pour se propulser sur un des blocs bancals qui forment des sortes de plates-formes étroites entre le vide et les rampes de protection. Contrairement aux apparences l’opération est beaucoup plus périlleuse que le saut en lui-même. Surtout ne pas se déconcentrer. On ne compte plus le nombre de « grosses frayeurs » que les petites et les moins petites se sont payées à sentir le sol céder d’une bonne dizaine de centimètres sous leurs pieds, ou à se cramponner in extremis à la barrière parce que les même pieds ont malencontreusement dérapé. Il faut cependant préciser qu’exceptés les bobos de rigueur, il n’y a jamais eu à déplorer d’accident mortel. Sauf un. Une fille qui s’appelait Bérézina. Cela remonte aux environs de la naissance de Tamise.
   Tout le monde s’accorde à dire que ç’a été un drame, mais personne ne manque de rajouter que la jeunette n’était pas une lumière. On l’a retrouvée au milieu des plaques de béton avarié, sur le ventre, l’œil ouvert, la colonne vertébrale brisée en angle obtus au niveau des reins et du sang en quantité raisonnable s’épanchant par le nez les oreilles et la bouche, son corps tordu dans une configuration presque douloureuse à voir, les bras artificiellement ballants, ses vêtements trempés d’urine rougeâtre. Mais plus que les relents excrémentiels et sanguins il paraît qu’on sentait surtout sa peau encore suintante d’adrénaline. Ce qui a fait dire aux matriarches qu’elle est morte sur le coup, sans souffrir mais en pleine peur, en se rompant le dos sur le câble à l’époque beaucoup moins élastique puisqu’il s’agissait d’une planche métallique plantée on ne sait comment entre les septièmes étages. Le câble dont se servent maintenant les petites a été installé après, et si la planche métallique existe toujours, elle n’est pour sa part plus utilisée que comme appui pour revenir aux étages inférieurs du danchi B. Les matriarches ont statué encore pendant quelques heures sur les circonstances de l’accident et sont parvenues à la conclusion unanime que Bérézina était morte parce qu’elle avait commis la deuxième erreur la plus fréquente chez la débutante après le plat : le retourné. Ayant pris un mauvais élan elle s’est très vite vue basculer vers l’avant, jusqu’à se retrouver complètement dos au vide, avant que ce même dos ne percute de plein fouet la planche dans un angle droit parfait et ne rebondisse mollement pour s’écraser non moins pitoyablement sur la bouillie congelée, tout ceci sans oublier auparavant de se retourner une dernière fois, dans un mouvement tout à fait logique pour qui n’est pas étranger à la mécanique des forces.
   La mère de la victime, Congo, a malgré tout bien été soutenue dans son malheur par ses amies. Aujourd’hui elle a fait son deuil mais continue de sermonner les petites insouciantes et de s’énerver quand on lui dit qu’il est hors-de-question de priver celles qui en ont envie du seul divertissement que peuvent offrir ces blocs miteux. Tamise n’aime pas Congo depuis que celle-ci lui a flanqué une gifle. Non sans raisons. La petite, agacée par les remontrances et l’inquiétude permanente de la mère de Bérézina, a eu un jour la maladresse de rétorquer que ce n’était tout de même pas sa faute si sa fille n’avait jamais été qu’une bonne-à-rien. Paf et repaf. Y’a eu le retour, aussi. Ca fait très mal. Tamise garde en mémoire la « bouillance » tenace de ses joues déjà endolories par le froid qui sévissait alors. Sensations contraires pas forcément inintéressantes cela dit. Quand on est une enfant on n’a pas toujours conscience des blessures que les mots peuvent infliger. L’affaire s’est arrêtée là car Liffey a plutôt trouvé normale la réaction de Congo, et a chargé expressément Tamise d’aller lui présenter des excuses. Ordre auquel la petite s’est pliée, en rechignant. Cela n’étonnera personne d’apprendre que Tamise garde des rapports peu conventionnels avec la Mort, au regard de son âge. Elle n’est pourtant pas la seule parmi toutes ses camarades. Sur une île de 5 kilomètres carrés le fatalisme devient une maladie infantile très contagieuse, augmentée entretenue et nourrie par des tendances suicidaires qui ne disent pas leur nom.
   Tam voltige entre les étages emprunte les raccourcis les plus enivrants se laisse porter par les souffles pour atteindre des lieux inaccessibles à tous sauf elle. Elle s’amuse elle se libère, elle refuse de penser à la Mort à Congo ou à qui que ce soit d’autre elle préfère garder à l’esprit des choses plus triviales plus rigolotes. Comme par exemple le fait que c’est avec ses acrobaties qu’elle a lancé depuis peu une nouvelle mode parmi les filles de l’île. Assez involontairement c’est vrai ; mais du coup elle en tire encore plus de prestige. Et l’anecdote mérite d’être contée, ne serait-ce qu’à titre de preuve de la vitesse à laquelle les histoires circulent dans un espace aussi réduit qu’Ishijima.

Par injektileur - Publié dans : ishijima - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Vendredi 20 novembre 2009 5 20 /11 /Nov /2009 05:33

EX


   Il est des vérités toutes nues toutes simples, à portée de l’entendement commun, que l’homme passe le plus clair de son temps à mépriser ou à ignorer, faute d’intérêt pour les Choses de la Vie, et de compassion envers ce qui peut lui paraître a priori plus fragile plus faible que son petit corps imparfait, ou moins évolué que son soi-disant esprit.
   Oui, il nous arrive de dormir, à nous aussi.
   Pour des yeux d’humain la différence avec les heures où nous sommes en éveil n’est certes pas flagrante ; elle est pourtant bien là. Nous dormons. Nous rêvons même, parfois. Mais si je tentais au détour d’une ligne de décrire l’un des songes qui hantent mes nuits ou d’y faire la moindre allusion, les modérés me plaindraient avec concupiscence, les plus intolérants me traiteraient de folle et les humanistes me condamneraient à mort. Je ne m’y risquerai donc pas.  Je me contenterai de ne raconter que ce que j’ai vu de mes propres yeux que l’on croit inexistants.
   Oui, je m’arrêterai à la réalité pure et sale, je n’irai pas plus loin que l’odeur de la chair brûlée en décomposition portée jusqu’à moi par le vent amer et soluble dans l’air, ni plus profond que le silence-faucheuse qui suit toujours le vacarme enharmonique d’une ville qui implose explose s’écroule et expulse ses entrailles en même temps. J’ai vu femmes hommes et enfants fondre comme de la mauvaise cire, par morceaux pas assez liquides, et leur peau fusionner avec le peu de sang qu’il leur restait dans les veines pour former un mélange mielleux de pourriture gangrenée et bouillante, leurs bras rallongés artificiellement par cette chair retournée pendue pitoyablement aux ongles comme à un porte-manteau de fortune. J’ai entendu les cris et les pleurs de douleur qui perçaient par vagues l’atmosphère déjà irrespirable j’ai lu la souffrance et l’incompréhension, la haine la rage la peur et l’impuissance sur les visages, défigurés ou non.
   Rien de bien original dans tout cela me direz-vous, et vous n’aurez pas nécessairement tort. La barbarie l’aveuglement et le manque d’introspection font partie intégrante des vices de l’espèce humaine. Il n’y a d’ailleurs pas si longtemps j’aurais parlé de « race », en appuyant sans ménagement sur cette erreur de vocabulaire pour n’en garder que le sens le plus péjoratif ; il faut croire que j’ai changé dans mes relations avec l’élément humain aussi.
   Mais je me rends compte que le problème immédiat qui se pose à moi tandis que je mets en ordre ces quelques mots est de trouver un moyen de raconter ce que je vois aujourd’hui en faisant abstraction de mon histoire personnelle, réussir à mettre un mur entre l’avant, dont la subjectivité m’exaspère plus souvent qu’à son tour, et un après, dans lequel je me dois de rester objective ne serait-ce que pour ne pas devenir, comme le souhaiteraient certains, complètement cinglée.
   C’est donc en proie à une indécision tout ce qu’il y a de plus statique que je me lance dans la rédaction de cet « interstice chapitreux », reliée malgré moi à cette main exécrable que contrôle un écrivain non moins sous-doué qui semble lui-même avoir grandement besoin de mon aide pour insuffler à ce récit la vérité qu’il lui manque. Singulière mission que de rendre plus vraie une histoire qui l’est déjà, ou qui le sera de toute façon un jour ou l’autre.
   Reste à déterminer si je peux me permettre de commencer où bon me semble. J’ai remarqué que les humains aimaient bien la notion d’origine, de commencement des choses. J’en tiens pour preuve le nombre conséquent de papiers qui comportent l’expression « au commencement, il y avait… ». Vous l’aimez tant que vous avez fait de la première, selon vous la plus grande, un ersatz de négation absolue : « Au Commencement il n’y avait rien. »
   J’ai le regret de vous annoncer – en toute modestie – que cette idée est en partie fausse. Si la conception de Néant ne m’est pas inconnue – c’est une litote élégante que je sors là – je me dois en revanche d’émettre de sérieuses réserves quant à ce commencement que votre barbu d’habitude oublieux a pourtant bien pris soin de décrire à votre autre barbu masochiste – soi-disant son fils – avec un c majuscule. Dans leur grandiloquente prétention universaliste ils ont refusé d’admettre que le Commencement n’a précisément rien d’universel. Le reste n’est en vérité que ce que d’autres humains plus inspirés – pour ne pas dire plus intelligents, ou plus évolués – ont appelé mémoire collective, mémoire collective qui elle s’est avérée primordiale. Malheureusement, et malgré sa facilité d’entretien, il n’est plus utile de répéter que les hommes ont fini par en abandonner la majeure partie derrière eux au fil des siècles. Comme on se débarrasse d’un chien trop vieux. Comme on chie un étron sur un chemin. Sans se retourner sans nettoyer. On le sait. Et c’est lorsqu’elle voit s’agiter se battre les historiens-vautour autour des carcasses de ce Souvenir déjà en putréfaction que la Merveilleuse Humanité se met à  pleurer, crier, gémir « plus jamais ça », le visage les doigts pleins de larmes et de morve, avant de recommencer quelques millièmes de secondes Terrestres plus tard. Pitoyable.
   Mais peu importe le sujet n’est pas là. Le Commencement n’est pas universel, et ce pour la simple et bonne raison que nous avons chacun le nôtre. En ce qui me concerne j’en retiendrai deux.
   J’ai déjà évoqué rapidement le premier, sinon ses conséquences directes. J’y reviendrai une autre fois si vous me le permettez, et surtout si le cœur m’en dit. Au commencement était la lumière aveuglante et toxique, ou peut-être simplement un flux et reflux d’atmosphère.
   J’accorde depuis quelques temps beaucoup d’importance au second : l’instant où une petite fée a posé les yeux sur moi, sans mépris ni hauteur, mais avec compréhension ; presque avec amour. Jamais je n’oublierai ce regard complexe et mystérieux, cet éclat dans ces billes qui me fixaient comme personne ne m’avait fixée depuis tellement longtemps. D’autant plus qu’elle non plus ne m’oublie pas ; elle vient régulièrement me voir et, comble de la joie, me parle comme à une de ses semblables, se sa petite voix douce et claire, assez bas pour qu’on ne la soupçonne pas d’être « dérangée dans sa tête ». Parfois même elle vient s’asseoir ou s’étendre près de moi, en dépit des interdictions. Distance de respect, qu’elles appellent ça. Mais la petite a compris que je me sens seule et vient quand même me tenir compagnie.
   Oui j’ai fini par changer l’opinion que je me faisais des humains grâce à Tamise et à sa tendresse. Entre l’eau à perte de vue d’un côté et le béton montagneux de l’autre, je n’ai pas honte d’avouer que j’avais un réel besoin d’affection. Au commencement il y avait les yeux d’une petite fille, ou peut-être le vent qui faisait doucement danser ses cheveux.
   Oui je me rapproche de la constante, de l’idée fixe que je recherche entre les deux antipodes.
   Au Commencement était un souffle.





(Oui je sais bien que c'est court par rapport au reste, j'avais prévenu je crois et c'est aussi intentionnel de ne pas céder au format minuté des séries américaines par exemple. J'espère évidemment que ça vous plaît toujours et que ça vous donnera le temps aux personnes qui viennent de tomber sur mon blog de revenir sur ce qui a déjà été écrit. Bon week-end)

Par injektileur - Publié dans : ishijima - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Vendredi 13 novembre 2009 5 13 /11 /Nov /2009 03:35

CHAPITRE 2 


   Le soleil ressemble maintenant à une grosse pêche à moitié écrasée qui éclabousserait l’horizon de son jus odorifère. La comparaison amuse Liffey par son côté finalement réaliste, comme elle scrute depuis une heure déjà la courte vie du crépuscule, appuyée au rebord de la fenêtre, la tête sur les bras. Elle a fini en avance sur l’horaire qu’elle s’était fixé, elle s’est inquiétée pour rien. Toujours très efficace au travail, que ce soit à l’usine ou ici chez elle dans ce qu’on pourrait appeler un boulot d’appoint. Depuis son plus jeune âge le mélange d’attirance et de répulsion qu’elle garde en elle pour les armes à feu lui permet de se charger sans que sa conscience ne la taraude de l’entretien et de la réparation – tâche dont elle s’acquitte mieux que quiconque – d’une grande partie de l’arsenal de l’île. Ce qui ne l’empêche pas de considérer tous ces objets comme des « engins de mort ». Le plus important pour elle est la somme non négligeable que lui rapportent ces « vérifications » ; une sorte d’argent de poche qu’elle n’utilise que pour subvenir un peu mieux aux besoins essentiels de sa fille et la gâter quand elle en a l’envie, dans la mesure de ses moyens.
   Elle s’extrait de ses pensées et se retourne pour la regarder. Qu’est-ce qu’elle est mignonne quand elle dort comme ça, ses petites pattes en guise d’oreiller… Tam s’est assoupie en attendant que sa mère en ait fini avec ses « machins ». Rien d’étonnant à ce qu’elle soit fatiguée, vu l’énergie qu’elle doit déployer tous les jours à l’école pour suivre les leçons, et surtout se faire respecter. La condition de fille d’importée n’est pas des plus enviables. Liffey a beau s’en rendre compte elle n’y peut pas grand chose, et culpabilise souvent, en vain… Elle aussi a beaucoup souffert. Mais avec le temps elle a également réussi à nettoyer sa mémoire de toutes les scènes difficiles de son enfance sombre et sale. Pas par lâcheté. Plus par fatalisme. Ses nuits sont bien assez agitées comme ça elle n’a pas besoin de s’atermoyer là-dessus quand elle est debout.
   Debout ? Voilà exactement le mot qu’il lui faut pour se secouer un peu elle aussi, sa tête est en train de jouer au métronome et ça l’agace. Elle se donne une claque – légère, la claque -  et déjà dans l’idée non-avouée de s’amuser se met à ramper sans bruit vers Tam.
   Quatre coups réguliers sur la porte répandent leur son sec et pauvre dans la pièce au moment précis où la jeune femme penchée tout contre le visage de sa fille s’apprête à la réveiller doucement pour lui demander de préparer la table. La petite ouvre instantanément les yeux et se retrouve nez à nez avec sa mère.
 « Qui c’est… » murmure-t-elle faussement inquiète.
 « Je sais pas… un monstre ? » répond Liffey, plus que prête à jouer le jeu.
 « Un gros monstre ? » continue Tam, tout sourire, avec dans les yeux cette lueur qui pourrait parler d’elle-même, propre aux enfants. J’ai pas peur ma maman est là.
 « Peut-être… Oui, c’est peut-être le très-gros-monstre-très-intelligent-qui-frappe-aux-portes-avant-d’entrer ! »
 « Ah ? C’est un nouveau celui-là, je le connais pas ! » un petit rire scintille et se fond aussitôt dans le silence.
 « Oh là là, tu devrais, c’est le plus méchant de tous ! En plus il s’attaque toujours d’abord aux petites filles qui ont pas mis le couvert ! »
 « Mais c’est terrible ! Qu’est-ce que je vais faire maman ? J’ai peur ! »
   Elle s’accroche au bras nu de sa mère, fin, gracile. Sous ses doigts la peau douce et chaude frémit. Sous cette peau elle entend vivre et remuer les muscles de celle qui lui a donné la vie au péril de la sienne, par une nuit de tempête. Même dans le cadre du jeu cela l’emplit soudain d’un pur concentré d’invincibilité absolue, elle se sent tout à coup envahie par une puissance salvatrice, ce courage supérieur qui lui manque tant quand elle n’arrive pas à s’endormir. Pourquoi je peux pas dormir avec toi maman ? Parce que tu es trop grande, tu dois apprendre à être seule dans ton lit, maintenant ! Une chose est sûre Tamise donnerait cher pour qu’elles restent ensemble figées ainsi à jamais et que cette sensation continue de faire résonner tout son être pour l’éternité.
 « T’en fais pas ma puce, je suis là ! Le gros monstre n’a qu’à bien se tenir ! Il sait pas encore à qui il à faire ! Qu’il y vienne, je vais lui montrer, moi, ce qu’a dans le ventre une maman-qui-a-peur-de-rien ! » pour appuyer ses propos Liffey part d’un grand rire théâtral (vraiment) tonitruant qui éclate et rebondit sur les quatre murs, le plafond et le plancher dans un va-et-vient presque étourdissant.
 « Bon, quand vous aurez fini de faire les andouilles je pourrai peut-être entrer… » la voix audiblement amusée elle aussi perce pile à travers la porte depuis l’extérieur. Nouveau court silence étudié.
 « Oups, c’est juste Clyde » lâche la grande, feignant la surprise mais franchement prise de rigolade.
 « Eh, va donc te mettre ton juste où je pense, tronche de merlan ! »
   Cette fois c’est la petite qui éclate de rire en se figurant concrètement sa maman avec une tête de poisson. Le genre de rire à vous illuminer un grand coup les ténèbres les plus profondes, les pires gouffres d’idées noires, comme ceux que l’on ne rencontre que dans les circonvolutions malades des cerveaux adultes. A cet instant Tamise est pour sa part folle de joie que Clyde soit venue lui rendre visite. Elle abandonne le bras maternel et se précipite vers la lourde porte en bois de chêne renforcé. Elle ne fait même plus attention à la coupure qu’elle s’est faite hier à l’école, juste sous la plante du pied droit. C’est dire si elle exulte. Elle ouvre les cadenas un par un, rapidement, toute sautillante parce que certains sont encore trop hauts pour elle. Elle soulève péniblement la barre de fer principale et peut enfin actionner la poignée. La porte pivote paisiblement sur ses gonds.
   Clyde apparaît, baignée dans la lumière mourante. Elle couvre presque toute l’embrasure. Très grande, plutôt massive dans l’attitude mais élancée par le corps, pour la résumer une seule expression vient à l’esprit : elle en impose. Tam lui saute au cou sans hésitation aucune. Elle l’adore pour maintes et diverses raisons qui, il peut être nécessaire de le souligner, ne sont pas uniquement matérielles ou bêtement intéressées. Bien sûr Clyde ne passerait jamais sans penser à un petit quelque chose pour « son tam-tam préféré » ; des images, un livre, de la musique, des friandises, des vêtements ou autres. Mais la petite s’applique à ne jamais réclamer non plus ; on lui a  expliqué un jour que ce n’est pas de cette façon qu’on obtient ce qu’on veut. Pas la peine de répéter elle comprend vite. De plus elle a horreur qu’on la traite de « profiteuse », et comme quoiqu’on dise elle préfère les câlins elle ne se prive pas. C’est presque comme si ça lui suffisait.
 « Bonsoir mon petit sucre, tu m’attendais ? Fais-moi un bisou… »
 « Non, j’étais en train de dormir, tu m’as réveillée, mais en fait je suis très contente que tu soies venue parce que, euh… ben maman elle déteste quand je dors pas dans mon lit, et queeuuuh… en plus j’ai pas mis le couvert, alors tu vois… »
 « Ah bon ? C’est sûr que c’est pas sérieux, ça… Coucou Lili tu veux que je le fasse ? » dit Clyde, toujours avec Tamise dans ses bras.
 « Non merci t’es gentille, je vais me débrouiller c’est pas très long. Viens t’asseoir, plutôt… »
 « C’est pas de refus j’ai eu une foutue journée ; mais dis-moi, ta marmotte, là, elle pousse vraiment comme un champignon ! Je fatigue déjà trop… » continue-t-elle en faisant mine de soupeser le « morceau ».
 « Eeeeh je suis pas grosse, moi ! » coupe la petite, à peine vexée.
 « Meuh j’ai pas dit ça mon canard, je dis juste que c’est moi qui faiblis… » Clyde la rassure
 « Ca c’est bien vrai ! T’as même pas pu battre l’autre empotée de Kansas avant-hier ! » confirme Tamise en rigolant, la langue tirée.
 « Hé, ça n’a rien à voir, ça, elle a triché, c’te truie ! Et toi, est-ce que je te demande si t’es fière que Colorado la trop bête ait eu une meilleure note que toi en arithmétique ? » rétorque Clyde, tirant la langue à son tour.
 « Eh, mais j’avais mal à la tête ! Et pis comment tu le sais, d’abord ? »
 « Ha ha, c’est que j’ai mes sources… Et le coup du mal de tête, on me la fait pas, à moi ! Va falloir que tu trouves autre chose si tu veux que je te croie, ma jolie. »
 « Je te jure j’avais mal à la tête ! » la petite continue de rire à essayer de convaincre Clyde – « le détecteur de mensonges humain » (autoproclamé) – avec ses demi-vérités.
 « A d’autres, je te dis ! – un peu plus bas pour en rajouter dans le « dramatique » - je sais même que tu as une amoureuse… »
 « Quoi ? Mais, mais, euh… c’est même pas vrai, d’abord ! » lance Tamise, pour l’instant plus surprise que véritablement gênée.
 « Ha ha tu vois je sais tout ! » Clyde triomphe.
 « Et c’est qui alors ?
 « La petite Néva de la classe 5. »
 « Même pas vrai ! » crie la petite emportée dans son élan.
 « La fille de Rhône ? » demande Liffey avec une légère envie de participer à la conversation. Tamise et Clyde ont entre temps fini par s’asseoir à la table basse, la première sur les genoux de la seconde. En parfaite synchronisation les deux se tournent vers Liffey et en guise de réponse hochent la tête d’un air censé être grave. Tellement grave que, étant donné l’extrême sérieux du sujet, Liffey ne peut elle non plus se retenir de rire.
 « C’est même pas elle, d’abord ! »
 « Ah bon ? Moi on m’a dit que vous vous étiez même fait un bisou… sur la bouche ! »
 « Quoi ? Mais qui t’a dit ça ? » Tamise est maintenant rouge comme une écrevisse.
 « Je suis bien informée, je te dis ! »
 « En fait, euuuh, c’est pas ce que tu crois, c’est Néva qui… fait ça à tout le monde euh… toutes ses amies… c’est presque comme dire bonjour, pour elle… elle… est un peu bizarre, tu vois ? »
 « Mmmmh je vois je vois… n’empêche qu’elle est drôlement mignonne tu trouves pas ? » rajoute Clyde, taquinant avec délectation sa petite préférée.
 « Euh ben… si, c’est vrai… elle est mignonne… » avoue Tamise qui ne sait plus où se mettre.
 « Donc j’avais vu juste… mes sources sont bonnes, ouh que je suis contente ! hihi…  »
 « Mééééeuuh j’ai dit non c’est pas elle, et pis… »
   Liffey de son côté préfère finalement observer les deux oiseaux en plein débat. Etudier en détail les moindres aspects de la personnalité  à peine fixée de sa fille lui procure un plaisir immense. Ce n’est en définitive que dans ces moments-là, si précieux, que Tamise se montre un peu sous son vrai jour de vraie petite fille. Envers Clyde elle éprouve un éventail de sentiments très variés, camaïeu complexe complet et labyrinthique qui va de la reconnaissance, de l’admiration pure à une certaine jalousie honteuse et obscure en passant parfois par l’attirance la plus primaire, reptilienne. Cette femme est avant tout, malgré ses manières plutôt rudes sa voix presque rocailleuse son physique impressionnant, la seule qui puisse « redonner son âge » à Tam. Une féminité alternative se dégage de ce corps plein, de ces mains fortes et douces à la fois. De son buste tout entier jaillit un instinct maternel parallèle, indépendant, voire à contre-courant, dont seules peuvent bénéficier les femmes à qui le ciel a refusé le bonheur d’avoir un enfant. Que celles et ceux qui considèrent encore qu’une mère ne peut et ne doit être une amie révisent leur jugement et regardent attentivement avec quel art Clyde est parvenue au fil des années à faire voler en éclats ces cloisons réputées indestructibles qui la séparaient de son « petit sucre ». Elle est autre. Elle est au-delà de l’idée même de maternité. Liffey sait qu’elle a manqué de commettre l’irréparable le jour où elle a appris qu’elle ne serait pas inscrite  sur les listes maternelles. On lui a refusé le bonheur. On l’a amputée à jamais de ce qui aurait fait d’elle une femme comblée. On lui a arraché des mains la chair de sa chair avant même que celle-ci existe. Pendant des mois elle est restée inconsolable. Liffey se souvient avoir passé de nombreuses nuits à ses côtés, à faire de son mieux pour lui faire oublier sa condition. Elle ne pleurait que très rarement la journée, mais lorsque le soleil se couchait son désespoir revêtait une sorte d’habit lunaire suranné qui le rendait insupportable. Cloîtrée à l’intérieur de son grand lit froid, recroquevillée dans ses draps mouillés de larmes elle sombrait lentement, la grande fille d’ordinaire si solide et courageuse s’offrait petit à petit au Néant glacial qu’on lui imposait, chaque nuit un peu plus passive et inerte face au désarroi grandissant qui frappait ses nerfs et son esprit jusqu’aux axones. Liffey s’était mise à vouloir la réchauffer. Touchante vision que celles de ces deux corps de gabarits si différents serrés l’un contre l’autre, frissonnants l’hiver sous les couettes et l’été dans la chaleur accablante, nus et en sueur, le contact physique comme seul moyen d’oubli le plaisir charnel comme unique voie d’expression, unique issue unique fin. Mais encore plus touchante fut la joie sincère de Clyde pendant toute la grossesse  de Liffey. Leurs rapports se sont alors inversés : Clyde aux petits soins pour son amie, toujours là quand il fallait, douce et attentionnée, d’une gaieté sans faille, ne perdant pas une seule occasion de caresser le beau petit ventre rebondi ; et Liffey, tout à fait prête à se laisser dorloter, mais souvent prise à son tour de crises d’angoisses de coups de déprime trop forts pour n’être mis que sur le compte du bouleversement hormonal. Pourtant dès que ça allait trop mal elle pouvait compter sur Clyde. Clyde n’était jamais loin. Ce n’est que bien plus tard que la jeune maman s’est rendue compte, bien qu’elle ne comprit pas les causes de ces crises, que son amie lui avait probablement autant sauvé la vie, sinon plus, qu’elle la sienne.
 « Et toi Liffey qu’est-ce que t’en penses ? »
 « Moi ? euh… penser de quoi ? » elle a complètement perdu le fil
 « Mais de la petite Néva, bien sûr ! »
 « Ah, oui… En fait je la connais pas très bien »
 « Et sa mère ? » Clyde commence son interrogatoire discret.
 « Ca c’est une autre histoire… j’ai pas particulièrement envie d’en parler… »
 « Ah ? »
   Si toute la curiosité du monde pouvait être réduite au niveau d’une monosyllabe ce serait sans aucun doute celle-là.
 « Quoi, ah ? »
 « C’est précisément le genre de truc – tu me connais – qu’il faut pas sortir quand je suis dans les parages… »
 « Quel truc ? »
 « Le « j’ai pas envie d’en parler ». Y’a rien de pire pour attiser ma curiosité, qui a d’ailleurs pas besoin de ça pour être grande tu le sais. »
 « Ho, tu m’emmerdes… »
 « Maman, dis pas de gros mots ! » Tam rappelle à l’ordre
 « Pardon mon ange, t’as raison. Mais c’est de la faute de Clyde c’est elle qui fait exprès de m’embêter alors qu’elle connaît déjà la réponse. »
 « Mooooaa ? Mais pas du tout ! J’aime juste me tenir au courant, rien de plus » assure Clyde, assez vexée d’être accusée à tort.
   Effectivement, à cet instant Liffey ne se doute pas que son amie ne fait pas semblant. Elle ne croyait pas avoir été aussi discrète et ne pouvait s’imaginer que Clyde serait autant capable de se voiler la face.
 « Mais si tu crois que je vais te laisser t’en tirer comme ça… »
   Il y avait quelque chose de triste voire pathétique dans l’attitude de cette jeune femme prête à se balancer sa naïveté à la figure sans vraiment s’en rendre compte, par une ironie presque douloureuse, travaillée.
 « Arrête un peu, Clyde, s’il te plait… » Liffey n’est pour sa part plus d’humeur à plaisanter.
 « Et toi Tam, tu sais quelque chose ? » continue Clyde, imperturbable, prise à son tour dans son élan.
 « Ben non… ou… en fait j’ai juste remarqué que Rhône et Maman sont souvent ensemble. Mais je sais pas ce qu’elles se disent c’est toujours quand je suis à l’école. – c’est Liffey qui rougit la première, désarçonnée par l’innocence toute fraîche de sa fille – et puis elles se retrouvent la nuit je crois… - de légèrement rouges les visage des deux femmes passent au blanc, d’un seul coup, et les yeux dans les yeux elles se figent – J’ai déjà entendu maman partir pendant que je dormais, ou alors c’est Rhône qui vient la chercher ; mais je sais pas où elles vont… »
 « Oh… - c’est un gouffre, un abîme immense qui sépare ce oh du ah prononcé deux minute auparavant – Voyez-vous ça… »
   Ces trois mots déboulent sur un ton affreusement neutre, transparent. Ils percent chacun la chair de Liffey comme autant de flèches gelées. Quant à l’expression, ou plutôt le masque en lequel s’est transformé en l’espace d’une demi-seconde le visage de Clyde, il est tellement froid, impassible jusqu’à la douleur que son amie ne peut se retenir de baisser le regard. Bien qu’elles préféreraient mourir que de faire subir à Tamise une dispute aussi soudaine qu’incompréhensible, ridicule et (presque) sans fondements, les deux femmes ne trouvent à l’inverse plus la force de dire quoi que ce soit. Le silence plombé qui s’abat sur les trois corps et explose au sol revient exactement à la même souffrance aiguë pour la petite. Ca la brûle de l’intérieur, comme si son sang devenait acide, sa lymphe chlorée et que son cœur se transformait en une bombe à l’explosion anormalement lente, alors qu’à l’extérieur l’atmosphère saturée de glace change les particules de l’air en milliards de microscopiques lames de rasoir givrées qui filent le long de sa peau à vif. En quelques secondes Tamise devient la plus livide des trois.
 « Qu… qu’est-ce qu’y a ? J’ai dit quelque chose de mal ? »
 « Tais-toi, Tam » lâche Liffey dans un souffle bien avant de réaliser son erreur. Dans ces moments-là on a beau être la meilleure des mères connaître son enfant sur le bout des doigts l’aimer comme on ne pourra jamais s’aimer soi-même, l’Erreur finit toujours par se montrer, vicieuse, pernicieuse, tout simplement humaine.
   Des larmes se mettent à couler lentement le long des joues toutes lisses de Tamise ; sans bruit elles glissent jusqu’au menton avant de tomber sur ses genoux en faisant un petit ploc ploc. C’est ce ploc ploc qui tire brusquement les deux femmes de leur léthargie abasourdie. Très vite elles tentent de remédier à la situation. Elles consolent tant bien que mal la petite elles lui demandent pardon Liffey la prend dans ses bras, l’embrasse, puis c’est au tour de Clyde, elles ne se regardent pas ou à peine, sinon pour se jeter des coups d’œil furieux et coupables à la fois. Avec lourdeur elles arrivent finalement à changer de sujet.
 « Tiens, mais tu m’as pas encore fait voir ton carnet de notes aujourd’hui, non ? Va me le chercher il faut que je le signe ».
   La petite s’exécute et pendant une poignée de secondes Clyde et Liffey se fixent, presque par surprise presque involontairement. Un mauvais écrivain dirait qu’il n’existe pas de mot pour décrire de tels regards, un mauvais poète qu’on y trouverait tout ce qui fait la Femme. Mais l’instant est trop bref et déjà Tamise revient à la table avec son cahier.
 « Eh bien dis-moi, c’est pas trop mal tout ça, hein ? » fait Liffey, se débattant du mieux qu’elle peut entre les cordes à violons.
 « J’ai même eu la meilleure note en dessin, là, regarde… » confirme Tamise avec un léger snif, ses mignons petits yeux encore tout rouges.
 « C’est bien ma loutre je suis très contente pour toi. Par contre tu vas me faire le plaisir de t’appliquer un peu plus en calcul, ça baisse constamment depuis le début de l’année ! »
 « C’est vrai c’est vrai, mais c’est pas facile aussi… »
 « Raison de plus ! Bon… et il est où ce fameux dessin ? » demande Liffey un peu moins empêtrée, et déjà plus motivée pour redonner le sourire à sa fille.
 « Ah, ben… la maîtresse nous les rend demain, elle les a oubliés chez elle ce matin… » explique Tam, plus sérieuse encore.
 « Tu me le montreras ? »
 « Bien sûr, et à Clyde aussi. J’en suis très fière vous savez… » un sourire réapparaît enfin sur sa jolie bouille. La fillette parcoure la table du regard plusieurs fois de suite, de bord à bord. Des billes qui lui servent d’yeux elle dévisage à tour de rôle sa maman et sa deuxième maman d’un air maintenant interrogateur et attendri. Ainsi naît dans la pièce-cocon l’impression étrange, ce sentiment diffus et brillant matérialisé par l’idée que quelque puisse être le problème c’est elle et elle seule qui aura toujours raison. A ce moment précis, Tamise se montre effectivement la plus mûre des trois.
 « Faut que j’y aille » Clyde brise le silence-caméléon
 « Déjà ? » répond étonnée la petite maîtresse de maison ; triste, aussi, mais après les larmes elle trouve qu’elle en a assez fait pour aujourd’hui.
 « Eh oui… on aura tout le temps de se voir demain de toute façon, pas vrai ? On discutera si tu veux. »
 « D’accord »
   Clyde se lève, s’étire un peu et se baisse à nouveau pour embrasser Tamise. La fillette restée assise passe ses bras autour du cou pulsatile de la jeune femme. Elle adore l’odeur de Clyde, ce mélange de senteurs tirées de fruits qu’elle ne connaît pas, le parfum si subtil qui émane de cette peau impeccable, entre le musc et le pin sans doute. Peu importe le nom réel de ce courant de fragrances pour Tamise c’était comme si les forêts qu’elle ne voyait qu’en images se dressaient d’un seul coup au milieu de l’océan et de cette île empuantie par le béton. Devoir lâcher le cou de Clyde amène la même souffrance, peut-être même encore plus insondable que le silence-mortier quelques minutes plus tôt. Lorsqu’on a sept ans, si l’idée de nostalgie est difficilement concevable, celle d’une nostalgie des choses qu’on a jamais connues et qu’on ne connaîtra jamais reste quant à elle quasiment impossible à appréhender. Pourtant Tamise est sous nombre d’aspects une enfant précoce, et c’est bien à ces concepts complexes qu’elle réagit alors qu’elle ne veut se résigner à laisser partir sa deuxième maman. Clyde se redresse enfin – avec quelque peine pour faire lâcher prise à la petite – se dirige vers le fond de la pièce prend le sac bien rempli – clic clic clac – le met sur son épaule et sort sans claquer la porte.
   Dehors la pêche a complètement disparu et c’est le gros bonbon à la menthe qui la remplace, majestueux et irréel.
   Plutôt sonnée Liffey se décide enfin à allumer une bougie pour constater que le couvert n’est toujours pas mis puis pense avec regret qu’elle n’a une nouvelle fois pas osé proposer à Clyde de rester dîner. Cela dit c’était clairement pas le bon soir, donc arrête tes jérémiades Tam doit avoir faim. Elle se lève et se tourne vers la cuisine, tandis que Tamise aperçoit avec un petit soupir de satisfaction le cadeau que Clyde lui a laissé. La petite déchiffre à voix basse les mots bizarres qu’elle ne comprend pas sur la couverture, prend le livre à deux mains et s’allonge avec. Les images lui plaisent. A l’extérieur la lune rayonne comme un soleil froid, son halo épars et mystique multiplié à l’infini par le bleu marine des minuscules dunes de l’océan.

Par injektileur - Publié dans : ishijima - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Vendredi 6 novembre 2009 5 06 /11 /Nov /2009 10:47

Je me dis que je ne perds rien à rajouter des choses comme celle-ci. Voici donc Ishijima. Les chapitres sont très inégaux par la taille, et le premier ressemble de fait plutôt à un teaser, ou à une introduction pour parler plus correct. La suite sera en ligne vendredi prochain.
Bonne lecture.





ISHIJIMA




CHAPITRE 1


   Tam est allongée sur le côté gauche, les yeux mi-clos rivés à la fois sur le Néant et un point précis – une tâche de graisse sur le mur en face – son joli visage impassible de petite fille n’exprimant rien, ou tout, ou alors tout et rien en même temps. A première vue on pourrait croire qu’elle s’ennuie. A mieux regarder on s’aperçoit que ce n’est pas le cas. De son bras droit elle ausculte le sol dont la nature serait difficile à décrire. Structure hybride entre le tatami et un improbable tricot de paille qui peut surprendre la première fois. Elle, elle le connaît par cœur ce sol, dans ses moindres recoins ses plus petites imperfections. Les nuits sans lune, quand il fait trop noir, que les vagues font trop de bruits contre les murs, quand elle a vraiment trop peur de s’endormir elle se calme en caressant son cher par terre. Certaines essayent de compter les thons. Tamise compte les stries. Le simple contact du bout de ses doigts avec les fines cordes torsadées la rassure.
   Tactile. Un nouveau mot, tout juste appris hier à l’école. Elle est contente elle trouve qu’elle lui ressemble. Elle ne l’en retiendra que mieux. Plus que simplement affectueuse ou tendre, Tamise est en effet une enfant « tactile », sensible au sens premier du terme, voire « sensitive ». Elle vit non pas à travers, ou grâce à, mais bien pour ce qu’elle touche, ce qu’elle entend, voit, sent et ressent. Peut-être est-ce dû à l’étroitesse de son cadre de vie. Peut-être est-ce commun à toutes ses camarades de classe qui si jeunes subissent comme elle cette existence insulaire. Non, il faudrait déjà savoir si cela ne choque personne qu’on utilise ici le verbe subir dans ce contexte ; mais quelques précisions aideront sûrement à mettre tout le monde d’accord. L’île en question mesure environ 2 kilomètres sur 2 kilomètres et demi. Y vivent actuellement 1984 personnes, dont 447 enfants. Elles n’en sont jamais sorties et n’en sortiront jamais.
   Des fourmis commencent à lui parcourir le bras qu’elle retient prisonnier sous son petit corps. Picoti picota. Une autre de ces sensations qu’elle affectionne particulièrement. Cela devient encore meilleur quand elle change de côté et que le sang se remet à affluer d’un seul coup le long du membre délicieusement engourdi par un garrot imaginaire improvisé et que ses nerfs se réveillent lentement de leur torpeur forcée calculée maîtrisée.
   Assise en tailleur, adossée au mur opposé, la fenêtre au niveau des yeux à sa gauche – le ciel est d’un bleu limpide, uniforme et presque monotone depuis trois jours maintenant – sa mère lui apparaît enfin.
   C’est vrai que j’ai de la chance d’avoir une maman aussi belle pense-t-elle soudain, alors qu’elle la dévisage depuis un long moment déjà. Elle a la manie de s’habiller léger en toute saison. C’est à peine si vous arriveriez à lui faire porter un chandail, même lorsque le mercure descend très, très bas. Quand on lui fait la remarque elle répond inlassablement que l’air marin garantit toujours des températures suffisantes pour ne pas avoir à s’encombrer de laines inutiles. Tout ça ne l’empêche bien entendu pas de trop couvrir sa petite fille chérie dès qu’il se met à faire un peu frisquet. Faites ce que je dis faites pas ce que je fais. Tam sourit. Liffey reste pour l’instant plongée dans son activité de l’instant. Elle remonte avec dextérité par de petits gestes rapides et précis l’une des armes qu’elle vient de nettoyer parmi toutes celles posées soigneusement devant elle. Toute à son ouvrage elle prend néanmoins le temps de lever les yeux sur son ange ; premièrement parce qu’elle l’aime, deuxièmement, parce qu’elle l’aime. Les bêtises de Tamise c’est jamais que des broutilles, se borne-t-elle à dire, je la surveille pas je la regarde grandir, c’est tout ; je veux juste pas en perdre une miette. C’est tout et ça me suffit.
   « Maman ? » La petite voix résonne étrangement dans la petite pièce. La réponse se fait un tantinet attendre au milieu du silence cotonneux qui après avoir repris ses droits embaume encore plus l’espace de sa plénitude douce-amère.
   « Oui ma puce » Enflammées par les quelques rayons de soleil filtrant à travers le carreau en cette paisible fin d’après-midi automnal, les boucles blondes de Liffey se balancent en cadence, semblent même danser devant ses yeux au rythme des cliquetis du métal tandis qu’elle s’agite pour finir dans les temps ce qu’elle a à faire. Un peu désolée de devoir interrompre une nouvelle fois un si joli ballet Tamise laisse encore un instant régner ce silence rempli de tic tac clic clac toc, mélangés au fsshhhh de l’écume bouillonnante sur les rochers.
   Lorsque Liffey croise le regard de sa fille celle-ci a toujours cet attendrissant sourire aux lèvres, naïf et profond à la fois. Irrésistible d’autant plus qu’il reste trop rare au goût de la jeune femme. Il lui a fallu apprendre à savoir profiter de ces petits moments de bonheur tout bête. Elle sourit à son tour et toutes deux restent ainsi quelques dizaines de secondes, se sentant un peu bêtes c’est vrai, mais surtout heureuses. Heureuses de se comprendre. Et de se comprendre.
   « On va bien s’amuser à la fête, hein Maman ? »
   « Oui mon poussin »



clic clic tic clac clic clic tic clac ffssshhhhhhhhh

Par injektileur - Publié dans : ishijima - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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