Samedi 5 mars 2011
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Il y a déjà deux soirs, au Batofar, bon concert très bon concert très bruyant. Mais l'esprit est ailleurs. L'esprit est presque
complètement ailleurs, le bateau est vieux mais il n'a pas bougé pendant la dizaine d'années où vous n'y êtes plus entré. L'endroit est très sympathique, ne serait-ce que par son histoire. En
tout cas au moins tant qu'elle n'interfère pas dans la vôtre. Et c'est là que le bât blesse.
On vous dit que la frustration est quelque chose de jouissif et ça vous est insupportable. Le mot lui-même est intolérable.
C'est dans la coque que tout se passe. A l'arrière, la scène, et à l'avant, un bar supplémentaire, lieu du litige.
On vous dit que la frustration est quelque chose d'excitant sur la durée et ça vous est insupportable. L'idée même est
intolérable.
C'est à l'avant de la coque que tout se passe, donc.
Si on vous posait la question vous répondriez que vous l'aviez presque oubliée, celle-ci. Cette femelle supplémentaire. La quasi
décennie a passé comme un rasoir sur la peau. Indolore, juste au début avant le début la fin. Et puis ça vous lance. Ca vous lance très fort.
Vous avez en tout cas complètement oublié son nom. Julie, peut-être ? Peu original et ça n'aide en rien.
Séverine ? Non plus, tant pis.
Elle avait l'air mutin, et l'adjectif est amusant, quand utilisé dans un bateau.
Bateau qui n'a pas pris la mer depuis des lustres.
Coralie ? Non plus non plus arrêtez vos conneries.
On vous affirme que la frustration est essentielle à la vie. Et c'est à s'arracher les yeux de la tête.
Elle sentait bon à vous accompagner dans le cercueil. Elle sentait bon à sanctifier tous les démons de notre monde. Et le pire c'est
qu'elle en rajoutait. Elle vous faisait sentir son parfum directement dans son pull, la garce.
Camille ? Ne vous moquez pas de moi.
Elle sentait bon mais elle ne s'en rendait probablement pas compte. L'air mutin et le parfum. Rien à ajouter sinon huit ou neuf années
dans les dents. Vous n'arrivez pas à vous rasseoir là où vous vous étiez assis avec elle on ne vous en donne pas le loisir. Vous l'aviez oubliée, oui, complètement oubliée mais le lieu, la cale,
la coque le métal et les couleurs sombres... Vous avez la galvauderie qui vous va ravir alors que vous ne pouvez pas vous rasseoir là où vous étiez précisément assis un soir lointain avec
elle.
Si on vous posait la question vous admettriez qu'elle avait bu, que vous aviez bu vous aussi et qu'elle vous avait fait sentir sa peau
dans son décolleté. Et que vous riiez tous les deux et qu'elle sentait bon.
Mais vous l'aviez oubliée, et à l'origine c'était tant mieux. C'était mieux ainsi et il aurait fallu que ça reste ainsi.
On vous dit que la frustration apparaît utile à qui veut bien l'accepter et cela vous détruit autant que vous pourriez incruster des
crânes vivants dans les murs. La sensation est létale. Le son s'évacue dans ses propres mises en branle inexactes. L'air se décale contre les syncopes.
Votre coeur se fait soudain la malle.
Cette fille sans nom devenue inutile comme celles d'avant et après, elle avait pour elle à la base le mérite de s'être fait oublier.
Malheureusement, cet enseignement de la perte s'est élevé à vos dépens. Le rythme dans certaines circonstances se fait toujours rattraper par celui qui le précède. Il se fait de plus en plus rude
et vous souffrez une fois encore, banal comme fruit aigri par la sécheresse des sentiments dévolus, de l'indifférence suscitée sans trop de tensions.
Puis le rythme convulse par devers vous et se défausse lâchement. Les vagues inexistantes sous le bateau amarré vous déplacent de
l'intérieur. Les boucles s'échappent puis reviennent comme s'il en redemandait. Le son fait miroir avec vos os.
On vous explique que la frustation est l'essence de tout organisme pensant. Mais vous n'écoutez plus, vous êtes écartelé entre les
pistes et les ondes, vous auriez voulu oublier, mais il y a résonance des saisons. La frustation est un fusil à canon scié que vous retournez contre votre tempe ou le front de ceux qui vous font
l'horreur de vous sous-estimer face à elle. L'irréparable se tient juste à deux pas devant vous.
Cette fille quant à elle n'est guère plus qu'un halo épars dans vos images mentales. Vous êtes faible et lâche et jusqu'au bout vous
serez libre, faible et lâche de vous dire et vous en tenir au fait qu'elle sentait tellement bon, pour de vrai de vrai avant la haine et la violence vers soi, avant cette inhibition immonde
et meurtrière, sans emphase. Jusqu'au bout vous vous accrocherez aux bribes atrophiées des souvenirs de ces années passées et de la minable plénitude d'un simple instant unique de
perte du moi. La minable solitude de ces gros embouts d'émotions installés en portes coupe-feu. La minable vanité de l'attirance physique au milieu de la régression absolue qui ne donne jamais
son nom.
(musique : Hajnal, de Venetian Snares. Mis en ligne sur youtube par Ramzamonstro)
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