Vendredi 18 décembre 2009
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Aussi loin qu’il m’en souvienne je crois bien que j’ai toujours adoré les fêtes. Contrairement à ce que l’on pourrait penser cela n’est pas complètement
incompatible avec ma misanthropie chronique, et rien en définitive ne m’empêche d’apprécier ces joyeux rassemblements à leur juste valeur. Là d’où je viens les gens les appelaient matsuri. Certains
m’étaient même spécialement dédiés, ainsi qu’à mes nombreux congénères. Ceci dit je n’ai pas très envie d’en parler dans l’immédiat. La fête qui nous intéresse ici s’appelle pour sa part Jûgatsu
Muika ; elle a lieu tous les ans le même jour dont elle tire son nom – jûgatsu muika, donc – et rencontre un succès qui ne saurait être démenti étant donné que la participation de toutes les
habitantes est plus ou moins obligatoire. La date est très symbolique elle marque l’arrivée des premières femmes importées dans l’île, dont il ne reste aujourd’hui plus aucune survivante – la
dernière est morte il y a environ deux ans, dans sa quatre-vingt deuxième année. Elle s’appelait Jucár. Ce fut la plus jeune des rescapées, elle n’était âgée que de 8 ans à peine. Survivantes qui
ont néanmoins été capables d’assurer leur descendance. Et descendance qu’on retrouve en grande partie parmi les membres du Conseil Matriarcal actuel. J’expliquerai les fonctionnement de ce dernier
lorsque cela deviendra nécessaire. Il faut avant tout savoir que Jûgatsu Muika est l’un des jours, sinon le jour le plus important de l’année à Ishijima.
Cette fête garde en effet une signification particulière car elle est liée à une croyance profondément ancrée dans l’inconscient collectif des habitantes de l’île. La légende raconte
que les premières importées arrivèrent par un temps désastreux, une tempête de tous les diables qui précipita une grande partie d’entre elles au fond des eaux tumultueuses du Pacifique Nord, à
moins d’un demi-mille marin des côtes d’Ishijima. Le débarquement et l’installation furent frappés par le deuil de ces femmes dont on n’a jamais pu récupérer les corps, inconnues mais réunies dans
la fatalité. Et dès lors, on ne sait trop comment, ni par qui, une rumeur fut lancée et enfla grossièrement parmi les survivantes. Cette prophétie est restée dans les mémoires jusqu’à nos jours,
plus vivace que jamais. Elle dit clairement que si à l’avenir, par malheur, en ce funeste jour de jûgatsu muika la pluie se remettait à battre et le vent à siffler, l’île serait inéluctablement
vouée à la destruction dans l’année qui suit. Un hasard extraordinaire a voulu que depuis, cela ne s’est jamais reproduit. La fête revient donc à une sorte de prière adressée au Ciel. Malgré la
tension chaque année un peu plus palpable tout le monde s’efforce de s’amuser et d’oublier le terrible présage qui pèse sur cet équilibre instable. Certaines se sont cependant spécialisées en
météorologie à court terme et arrivent avec plus ou moins de bonheur à prévoir le temps pour le lendemain, voire le surlendemain. Et tous les ans les annonces rassurantes ont permis d’alléger
l’atmosphère de la célébration censée être joyeuse.
Il y eut pourtant des années extrêmement limites, où jusqu’à minuit la crispation des corps et des membres saturait l’air moite, et d’autres où l’on a imploré les cieux de bien vouloir
s’apaiser avant l’aube, mais pas une seule fois à ma connaissance jûgatsu muika fut une journée pluvieuse. Je m’octroie un droit de réserve quant à ce qui a pu se passer avant mon introduction sur
ces terres, car celle-ci n’a eu lieu qu’une dizaine d’années après « la Grande Tempête ». Bien entendu j’ai beaucoup grandi depuis, mais je doute d’avoir mûri plus vite que la normale. Je
me tiens là, coite et imperturbable, avec pour principale occupation de résister au besoin qui me titille parfois de raconter ma vie au premier lecteur venu… Passons.
La fête de Jûgatsu Muika n’a pour ainsi dire pas de rites fixes. Par là j’entends que chaque année propose un thème et des activités différentes, comme par exemple une spéciale
cuisine, spéciale sport, spéciale musique. Les seuls « passages obligés » sont le discours de la Matriarche Supérieure généralement prononcé dans l’après-midi et la prière finale,
dont j’éprouve parfois, je le confesse, un certain plaisir égocentrique à être l’élément pilier, bien qu’elle ne me soit pas personnellement adressée.
Je ne pense pas avoir déjà écrit que dans l’esprit de ces femmes j’incarne une sorte de messagère des cieux. J’avoue encore que je ne comprends pas toujours très bien les raisons de
cette demi-déification de ma personne. Elles m’admirent et se font des idées sur mon compte, elles m’assomment de leurs requêtes et me pourrissent l’âme de leurs doléances matérialistes et
superficielles. Elles vont prier de la même façon qu’elles vont aux toilettes. De mon côté je n’ai aucun mal à avouer que je suis encore très loin de l’omniscience ou de l’omnipotence. Mais
regardez-les. Regardez-les toutes bien attentivement. Comment pourrais-je me faire comprendre de ces pauvresses plantées la tête en l’air, ou les yeux rivés à travers moi ? Aujourd’hui elles
n’ont qu’une peur et celle-ci est en passe de se produire je le sens. Cette terreur me pénètre avec d’autant plus de force qu’aucune d’elles ne manque à l’appel. Ou presque. La journée de fête
commence et la lourdeur de l’air m’ankylose aussi bien qu’elle les liquéfie, elles – qui n’ont évidemment pas la moindre idée des souffrances que j’endure, moi. Tout à l’heure pour la prière cela
aura forcément empiré. Et elles, elles se prosterneront devant moi, mortifiées, ne sachant plus que faire. Je le sais je le sens. Elles ne me comprennent pas plus qu’elles ne me connaissent. Je
n’ai pas le droit de les haïr pour ça, et je n’en ai pas envie. Elles m’indiffèrent.
Là, tout de suite, je vous le dis je veux juste voir ma petite Tamise c’est tout ce que je demande. Je me fous du vent qui me fera mal et de la pluie qui me souillera. Je m’en fous. En
cet instant précis je me déteste juste d’avoir autant besoin de cette fillette.
Et puis je déteste cette place…
Par injektileur
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Publié dans : ishijima
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