Vendredi 20 novembre 2009
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EX
Il est des vérités toutes nues toutes simples, à portée de l’entendement commun, que l’homme passe le plus clair de son temps à mépriser ou à ignorer,
faute d’intérêt pour les Choses de la Vie, et de compassion envers ce qui peut lui paraître a priori plus fragile plus faible que son petit corps imparfait, ou moins évolué que son soi-disant
esprit.
Oui, il nous arrive de dormir, à nous aussi.
Pour des yeux d’humain la différence avec les heures où nous sommes en éveil n’est certes pas flagrante ; elle est pourtant bien là. Nous dormons. Nous rêvons même, parfois.
Mais si je tentais au détour d’une ligne de décrire l’un des songes qui hantent mes nuits ou d’y faire la moindre allusion, les modérés me plaindraient avec concupiscence, les plus intolérants me
traiteraient de folle et les humanistes me condamneraient à mort. Je ne m’y risquerai donc pas. Je me contenterai de ne raconter que ce que j’ai vu de mes propres yeux que l’on croit
inexistants.
Oui, je m’arrêterai à la réalité pure et sale, je n’irai pas plus loin que l’odeur de la chair brûlée en décomposition portée jusqu’à moi par le vent amer et soluble dans l’air, ni
plus profond que le silence-faucheuse qui suit toujours le vacarme enharmonique d’une ville qui implose explose s’écroule et expulse ses entrailles en même temps. J’ai vu femmes hommes et enfants
fondre comme de la mauvaise cire, par morceaux pas assez liquides, et leur peau fusionner avec le peu de sang qu’il leur restait dans les veines pour former un mélange mielleux de pourriture
gangrenée et bouillante, leurs bras rallongés artificiellement par cette chair retournée pendue pitoyablement aux ongles comme à un porte-manteau de fortune. J’ai entendu les cris et les pleurs
de douleur qui perçaient par vagues l’atmosphère déjà irrespirable j’ai lu la souffrance et l’incompréhension, la haine la rage la peur et l’impuissance sur les visages, défigurés ou non.
Rien de bien original dans tout cela me direz-vous, et vous n’aurez pas nécessairement tort. La barbarie l’aveuglement et le manque d’introspection font partie intégrante des vices
de l’espèce humaine. Il n’y a d’ailleurs pas si longtemps j’aurais parlé de « race », en appuyant sans ménagement sur cette erreur de vocabulaire pour n’en garder que le sens le plus
péjoratif ; il faut croire que j’ai changé dans mes relations avec l’élément humain aussi.
Mais je me rends compte que le problème immédiat qui se pose à moi tandis que je mets en ordre ces quelques mots est de trouver un moyen de raconter ce que je vois aujourd’hui en
faisant abstraction de mon histoire personnelle, réussir à mettre un mur entre l’avant, dont la subjectivité m’exaspère plus souvent qu’à son tour, et un après, dans lequel je me dois de rester
objective ne serait-ce que pour ne pas devenir, comme le souhaiteraient certains, complètement cinglée.
C’est donc en proie à une indécision tout ce qu’il y a de plus statique que je me lance dans la rédaction de cet « interstice chapitreux », reliée malgré moi à cette main
exécrable que contrôle un écrivain non moins sous-doué qui semble lui-même avoir grandement besoin de mon aide pour insuffler à ce récit la vérité qu’il lui manque. Singulière mission que de
rendre plus vraie une histoire qui l’est déjà, ou qui le sera de toute façon un jour ou l’autre.
Reste à déterminer si je peux me permettre de commencer où bon me semble. J’ai remarqué que les humains aimaient bien la notion d’origine, de commencement des choses. J’en tiens pour
preuve le nombre conséquent de papiers qui comportent l’expression « au commencement, il y avait… ». Vous l’aimez tant que vous avez fait de la première, selon vous la plus grande, un
ersatz de négation absolue : « Au Commencement il n’y avait rien. »
J’ai le regret de vous annoncer – en toute modestie – que cette idée est en partie fausse. Si la conception de Néant ne m’est pas inconnue – c’est une litote élégante que je sors là
– je me dois en revanche d’émettre de sérieuses réserves quant à ce commencement que votre barbu d’habitude oublieux a pourtant bien pris soin de décrire à votre autre barbu masochiste –
soi-disant son fils – avec un c majuscule. Dans leur grandiloquente prétention universaliste ils ont refusé d’admettre que le Commencement n’a précisément rien d’universel. Le reste n’est en
vérité que ce que d’autres humains plus inspirés – pour ne pas dire plus intelligents, ou plus évolués – ont appelé mémoire collective, mémoire collective qui elle s’est avérée primordiale.
Malheureusement, et malgré sa facilité d’entretien, il n’est plus utile de répéter que les hommes ont fini par en abandonner la majeure partie derrière eux au fil des siècles. Comme on se
débarrasse d’un chien trop vieux. Comme on chie un étron sur un chemin. Sans se retourner sans nettoyer. On le sait. Et c’est lorsqu’elle voit s’agiter se battre les historiens-vautour autour des
carcasses de ce Souvenir déjà en putréfaction que la Merveilleuse Humanité se met à pleurer, crier, gémir « plus jamais ça », le visage les doigts pleins de larmes et de
morve, avant de recommencer quelques millièmes de secondes Terrestres plus tard. Pitoyable.
Mais peu importe le sujet n’est pas là. Le Commencement n’est pas universel, et ce pour la simple et bonne raison que nous avons chacun le nôtre. En ce qui me concerne j’en
retiendrai deux.
J’ai déjà évoqué rapidement le premier, sinon ses conséquences directes. J’y reviendrai une autre fois si vous me le permettez, et surtout si le cœur m’en dit. Au commencement était
la lumière aveuglante et toxique, ou peut-être simplement un flux et reflux d’atmosphère.
J’accorde depuis quelques temps beaucoup d’importance au second : l’instant où une petite fée a posé les yeux sur moi, sans mépris ni hauteur, mais avec compréhension ;
presque avec amour. Jamais je n’oublierai ce regard complexe et mystérieux, cet éclat dans ces billes qui me fixaient comme personne ne m’avait fixée depuis tellement longtemps. D’autant plus
qu’elle non plus ne m’oublie pas ; elle vient régulièrement me voir et, comble de la joie, me parle comme à une de ses semblables, se sa petite voix douce et claire, assez bas pour qu’on ne
la soupçonne pas d’être « dérangée dans sa tête ». Parfois même elle vient s’asseoir ou s’étendre près de moi, en dépit des interdictions. Distance de respect, qu’elles appellent ça.
Mais la petite a compris que je me sens seule et vient quand même me tenir compagnie.
Oui j’ai fini par changer l’opinion que je me faisais des humains grâce à Tamise et à sa tendresse. Entre l’eau à perte de vue d’un côté et le béton montagneux de l’autre, je n’ai
pas honte d’avouer que j’avais un réel besoin d’affection. Au commencement il y avait les yeux d’une petite fille, ou peut-être le vent qui faisait doucement danser ses cheveux.
Oui je me rapproche de la constante, de l’idée fixe que je recherche entre les deux antipodes.
Au Commencement était un souffle.
(Oui je sais bien que c'est court par rapport au reste, j'avais prévenu je crois et c'est aussi intentionnel de ne pas céder au format minuté des séries américaines par exemple. J'espère
évidemment que ça vous plaît toujours et que ça vous donnera le temps aux personnes qui viennent de tomber sur mon blog de revenir sur ce qui a déjà été écrit. Bon week-end)
tu peux compter sur moi!
en revanche je risque de ne pas être là le weekend prochain et il faut juste que je trouve le moyen de programmer cette note-là. Malheureusement, je crois que ce n'est pas possible pour l'instant... je vais voir.
merci! <3