J'ai plus de tristesse et de lourdeur que si j'avais mille ans.
Et pourtant personne ne saura combien j'abandonne difficilement, combien j'aime me battre, attaquer comme défendre, combien je sais haïr, au moins autant que j'ai aimé sans rien recevoir en
retour, jamais, combien parfois j'ai l'impression que j'aurais pu vivre encore et encore si quelques unes avaient daigné se battre sinon pour moi, au moins avec moi, à mes côtés ou à ma place, un
instant ne serait-ce qu'un instant, que je puisse reposer en paix enfin. Aux mal-aimés, l'humanité se reconnaît compatissante paraît-il sans que les tombes, la fosse commune ou les monuments aux
morts puissent-être retrouvés où que ce soit. Des ligaments de Juliettes, de Lucies d'Alices pendent à nos doigts épuisés trop tôt arthrosés pour nous empêcher de gratter la terre dans laquelle
nous avons étouffé. Personne ne s'est battu pour nous, non, et quand chacun de nous est tombé, celui qui l'a remplacé le faisait contre sa volonté. Personne ne se révoltera à notre place et nous
finissons un à un nos vies de solitaires sans solutions. Notre guerre nous appartient à nous seuls, bien seuls, à jamais seuls y compris dans l'adversité surtout dans l'adversité où les coudes
serrés se font pointus plus à regrets empathiques que par réelle et lasse nécessité. Qu'avons-nous vécu subi pour elles qu'avons-nous enduré en pure perte, pour qui et pour quoi sommes-nous
oubliés la question ne se posera jamais. Laissez les amourettes contrariées à la fiction, et parlez du vrai, de l'écarlate, du tragique sort des liquéfiés sans absolution. Laissez les conflits
réels, sanglants, sanguins, en dehors de ça - car le sang est avec nous, sous terre comme parmi vous - ils continueront de garder à eux les honneurs pour des générations encore. Cessez de vous
apitoyer deux secondes sur l'insondable injustice des crèves-la-faim, des malades congénitaux. Et penchez-vous un peu sur nous. Comprenez-nous. Constatez l'injustice humaine à échelle humaine
pour qu'un peu de compassion nous ravive. Et surtout que d'un appel au meurtre - il n'y a pas d'amour heureux - vous énonciez
une prière pour qu'un instant juste un instant, nos doigts tordus rencontrent les cous frêles des Juliettes des Lucies des Alices, qu'ils sachent appuyer assez fort et qu'elles en conçoivent à
jamais la crainte animale de nos vengeances frustrées.
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