Jeudi 19 mai 2011 4 19 /05 /Mai /2011 21:45

Aujourd'hui encore, plus que jamais, quand la nuit tombe et que je me retrouve un peu beaucoup désoeuvrée je songe et resonge à cette phrase que mon père a prononcé ce soir de juin 1993.

"Et si on quittait tout pour s'installer en Australie ?"

Vous reconnaitrez sans mon aide ce genre de choses que même les adultes disent au milieu d'une refonte complète du monde. Ma mère y avait en fait vécu, longtemps auparavant - assez pour ne plus s'en souvenir - mais malgré sa hantise des voyages et des déménagements elle s'était révélée, l'alcool aidant, plutôt enthousiaste au milieu des convives de ce repas que je revois dans les moindres détails.

Nous étions une bonne dizaine et tout le monde riait beaucoup. Je me rends compte, j'étais encore petite ; et fille unique. Plutôt que l'Australie il fut un temps - même 1 ou 2 ans avant cette histoire - où j'aurais fugué pour forcer mes parents à me faire une petite soeur.

Puis l'adolescence venant, et les petits frères des copines chialant, je m'étais résignée au fait qu'il se pourrait que je sois finalement mieux seule.

Mais ce soir-là, ce soir de juin 1993 où la tempête faisait rage et que les grands déblatéraient sur tout et n'importe quoi, ce soir où mon père s'est demandé s'il ne serait pas temps pour nous de mettre les voiles le plus loin possible, ce soir-là j'ai acquis ma possibilité vitale. Ma possibilité d'Australie. Du point de vue économique 1993 n'était pas forcément une époque propice pour ce pays mais mon père avait d'ores et déjà un plan. Ma mère était la meilleure cuisinière du monde, et notre ami Riri un excellent pâtissier qui s'emmerdait à Bordeaux avec son patron tyrannique. Et mon père, lui, surtout, haïssait son travail tout en avouant qu'il lui avait au moins appris à gérer une petite entreprise.

Alors, alors, comme ça d'un coup il s'est vu nous emmener ma mère et moi, et Riri et Clothilde qui s'exclama, hilare "mais je capte rien à l'anglais, moi !". Et mon père de répondre que c'était pas grave, qu'elle apprendrait sur le tas.

 

Ce soir d'orage je ne savais pas qu'ils étaient finalement inquiets. Par exemple Bérégovoy l'ouvrier était mort comme un chien, abandonné des siens. Et un grand tout mou avait pris sa place.

 

Ils avaient un peu bu oui. Mais moi non, j'avais pas le droit. Et l'Australie, la possibilité d'Australie je n'ai jamais oublié depuis. Eux, si, peut-être, et là c'est la plate tristesse qui reprend le dessus, des fois.

 

Ils n'ont pas oublié tout de suite, je vous l'accorde. Il y a eu beaucoup de coup de fils à l'ambassade, à Paris. Mon père était persuadé que quoi qu'il advienne dans le monde, des français sachant faire la cuisine s'en sortiraient toujours. Et il avait probablement raison.

 

Moi, l'année scolaire touchait à sa fin et je me sentais bien. Malgré l'orage. Il y avait des vicissitudes depuis mes débuts au collège. Des copines qui ne l'étaient plus. Des copains qui auraient dû devenir plus. Mais je m'en fichais. J'étais riche de ma possibilité d'Australie. Les semaines passaient et en moi j'y croyais comme on récite tout haut un mantra.

 

Mais il n'y avait pas eu d'Australie. Je ne vous surprend pas. Les raisons à cela sont multiples et aussi inutiles que celles qui nous empêchent de reprendre le sport ou manger plus sainement. Il m'arrive aujourd'hui de trouver mes parents un peu lâches. Il m'arrive de détester ces bouteilles parisiennes remplies de "et si" qu'ils nous auraient fallu balancer au moins jusqu'à Sydney.

 

"Et si on quittait tout pour l'Australie ?"

 

Il m'arrive souvent d'en vouloir à mes parents de ne pas avoir tenté notre chance.

Il m'arrive encore plus souvent de regretter ne pas avoir mis les voiles à 16 ans.

 

À mon âge peut-être avancé où je comprends à quel point les regrets ne font que cacher des situations peu enviables, voire catastrophiques, j'en finis avec les jérémiades et me pousse moi-même dans le camp du c'est pas plus mal.

 

Mais les regrets ne font pas le poids face à une possibilité permanente.

Dans la nuit noire quand je divague au milieu des humains et leurs buts inexistants ou vils je réalise ma force.

Certains se cachent derrière le cynisme. D'autres s'exhibent avec leurs addictions. Parmi elles le sexe, la religion, l'amour, l'art, l'alcool, le sucre et/ou Madeleine qui ne vient pas. Le passé. Voire 1993 des fois.

 

 

Moi, j'ai l'Australie.

 

 

 

 

(ce texte est complètement inspiré de/pompé sur cette histoire de Marlène que j'adore. Merci à elle de m'avoir autorisé à lui piquer. Son blog est superbe, lisez-le.)

Par injektileur - Publié dans : traits au port et porc-traits
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Commentaires

Merci beaucoup pour ça, c'est très émouvant.
Commentaire n°1 posté par Marlène le 20/05/2011 à 08h40

je t'en prie ^^ je suis content que ça te plaise.

Réponse de injektileur le 21/05/2011 à 02h23

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