nous sommes des monstres

Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /2010 08:44

(résumé de situation: Miki veut faire parler l'héroïne de ce dont elle n'a pas envie de parler, ses parents)

 « Je n’en parle jamais beaucoup, à vrai dire... » hésité-je
 « J’avais bien compris. »
 « Non pas que je pense que tu comprendrais pas, mais... »
 « Je sais. »
 « Je ne... suis pas sûre que le temps soit venu pour moi d’en parler. »
 « Et... quand est-ce que tu... crois que ce temps viendra? »
La question reste en suspens. La tension est absente mais c’est bien une attente qui s’est creusée entre nous l’espace de quelques secondes.
 « J’en sais rien... »
 « Je me... demande si c’est plutôt que tu ne... veux pas savoir. » continue Miki, imperturbable.
 « C’est probable, mais quand bien même t’aurais raison, je veux pas que tu me juges pour autant. » fais-je, presque sévère.
 « Je n’en ai nullement l’intention, et ça aussi tu le sais. » répond-elle, d’une traite, en articulant parfaitement le mot « nullement » qui semble beaucoup lui plaire. Elle se tait et Björk comble son silence de la meilleure des façons.
 « Malgré ça, il y a... » poursuis-je tant bien que mal.
 « ... une question? »
J’acquiesce à contre-coeur
 « Que j’aimerais te poser... »
 « Je t’écoute. »
Je commence à manquer de vocabulaire et j’ai mal à cette absence de bruit physique quelconque qui me perturbe un peu dans mon fonctionnement séculaire au moins
 « Mais tu... la connais, cette question, non? Je suis pas assez naïve pour imaginer le contraire... » fais-je, en essayant de garder une contenance. A côté de moi Miki me regarde dans les yeux, brandissant son regard neutre comme une arme qu’elle voudrait à mon service.
 « Et toi... tu connais déjà ma réponse, n’est-ce pas? Alors soit tu arrêtes de... tourner autour du pot soit tu te tais. Tu as le... droit de garder des choses pour toi, mais pas de me prendre pour... une conne. Je suis pas... là pour ça, et toi non plus. Tu m’as dit qu’on était... amies, alors... fais un peu en sorte qu’on le reste ! » lance-t-elle sans hausser le ton d’un décibel.
Je suis tellement désarçonnée que comme à mon habitude, en réflexe reptilien, j’esquisse un mouvement de fuite un peu désordonné faute à l’alcool qui commence déjà à remonter vers mon cerveau. De sa main étonnamment douce Miki m’attrape le poignet et avec fermeté me redirige, sans se lever ni même me regarder, sur mon siège.
 « Tu m’as fait mal ! »
 « J’en doute. Je n’aime pas les clients qui partent sans payer. Et je n’offre pas les verres qu’on... ne termine pas. » explique-t-elle comme si la chose allait de soi.
 « Miki ! » m’insurgé-je
 « Quoi donc ? » s’amuse-t-elle à moitié
 « T’es une méchante, en fait ! »
 « Tu peux... résumer ça comme ça si tu veux. Moi, j’appelle ça du réalisme. J’ai horreur des non-dits. »
 « Mais... tu peux comprendre que j’aie vécu des choses douloureuses dont j’ai aucune envie de parler ? »
 « Ca, oui, bien ch... sûr, mais tu crois pas qu’à... un moment il faut que ça... sorte ? » demande-t-elle, implacable et sincère.
 « Je t’ai dit que je n’étais pas encore prête ! »
 « Alors tu le seras jamais ! »
 « Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Et pour quoi c’est à toi que je devrais en parler ? »
 « Parce que tu n’as personne d’autre que moi ! Tu veux en parler à qui, à Sylvain ? À euh... comment... c’était celui à cette soirée étudiante, Olivier ? À ce Jürgen que t’as... rêvé peut-être? Me... fais pas rire ! »
 « Miki ! T’es vraiment pas sympa ! »
 « Finis ton verre et on verra si je suis pas sympa. J’aime bien l’alcool parce que mon français s’accélère t’as remarqué ? - s’interrompt-elle en pouffant - Parce qu’être sympa c’est... mentir à l’autre ? C’est aller dans son sens même quand... elle va dans le mur ? C’est ça être sympa ? C’est stupide, alors ! Mieux vaut ne pas avoir d’amis, je crois. Les amis ne servent à rien, ju... je l’ai toujours dit ! Je me demande bien à quoi je sers, d’ailleurs, si tu me dis juste que je suis... pas sympa. » explique-t-elle, de façon tellement moins nuancée que d’habitude que je ne la reconnais pas.
 « Miki ! » triste
 « Arrête avec tes Miki. Je connais mon nom. Je vois juste que tu ne comprends pas mes bonnes intentions, et je suis... juste très triste. Tu veux que je te dise que je m’en fous, de ce qui t’est arrivé ? Tu veux que je fasse comme si de rien était ? Je sais que ce que je t’ai raconté sur mes capacités te fait peur mais... »
Elle s’arrête un instant pour boire une gorgée et je me rend compte qu’elle a une descente digne des meilleurs piliers de bar. Je crois que Patrick le sait et lui sert sans broncher les verres qu’elle lui demande.
 « Je n’ai pas peur, Miki, je n’ai pas peur de toi ni de ce que tu sais de moi. Mais il faut vraiment que tu saches que c’est compliqué à énoncer, comme ça. Oui, rien que le fait de l’énoncer me rend malade. Je l’ai jamais fait, depuis si longtemps... et je m’étais juré de ne plus jamais le faire... Tu peux comprendre, ça ? »
 « Tu avais quel âge quand tu as juré une telle... bêtise ? »
 « J’étais... petite...»
 « Et tu crois pas que si cette petite te voyait aujourd’hui, c’est toi qui lui ferait peur à te fermer comme... huître ? »
 « J’en sais rien, mais je m’y tiens... »
 « Tu t’y tiens ? Tu t’y tiens... »
Miki finit sa gorgée et replonge de se côté taciturne. Je ne sais plus quoi dire. L’angoisse de parler faux, de parler mal.

   Pourquoi fallait-il que des discussions aux abords si faciles tournent à la catastrophe? Je n’avais rien demandé. Miki, elle, si, apparemment. Pourtant ce n’était pas un monstre dans le sens où je l’avais lu quelques temps avant. Je ne pouvais plus me tromper. Je la connaissais. Elle, non, elle ne voudrait jamais plus de moi, peu importe le sens que l’on donne à ces mots. La sincérité de sa démarche que j’aurais identifiée comme malsaine moins de deux semaines auparavant, me semblait aujourd’hui valide, bien que douloureuse. Elle pensait à moi avant tout, et croyait que parler inceste m’aiderait à m’en sortir. Elle avait raison, oui, à part elle je n’avais personne à qui me confier. Et à part elle je n’avais personne, tout court. Le pathétique de la situation paraissait contre-balancé par l’extrême originalité de Miki, que ce soit par ses origines, son physique, ses goûts, sa façon de voir les choses, sa façon de s’exprimer, de voir la vie.

   Pourquoi aurait-il fallu que je m’astreigne à ne pas me laisser aller aux confidences ? A ne pas voir le bien en face de moi ? Pourquoi fallait-il attendre d’être bousculée pour comprendre ? Parce que je suis lâche ? Parce que je n’arrive pas à admettre mes souffrances ? Parce que je ne suis jamais réellement arrivée à admettre l’utilité d’énumérer et d’énoncer ces souffrances ? Combien de temps m’aurait-il encore fallu pour sortir la tête de l’eau, juste assez pour respirer ? Comment aurais-je pu survivre à moyen terme sans l’intervention stricte douce-amère de Miki ? Les questions n’ont pas toujours besoin de réponses. Et inutile comme la quasi totalité de ce qui nous entoure, l’inverse ne fonctionne pas.

   C’est à ça que je songeai lorsque Patrick nous sortit la sonate pour piano de Bartók. Irréelle. Hors de propos et en même temps, tellement à propos.
 « Tu aimes, Bartók ? » me demande Miki.
 « Oui, beaucoup... et mon père détestait... » réponds-je en souriant
 « Ah oui ? »
Nous laissons le premier mouvement passer.
 « Oui, il détestait parce que ça lui rappelait un type au lycée, un gars, doué en tout, aussi beau qu'un acteur d'Hollywood, et gentil comme tout, qu’il haïssait. Ce type jouait en plus,  paraît-il, du piano comme un dieu, et vénérait Bartók. D’où le réflexe pavlovien, à peu près aussi fort que le mien, sauf que j’adore ce compositeur pour ce qu’il est, pas pour le reste... ou alors, juste à peine un petit peu... »
 « À peine un petit peu. » Miki éclate de rire.
 « Miki ? »
 « Oui. »
 « Mon père m’a violée à de très multiples reprises, la première fois quand j’avais 6 ans, jusqu’à ce que j’atteigne la puberté. Je ne m’en suis jamais remise, et je ne suis pas sûre de m’en remettre jamais. Je n’en ai parlé qu’à ma mère qui a toujours refusé de me croire. Je suppose qu’elle se mentait à elle-même de la même façon que je me mens à moi-même quand je me dis que je ne veux pas revenir dessus. Toute ma misanthropie est fondée là-dessus. Ou presque. Je n’ai pas envie qu’on me comprenne, je n'ai plus envie qu’on m’aime. Juste qu’on m’écoute un peu. Tu es mon amie, maintenant, et tu es la première à qui je raconte ça, alors... merci »

   Revenir sur les évidences, se leurrer dans les confidences, tout ça ne vaut rien tant que, chez l’être humain doué de parole, le son des choses qui touchent doit aller au contraire de l’eau, du point le plus bas vers le point le plus haut pour que ses effets se fassent sentir, bien avant l’alcool qui, pour ne rien vous cacher, m’atteignait maintenant de pleine face.

je me sentais au plus proche de ce que le commun des mortels appellerait « bien » ou « mieux »

 « Finis ton verre. » répond un peu platement Miki, presque comme si je n’avais rien dit, ou comme si elle n’avait rien écouté ou entendu de ce que je venais de dire.
 « Bah, pourquoi tu me presses ? »
 « Parce que quand tu l’auras fini, je t’en resservirai un autre. »
 « Merci. Tu n’as pas besoin d’être aussi généreuse avec moi. »
 « Ca n’a pas beaucoup d’importance, ça. L’important c’est de trinquer. » rétorque-t-elle, toujours un peu sèchement, avec néanmoins au fond de la voix une tendresse que son taux d’alcoolémie l’empêche maintenant de cacher.
 « Ah ? Tu crois que c’est la peine ? Et on trinquerait à quoi, d’abord ? »
 « Mais à ta renaissance, ma jolie, à ta renaissance ! » lance-t-elle en riant.

   Je ris à mon tour. Pour que Miki m’appelle ma jolie, je pensai alors qu’elle devait forcément être touchée par le fait que je l'avais écoutée, j'avais fait ce qu'elle considérait juste pour moi. Il ne pouvait pas en être autrement. Et rien ne m’a contredit depuis je l’avoue.

   Ma misanthropie en souffrit le martyr pour un bon bout de temps. J’aimai rapidement Miki comme il n’était possible d’aimer qu’une amie d’enfance, et passai de plus en plus de temps au Chien Qui Bande ; à un tel point que Patrick se demanda si il ne pouvait pas me trouver quelque chose à faire, même à mi-temps ou tiers-temps, pour que ce temps passé ne soit pas perdu pour moi. Avec mes économies je pensai même pouvoir démissionner de mon travail au supermarché.

   Mais mes « affaires » avec ce magasin pouvaient difficilement se régler ainsi, et   je n’étais même pas certaine de tenir à travailler dans un endroit comme le CQB, qui représentait tellement de choses pour moi, dont la vraie détente qui fait du bien aux épaules et aux oreilles, entre autres.

   J’étais pieds et mains liés avec mon travail d’alors, et je vois se ramener avec crainte le moment toujours inadéquat et urgent où il va falloir que je continue l’histoire que j’avais commencée plus tôt, avec Océane.

il ne faut JAMAIS chercher là où ça fait mal
si personne ne te comprend
alors insiste
et fuis, fuis, cours aussi vite que tu peux aussi loin que tu peux
l’Oubli t’appuiera dans tous les cas
il te sauvera à chaque fois
ce que tu dis, ce que tu es, ce que tu penses n’a aucune valeur
sois-en persuadée
sinon tu souffriras encore plus que ce que tu croyais possible
tu verras l’enfer à portée humaine à portée de main
et
ta gueule avais-je parfois envie de répondre au Docteur Launier mais je me retins, loin s’en faut. Je fus même d’un calme olympien. Nous ne nous disputâmes pas et elle finit, alors que je la laissais me sermonner, par me raccompagner à la porte de son cabinet en me serrant la main beaucoup plus fort que lorsque qu’elle m’y avait fait entrer.
 « Je compte sur vous pour régulariser cette situation dès que possible. Sinon j’en informerai la police. Je veux que ce soit la mère d’Océane qui l’accompagne la prochaine fois. Quant à vous, j’insiste, je vous conseille de prendre rendez-vous auprès d’un de mes confrères. »

   Le chemin du retour avec la petite ne fut pas de toute joie, non.
 « Dis... »
 « Oui ma puce... »
 « C’est ma faute ? »
 « Non ma puce, c’est la mienne. J’aurais dû mieux te préparer, et je pensais pas que cette femme serait aussi à cheval sur les principes. »
 « Qu’est-ce qu’on va faire ? Elle m’a dit que je devais revenir avec Maman, et pas avec toi, sinon tu allais avoir des ennuis ! Mais t’es pas une méchante, hein? T’es une gentille, pas vrai ? » très inquiète et avec l’inquiétude elle redevient petite fille, voire un peu bébé.
 « Oui, ma puce, je suis une gentille, mais c’est vrai que j’ai pas le droit de faire ce que je fais... »
 « Et Gaëtan, il va avoir des ennuis aussi ? »
 « S’il dit qu’il sait tenir tête à ta mère, non, il n’aura pas de problèmes. » j’essaye de la rassurer du mieux que je peux.
 « Alors on laisse tomber ? »
 « Ce ne serait pas bon pour toi, et malheureusement, je crains que cette psy cherche un minimum à savoir qui tu es et qui je suis. »
 « Mais elle a pas le droit ! » s’insurge-t-elle
 « Non, elle a pas le droit, tu as raison, mais tu sais, des fois, les médecins se permettent beaucoup de choses. Si elle considère que t’es en danger, elle peut se permettre de faire beaucoup de choses, comme de nous signaler à la police. » le plus calmement possible j’essaye d’expliquer à la petite chose toute stressée qui me tient par la main ce à quoi il faut qu’elle s’attende. Celle-ci ralentit et me tire un peu en arrière. Je me tourne vers elle et la voit baisser sa petite tête. Inutile pour moi de passer des heures à décrypter ce geste. Elle va se mettre à pleurer. Elle porte une main à ses yeux. Ca y est elle pleure.
 « Je veux pas aller en prison ! »
 « Mais non, tu n’iras jamais en prison pour ça, tu m’entends ? »
 « Et en maison de redressement pour les enfants ? »
 « Non plus! » j’essaye de rire un peu pour la détendre.
 « Et toi ? Tu vas aller en prison ? »
J’hésite deux secondes et me dit que ce que j’ai fait ne mérite en rien la taule. Je n’y connais rien, mais le détournement de mineur, c’est pas ça, quand même.
 « Non non, t’inquiète pas. »
 « C’est vrai qu’en prison on se fait violer ? » demande-t-elle, apeurée
 « Pourquoi tu poses cette question ? »
 « Parce que j’ai pas envie que ça t’arrive ! » chouine-t-elle doucement. Je ris du meilleur coeur que je puisse sortir pour elle.
 « Ha ha, mais ça ne m’arrivera jamais, ne crains rien! Déjà, les hommes et les femmes sont séparés, ensuite, j’en ai vu d’autres, et enfin, tu me connais, je les laisserai jamais, jamais faire parce que je sais très bien me défendre ! »
 « C’est vrai ? »
 « Oui, c’est vrai, à l’école, j’étais une vraie terreur. Les garçons osaient pas m’approcher à moins de cinquante mètres. Depuis, dans la vie, c’est pareil. »
 « Et c’est pour ça que t’es célibataire, depuis ! » renifle-t-elle en rigolant.
 « Non mais oh, tu te prends pour qui à me dire, ça, comme ça ? » réponds-je, faussement surprise et énervée, ce qui l’a fait rire de plus belle, comme elle essaye d’oublier toutes ses peines dans sa courte vie pourrie

   Océane était adorable, et une nouvelle fois je me confirmais dans ma propre idée qu’elle était encore plus intelligente que ce que je croyais au début. Elle m’aimait, je l’aimais, et dans sa tête de petite fille cela voulait dire, outre une confiance réciproque absolue, un réel dévouement de ma part, auquel elle répondait par une obéissance parfaite à ce que je lui ordonnais. Le reste, je pense qu’elle n’avait pas l’âge pour se révéler pleinement manipulatrice, mais il lui fallait, et c’était légitime, et elle le réclamait à sa façon si douce et singulière, mille fois plus d’attention que les autres enfants de son âge. Seule elle aurait dépéri. Et j’aurais mieux fait de de compendre à quel point plus tôt.

   Alors que nous arrivions dans la rue qui menait chez elle, nous vîmes de loin une silhouette courir vers nous. Je reconnus de suite Gaëtan, mais attendis qu’Océane me le confirme. Mince. C’était bien lui. Et il n’était pas du genre à courir pour rien.

Par injektileur - Publié dans : nous sommes des monstres - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Mardi 5 janvier 2010 2 05 /01 /2010 03:29
(résumé de situation: l'héroïne pense avoir trouvé un médecin pour Océane, et cette dernière vient lui rendre visite au magasin)

« Ta mère va se demander ce que tu fais… »
 « Tant pis. Je lui ai dit que je rentrais avec Cynthia pour faire mes devoirs chez elle – regard interrogateur de votre humble compagne de route – c’est ma meilleur copine. »
 « Et qu’est-ce que tu comptes faire si ta mère appelle chez elle ? »
 « Je crois pas qu’elle ait le numéro. »
 « Si elle le cherche ? »
 « Ses parents sont sur liste rouge. »
 « Si malgré ça, elle arrive à les joindre ? »
 « Cynthia est au courant, ses parents sont au courant, et avec ça ils sont super gentils. Je vois pas ce qui pourrait arriver. »
 « Et si elle leur demande de te passer le téléphone ? »
 « Ils lui diront que je suis aux toilettes et constipée. Tu vois ? J’ai tout prévu. » rayonnante.
 « Je veux bien te croire… mais je pense quand même que c’est un peu dangereux pour toi de venir ici. » fais-je, songeuse.
 « Puisque je te dis que j’ai tout prévu ! » sourire malicieux.
 j’avais tout prévu, sauf ça
 « Sinon, je crois que je t’ai trouvé un médecin. Je saurai demain soir si oui ou non elle accepterait de prendre un enfant comme patient. Ton frère… » ton frère ton frère ton frère
 « Je lui en ai parlé. Il est d’accord pour me couvrir. Il pourra même m’y accompagner. » coupe-t-elle
 « Tant mieux. C’est Gaëtan, son nom, c’est ça ? J’espère qu’on pourra compter sur lui. »
 « Fais-lui confiance. »    je ne fais plus confiance à personne, et j’ai froid, putain J’AI FROID !!!
  
   Le lendemain, fin d’après-midi, 17h56. Répondeur. Bonjour Mademoiselle, docteur Monstahl, j’ai parlé avec ma collègue et elle voudrait bien que vous l’appeliez avant de prendre sa décision. Voici son numéro de téléphone… 18h47 court appel de remerciement. 18h53 Consultations psychiatrie bonsoir. Bonsoir Madame, je voudrais parler au docteur Launier, s’il vous plaît, j’appelle de la part du docteur Monstahl à propos d’une jeune patiente que je souhaiterais lui faire examiner. Un petit instant s’il vous plait - marche turque – Allô. Allô, docteur Launier ? Elle-même. Bonsoir docteur. Bonsoir Mademoiselle, j’attendais votre appel plutôt demain dans la journée, mais je vois que vous êtes pressée. Est-ce que c’est une urgence ? En fait, pas vraiment, docteur, mais ma cousine ne va pas bien et je sais qu’il ne faut jamais laisser traîner ces choses-là, parce qu’alors le problème ne fait qu’empirer. Certes ; mon confrère m’a dit que cette fillette vient de perdre son père. Oui docteur, on l’a enterré samedi dernier, mais je laisserai Océane vous en parler ; si vous acceptez de l’écouter, bien entendu. Vous avez dit à mon collègue que c’est une petite très douée et très mature ? Extrêmement douée, docteur, elle comprend tout, elle voit tout, elle sonde tout le monde et elle s’exprime presque comme une adulte. Je comprends, mais j’aimerais quand même m’entretenir avec sa mère avant. Oh, sa mère ne serait pas en mesure de vous répondre docteur, monumentale erreur elle est déjà bien trop pertubée par la mort toute récente de son mari. Donc si je comprends bien vous voudriez que je prenne en consultation une mineure sans l’approbation de ses parents ; ce n’est pas comme ça que ça marche, Mademoiselle. Vous imaginez bien que si je m’occupe de son cas mon cas, et qu’elle est aussi mal que vous le dites, j’ai froid j’ai froid je ne vais pas mal il va falloir que je la voie très régulièrement, et longtemps me parlez pas de ça c’est inutile ; ensuite, par rapport aux remboursements… Je règlerai les consultations ne vous en faites pas, et tant pis pour la Sécu. Même si je devais au pire des cas faire faire des examens complémentaires qui coûtent plusieurs centaines d’euro ? Est-ce que vous savez le prix d’une IRM, par exemple, Mademoiselle ? Non, mais vous me le direz si nécessaire, je doute d’ailleurs que ce le soit, et j’aviserai ; sérieusement, s’il vous plaît, docteur, c’est pour elle que je fais ça, je ne sais pas pourquoi vous ne prenez plus d’enfants et ça ne me regarde pas, mais s’il vous plaît, laissez sa chance à Océane. Vous verrez, elle est vraiment très attachante. Mon métier n’est pas de m’attacher aux patients, Mademoiselle, et c’est précisement pour cette raison que j’ai arrêté de voir des mineurs dans mon cabinet, surtout de moins de 10 ans. Vous ne feriez pas ça pour elle ? J’ai des collègues dont c’est la spécialité, je peux leur demander de s’occuper de votre cousine. Mais c’est auprès de vous que le docteur Monstahl m’a dirigée ; c’est un excellent chirurgien, donc j’en déduis que vous serez un excellent psychiatre pour ma cousine. Pour ce qui est de l’argent, il n’y aura aucun problème, j’ai ce qu’il faut pour les consultations, les analyses, ou autres. Vous me direz le prix de ces examens s’ils sont nécessaires et je me débrouillerai. Je vous demande pardon d’insister comme je le fais, mais c’est important pour elle, pas pour moi, docteur, pour elle. POUR MOI ? Je le sais, Mademoiselle, j’en suis consciente. Et qu’est-ce que vous faites du serment d’Hippocrate, hein ? Mademoiselle, n’invoquez pas des choses que vous ne connaissez pas. En tant que médecin, j’ai des devoirs, mais aussi des droits. Et parmi ces droits, il y a celui de diriger le malade vers un de mes confrères, si je considère que je ne suis pas en mesure de le soigner moi-même, ce qui est présentement le cas. M’avez-vous bien comprise, Mademoiselle ? … … Entendu, alors vous écouterez Océane et ses histoires une fois, et vous en jugerez sur pièce, d’accord, docteur ? … …  Je vois que vous savez vous montrer persuasive ; donc, vous n’insisterez plus si je l’envoie à mes confrères, c’est bien ça ? Oui docteur. Alors je verrai la jeune fille mercredi prochain à 18h ; est-ce que cela vous convient ? C’est parfait, merci infiniment docteur.

syncope

   Jusqu’au mardi suivant Océane et moi nous rencontrâmes au même endroit, dans le bureau de son père, qui n’allait pas tarder à être remplacé.

   jeudi
 « Ca t’embête que je vienne ? »
   vendredi
 « tu me trouves collante ? »
   samedi ( midi )
 « tu me le dis si je t’embête, hein ? »
   dimanche (chez moi)
 « c’est un peu triste, chez toi… ça t’embête si je fais le tour du propriétaire ? »
   lundi
 « tu sais, ça me fait un peu peur d’aller chez le docteur… euh, je t’embête avec mes histoires ?
   mardi
 « j’ai amené Gaëtan, ça t’embête pas trop j’espère »

   Je ne sais d’où elle avait tiré cette subite peur d’être de trop, et j’essayais de mon mieux de ne pas lui en tenir rigueur. À qui la faute à qui à qui la faute. Gaëtan me paraissait avoir repris du poil de la bête depuis l’enterrement. Il n’y avait pas de raisons qu’il n’ait plus ses bagues, ou la bouche enflée abîmée qui va avec, mais son air un peu désabusé s’était changé en un joli sourire des yeux qui les lui tirait vers le haut. Le jour des funérailles de son paternel, je n’avais pas pu remarquer la couleur de ses yeux, ambrés foncé, très expressifs. Il avait les traits plutôt fins, et ses cheveux étaient presque noirs, extrêmement raides, son front assez haut et son nez petit, un peu épaté. On ne pouvait pas dire qu’il y avait une quelconque ressemblance avec les autres membres de sa famille. Pour ainsi dire, il ressemblait autant à un Asiatique qu’un Blanc peut ressembler à un Asiatique. Ainsi il aurait tout aussi bien pu passer pour métisse. Il sortait du collège et n’avait pas trop l’air mal-à-l’aise de se retrouver dans le bureau de son père où il n’avait quasiment jamais dû mettre les pieds auparavant. En guise de salutations, il vint me faire la bise d’une façon si naturelle que j’eus toutes les peines du monde à ne pas rougir. J’imagine qu’il a juste suivi Océane dans son mouvement. Il sentait bon une eau de toilette raffinée sur laquelle je n’aurais su mettre de nom. Son accoutrement est on ne peut plus passe-partout. Soit de bas en haut : Chaussures de sport noires, pantalon large noir, T-shirt bleu clair uni à manches longues, plus sac en bandoulière noir. Sage, à l’image de sa sœur. Il donnait plutôt l’impression d’être un adolescent qui a besoin de s’affirmer par ses actes ou ses paroles plutôt que par son allure physique ou ses vêtements. Pas le moindre souci de se démarquer de son voisin. Sans pour autant manquer de personnalité. Chose remarquable si l’en est. Et ce charme intrinsèque compensait sa relative laideur. Et charmée par ce tout jeune homme j’avoue l’avoir été. Et que l’on me croie lorsque je dis qu’il faut un minimum de courage pour passer aux aveux rien à voir avec la pédophilie telle qu’on la concevait alors Gaëtan aussi aurait été en peine s’il avait dû trouver une explication. Il s’assit derrière le bureau, laissa Océane s’installer sur ses genoux, et attendit que je m’asseye à mon tour, à ma place devenue habituelle. Après un court silence, puis

 « Je lui ai tout raconté, pour le docteur, et il est d’accord. » commence-t-elle
 « D’accord pour que tu y ailles ? » m’étonné-je à moitié. Gaëtan acquiesce lentement.
 « Ca faisait un moment que je voulais que sa mère l’y emmène, mais elle est bien trop préoccupée par elle-même pour se rendre compte des souffrances de sa petite fille. » fait-il en caressant le bras d’Océane.
 « Est-ce que tu pourrais faire en sorte de couvrir Océane auprès d’elle pendant qu’elle est chez le docteur ? » fais-je.
 « Je pense que oui. Avec moi, elle sait se taire et écouter, de temps en temps. » répond-il avec un petit sourire.
 « Et est-ce que tu te sens capable de la tenir toutes les semaines ? Parce que ça risque d’être long… » inquiète
 « Ne vous en faites pas, je me débrouillerai. Je viens de vous dire qu’elle sait m’écouter. Si je lui dis qu’Océane est chez une amie, elle ne cherchera pas plus loin. Vous en douterez peut-être, mais ma sœur sait se montrer très sociable, quand elle veut. Pas vrai ? » Océane sourit à son tour, se tourne vers lui, l’embrasse et se retourne vers moi.
 « Tu vois qu’il est chouette, mon frère, hein ? On peut vraiment compter sur lui… Moi j’essaierai de me calmer avant d’aller chez le docteur » soupire-t-elle.
 « Tu as toujours peur ? » un peu surprise
 « Oui, assez. » un peu honteuse
 « C’est tout à fait normal, tu sais,  là-bas on te demande pas de te mettre toute nue, on te demande de te mettre à nu, c’est pire. pire pire pire pire pire Mais je suis sûr que tu te débrouilleras très bien. Tu es trop intelligente pour te laisser dominer par la peur du docteur. »  rassurante
 « C’est vrai, d’abord ! » rassérénée
 « Bon, c’est pas tout ça Océane, mais j’ai dit à Maman qu’on serait à la maison avant 17 heures – il se tourne vers moi – vous avez fini votre journée ? »
 « Oui, le mardi je finis plus tôt. »
 « Est-ce que vous pourrez l’emmener demain ? »
 « Bien sûr, c’était ce que j’avais prévu. Et tu peux me tutoyer, au fait, je suis pas si vieille que ça. » un peu amère mais souriante
 « Merci beaucoup. Alors, je compte sur, toi. Je suppose qu’on aura l’occasion de se revoir… » détendu et souriant aussi
 « Moi aussi je compte sur toi ! » crie joyeusement Océane
 « Et moi sur vous deux ! » conclus-je en riant.

   Bises. Bises. Main dans la main ils s’en allèrent. Dans le couloir Océane se retourna, puis Gaëtan se retourna, puis Océane et Gaëtan se retournèrent, puis Gaëtan se reretourna, plus longtemps, le sourire disparu, comme s’il n’avait pas dit le plus important. Un instant je fus curieuse de connaître ses sentiments à mon égard. Et je finis vite par me demander si ces mêmes questionnements et ces mêmes sentiments étaient tout à fait catholiques. tu peux parler

   Le lendemain, Océane vint directement me retrouver au magasin après l’école. Comme elle n’avait pas de portable - normal en primaire - j’avais pensé que c’était la meilleure façon de se retrouver. À raison, car j’appris qu’Océane possédait un sens de l’orientation très approximatif. Nous partîmes main dans la main nous aussi vers 17h40 pour arriver à l’hôpital D. avec 5 minutes d’avance. Par bonheur, ou par chance, le docteur Launier semblait ponctuel. À 18h05 elle passa une première fois la tête hors de son bureau – j’arrive tout de suite – et à 18h09 elle sortit chercher Océane bonjour jeune fille lui serra sa toute petite mimine et bonjour Mademoiselle me serra la main à mon tour. C’était une femme d’une petite quarantaine d’années, les cheveux auburn coupés au carré, l’air impeccablement neutre. Par là je veux dire qu’il était impossible de lire quoi que ce soit sur son visage. Elle ne paraissait ni gaie ni triste, ni en colère ni de bonne humeur, la seule chose qu’elle semblait dire était je fais bien mon travail. J’imaginai qu’elle devait prendre à cœur de ne rien laisser transparaître pour ne pas influer sur la mise en mots des histoires et des émotions de ses patients. Je trouvai de suite cela admirable, rappelle-t’en rappelle-t’en mais m’interrogeai sur les vertus thérapeutiques d’un tel masque sur des enfants. Elle ne voulait pas s’attacher à eux, mais eux ne devaient pas beaucoup s’attacher à elle non plus. Je vous verrai un petit moment après la consultation si vous le voulez bien. J’acquiesçai et me mit en mode attente alors qu’Océane me laissait son cartable, entrait dans le bureau, un chouïa pas rassurée, la main de la psychiatre sur son épaule droite. bonjour adieu adieu bonjour

   Je n’avais jusque là jamais fait l’expérience du rien faire en hôpital. Il s’agit d’un rien faire précis, pointu, organisé. Précieux aussi, car dans un hôpital, en tant que patient ou malade, vous avez toujours l’impression que personne d’autre que vous ne fait rien. Précieux, donc, car en tant que patient ou malade, vous vous efforcez de ne pas regarder les autres patients ou malades qui tout comme vous ne font rien, que vous le vouliez ou non. Précieux, dis-je, parce qu’unique à vos yeux égocentriques ; ainsi vous pouvez vous régaler de la vision d’une petite secrétaire médicale en train de jongler avec les téléphones et l’ambulancier qui lui demande où se trouve l’aile F ou le pavillon R., de l’infirmier en train de se battre pour éloigner un père trop collant de son fils qui traverse tout le bâtiment sur un brancard, du médecin harcelé par les enfants d’un vieil homme complètement impotent, ou de la femme de ménage qui slalome avec son balai antiseptique entre les pieds de chaises, sièges, bancs, femmes, enfants et hommes voire tous en même temps. Précieux enfin, parce que tel le lion qui attend de ses lionnes qu’elles le nourrissent, vous vous érigez soudain en parangon du rien faire face au tintamarre incessant de la vie qui va qui vient, de la mort elle est partout, dans les pensées ou dans les actes ou dans la conclusion qui vient qui va, du travail dont on a l’impression qu’il ne finira jamais, ou de la pause qu’on se surprend à éviter tellement une rupture dans le mouvement détruirait l’ensemble cosmogonique que fait naître l’Effort Ordurier. Je répète et le crie haut et fort : sachez ne rien faire, cultivez-le et battez-vous avec toute votre âme contre l’Effort. La Glande vaincra. Même à l’hôpital la Glande vaincra.

   Trois quarts d’heure 50 minutes plus tard, la porte du bureau s’ouvre. Océane sort la première, le teint un peu plus pâle que lorsqu’elle m’avait laissée, suivie du docteur qui me fait un signe du style si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer. Je fais attends moi là à Océane, entre à mon tour et entends la porte se fermer derrière moi. Asseyez-vous je vous en prie me fait le docteur avant de s’asseoir elle-même. Elle m’observe un petit instant puis se met à parler. Je vais aller droit au but, qui est que, ma-ni-fes-te-ment, articule-t-elle, Mademoiselle   Lespran n’est pas votre cousine. sans blague sans blague sans blague je croyais qu’on était sœurs Je ne l’ai pas forcée à me dire la vérité, elle était déjà assez terrorisée comme ça. En revanche, vous êtes une adulte et je n’ai pas l’intention de vous ménager. J’ai donc trois questions à vous poser : déjà, qui êtes vous, parce que la petite ne sait même pas votre nom de famille, ou votre âge, ou quoi que ce soit vous concernant ; pourquoi faites-vous ça, parce que j’ai du mal à imaginer qu’une jeune fille telle que vous fasse ça par pure bonté de cœur, ou à définir les liens qui vous unissent à une fillette d’à peine 9 ans ; et enfin, que recherchez-vous ; la paix intérieure ? l’amour ? la reconnaissance ? Laissez moi vous dire que ça ne marche pas comme ça, Mademoiselle. Je sais, docteur, c’est juste que je suis très attachée à Océane qui selon moi va mal, et que je refuse de voir son état se dégrader jusqu’à l’adolescence à laquelle il est possible qu’elle ne survive pas, ou vive tellement mal qu’elle préfèrerait être morte. Je ne sais pas si elle vous l’a dit, mais son père, qui vient de mourir, lui a fait subir des choses que je peux imaginer parce que le mien m’a fait souffrir de la même façon. Nos pères sont tous les deux morts et c’est la meilleure chose qui nous soit arrivés depuis notre naissance. C’est pour cette raison que nous sommes liées. nous sommes liées pieds et poings liés liées liées A part ça, il va falloir que vous acceptiez que je ne réponde pas à toutes vos questions. Mon nom, mon adresse, vous les aurez sur le chèque que je vais vous donner tout de suite, mais pour le reste

   c’en est trop j’en ai trop dit je m’égare je m’isole je tombe je replonge je me fragilise je me relève avec peine j’avance je trébuche et m’étale de tout mon long je ne sais plus où je suis je me perds je me perds je me perds je suis perdue corps et biens perdue à jamais je suis prise je m’enferme et

   Rompons-là pour l’instant l’histoire d’Océane.

   pour le reste laissez-moi faire laissez-moi faire laissez-moi sortir !

   pour-le-res-te brisée brisée elle est brisée je suis brisée nous sommes perdues

   Mademoiselle, ne voyez-vous pas que c’est vous avez le plus besoin DE QUOI !?!

   me consume à petit feu je suis perdue personne ne me comprend laissez

   moi sortir par pitié. Mes mains tremblent et mon cerveau bouillonne. Je ne sens plus mes doigts je ne sens plus mon visage. qu’est-ce qu’il m’arrive ? je pleure je crois je ne peux plus respirer.

   Rock’n roll : Forme de musique à rythmique (le plus souvent) binaire sur laquelle repose quasiment toute ma ma conception personnelle de l’art, de la création, de l’humanité et de l’univers en général

   Négativisme : Forme de pensée issue d’un « comportement pathologique qui consiste à resister, soit passivement, soit activement à toute sollicitation externe ou interne

   Résistance : >> action >> réaction >> agression >> défense active

   en théorie / couplet >> refrain >> couplet      

   Soit, dans la pratique / intro >> couplet A >> refrain >> couplet B >> refrain >> couplet C >> pont >> refrain >> outro

   en théorie / parricide >> délivrance >> prison

   mais en pratique / accident >> mort du père >> frustration mais Kafka, lui, n’a jamais tué son père espèce de truie

   laissez-moi respirer laissez-moi respirer je crois que je vais y

   passer

   Passons.

   Une fois que je serai remise, je reprendrai. légère impression de se répéter que j’en ai tout simplement trop dit pour l’instant.

   Quand Ian Curtis est mort je n’étais pas née. Quand Gainsbourg est mort je dormais. J’étais malade ; la grippe.

   Réveil, take four. Je ne peux pas me permettre de rester plus longtemps au lit. Je crains pour ma vie. Il est midi passé de huit minutes. La clarté du jour m’inquiète plus qu’elle ne me motive. Il est déjà bien trop tard. Pour moi ou pour tout le monde. Il faut que je me lève je dois me lever ; coûte que coûte. La lettre n’en sera pas plus achevée. Le frigo pas plus rempli. Mon existence pas moins inepte. Ce sont des barres horizontales qui me tombent sur le plat du crâne et me maintiennent recroquevillée dans mon lit. On me lapiderait que je ne sentirais pas la différence. On me lapiderait que je n’en aurais pas moins envie de me fondre dans mes draps, puis dans le sommier, puis dans le parquet, puis dans les fondations, puis dans la Terre et ses multiples couches poreuses.

   Se sentir vivante. Je voudrais juste une fois me sentir vivante. Quitte à somatiser à mort. Je cours le risque. Je cours je cours je cours le risque

   Ainsi allai-je me retrouver au Chien Qui Bande

   Je ne voyais pas d’autre issue possible à cette journée si je voulais subsister.

   Laissons l’être humain s’enfoncer dans ce qu’il - avec une grande prétention - imagine de pire et voyons-le se relever, cette fois comme beaucoup d’autres fois avant, comme beaucoup d’autres fois après. Chaque envie d’en finir précèdera et succèdera à d’autres visions de mort, pertubées par cet inaltérable instinct de survie, qui vous guide tel un phare sur la mer déchaînée, et de sa clarté vous éblouit et masque l’infinie étendue des eaux nocives. Connus ou inconnus les horizons derrière lui se déploient et vous invitent à l’espoir de terres accueillantes, riches, animales.

    Vous ne rirez pas beaucoup sur le chemin je vous le garantis.

   Un peu comme la veille, il faisait un temps objectivement magnifique, et après une petite marche de quelques dizaines de minutes, je me forçai à me poser sur un banc du square D. Il s’agissait là d’une inactivité (contraire d’activité) trop rare chez moi pour m’en vanter, mais plutôt que de le regretter et me plaindre comme j’avais l’habitude de le faire, je préférai en profiter au maximum.

   Laissez-moi me relever seule, à ma façon, s’il vous plaît.

   Ce que j’aimais faire sur les bancs des jardins publics, c’était lire, voire écrire, quand l’envie m’en prenait. J’ai toujours pensé que les parcs étaient bien avant les bibliothèques des endroits idéaux, par beau temps évidemment, pour s’adonner à la lecture avec ferveur ou dilettantisme. J’avais choisi « Gaspard de la Nuit » d’Aloysius Bertrand, avant tout parce que je m’étais mis à écouter Ravel en boucle le mois précédent. A part que celui-ci en a tiré l’une des plus magnifique pièce pour piano seul du siècle dernier, ce livre possède avant tout l’avantage de la poésie en prose même en vers qui est qu’on peut la prendre où l’on veut, la parcourir comme bon nous semble on ne loupera jamais rien.

   Je feuilletai donc l’ouvrage et m’arrêtai sur le chapitre suivant, intitulé « ma chaumière » :

        Ma chaumière aurait, l'été, la feuillée des bois pour parasol, et l'automne, pour jardin, au bord de la fenêtre, quelque mousse qui enchâsse les perles de la pluie, et quelques giroflée qui fleure l'amande.

        Mais l'hiver, quel plaisir! quand le matin aurait secoué ses bouquets de givre sur mes vitres gelées, d'apercevoir bien loin, à la lisière de la forêt, un voyageur qui va toujours s'amoindrissant, lui et sa monture, dans la neige et la brume.

        Quel plaisir! le soir, de feuilleter sous le manteau de la cheminée flambante et parfumée d'une bourrée de genièvre, les preux et les moines des chroniques, si merveilleusement portraits qu'ils semblent, les uns joûter, les autres prier encore.

        Et quel plaisir! la nuit, à l'heure douteuse et pâle qui précède le point du jour, d'entendre mon coq s'égosiller dans le gelinier et le coq d'une ferme lui répondre faiblement, sentinelle juchée aux avant-postes du village endormi.

        Ah! si le roi nous lisait dans son Louvre, - ô ma muse inabritée contre les orages de la vie, - le seigneur suzerain de tant de fiefs qu'il ignore le nombre de ses châteaux, ne nous marchanderait pas une chaumine!

   À une certaine époque de ma vie d’adolescente à moitié rebelle peut-être me serais-je ému aux larmes pour un poème tel que celui-ci. J’imagine. Ce jour-là pourtant, je ne pleurai pas le moins du monde mais lisai avec une concentration contemplative. « Chèvremorte » :

       Ce n'est point ici qu'on respire la mousse des chênes et les bourgeons du peuplier, ce n'est point ici que les brises et les eaux murmurent d'amour ensemble.

       Aucun baume, le matin après la pluie, le soir aux heures de la rosée; et rien pour charmer l'oreille que le cri du petit oiseau qui quête un brin d'herbe.

       Désert qui n'entend plus la voix de Jean-Baptiste! Désert que n'habitent plus ni les hermites ni les colombes!

       Ainsi mon âme est une solitude où, sur le bord de l'abîme, une main à la vie et l'autre à la mort, je pousse un sanglot désolé.

       Le poète est comme la giroflée qui s'attache, frêle et odorante, au granit, et demande moins de terre que de soleil.

       Mais hélas! je n'ai plus de soleil, depuis que se sont fermés les yeux si charmants qui réchauffaient mon génie!

   J’ai toujours aimé la poésie en prose. Son côté outrancièrement romantique et suranné me plaît, un peu plus que les vers où à la beauté syntaxique on privilégie le plaisir auditif. Au delà de ça, je prenais mon temps pour saisir les intentions de l’auteur dans ces poèmes. La raison première est qu’il était vraiment trop tôt dans l’après-midi pour que je puisse me pointer au Chien qui Bande sans passer pour une petite pochetronne des beaux quartiers.

   Sagement assise sur mon banc, je mis un certain temps à me rendre compte que je n’avais pas sommeil. Le livre restait bien droit sur mes cuisses et ma tête ne dodelinait pas un seul instant. Je parvenai même à contenir les circonvolutions châtrées de ma petite tête toute de traviole dans leurs plaintes.

   Après avoir lu une trentaine de pages je me décidai à reprendre ma route vers le Chien Qui Bande. Le square était un endroit intéressant voire amusant par de nombreux aspects. Impossible à fermer complètement, il était la nuit le point de rendez-vous des toxicos du coin. Les prostituées se trouvaient autrefois plus bas au niveau de la gare, surveillées par leurs macs. Mais bon an mal an tous savaient se faire discret et même nettoyer un minimum derrière eux. A cette heure du jour donc, et par ce temps c’était avec bonheur beaucoup plus familial. Mamans avec landeaus, collégiens et lycéens venant manger sur le pouce, petits couples un peu partout, légitimes ou non. L’ambiance n’était somme toute pas désagréable. Il ne manquait plus qu’un joggeur ou deux et le tableau aurait été parfait. Et des joggeurs des joggeuses il y en avait parfois je me souviens, mais plus tôt le matin ou plus tard l’après-midi. Logique. Je les ai toujours trouvé ridicules. Ils me manquent je crois.

   Je traversai la place D. et descendit la rue de la L. jusqu’à la rue B. où je tournai à gauche. De partout les gens affluaient et je m’escrimai à les observer de haut en bas, à les dévisager si possible. Un signe ne trompait pas : je les trouvais tous beaux  chacun à leur façon, presque sans exception. Cela voulait logiquement dire qu’à cet instant j’allais plutôt bien. Beaucoup plus nombreux étaient ceux où, vous vous en douteriez, je trouvais tous les humains laids à en vomir.

   Arrivée au CQB peu après 13 heures, je fus surprise du monde en train de manger. La première fois je n’avais pas même pas réalisé que le bar faisait aussi restaurant. Je me dis la cuisine devait peut-être être fermée hier. Miki me vit avant que je ne la voie. Elle souriait faiblement lorsque que je la trouvai. Elle était habillée de couleurs beaucoup plus vives que la veille, et de fait me paraissait avoir meilleure mine. Chemisier fin rose fuschia et jupe courte et volante jaune écru détonnant. Le plus ravissant était en transparence son petit soutien-gorge d’un bleu du meilleur goût dans son joli décolleté assez bas et élégamment peu rempli. Je me dis qu’elle doit peu ou prou avoir les même seins que moi. Aux pieds elle portait des mocassins vernis assortis à son chemisier, et sur la tête une bande de la même couleur assez épaisse en tissu fin qui empêchait ses cheveux noir jais mi-longs de lui tomber devant les yeux.

 « Je pensais pas que ta... vie était aussi vide que ça. » se moque-t-elle gentiment en s’approchant de moi.
 « Eh oui, tu vois que je m’ennuie beaucoup pendant mes jours de congés. » rétorqué-je faussement vexée pour ne pas perdre la face.
 « Je suis contente que... tu sois revenue aussi vite. » avoue-t-elle en détournant le regard deux secondes, un tout petit peu rougissante. Ces mots me firent une belle étincelle dans le coeur.
 « Moi aussi je suis contente. J’avais très envie de te revoir. »
 « Je te sers quelque chose ? »
 « Un demi s’il te plaît. »
 « Non, pas de demi il est trop tôt, je suis sûre que tu n’as pas déjeuné, je vais te faire faire un... bon sandwich aux... rillettes et te ramener un coca light. » fait-elle, le plus sérieusement du monde
 « Quoi? Depuis quand c’est la serveuse qui choisit les commandes ? » estomaquée
 « Tu m’as dit que... je suis ton amie et mes amis... ne boivent pas avant 18 heures. Le sandwich c’est cadeau. » explique-t-elle avec le même ton neutre.
 « Dans ce cas c’est d’accord, merci beaucoup! » ris-je, encore une fois touchée
 « Viens au bar ça sera... plus simple si tu veux qu’on discute. »
 « Dis-moi t’es toujours aussi directive avec tes amis ? » ironique
 « Directive ? Euh... Si ça veut dire ce que je pense, euh... oui, j’imagine... »

   Ainsi elle m’installa au bar, où le patron était remplacé par Liam, que je n’avais pas vu la veille. Un mec charmant et plutôt beau gosse et qui m’aurait tout à fait convenu s’il n’avait pas été un tantinet dégarni de partout sur le crâne et un chouia plus mince. Le drame de la bière. Il était néanmoins très sympathique, donc, et avait l’air de bien s’entendre avec Miki, ce qui pour moi était un gage de confiance. C’est lui qui alla demander au cuisinier - encore invisible - mon sandwich et me servit mon coca. Je sirotai et observai Miki quatre ou cinq minutes durant. Ses sourires étaient plus francs. Ses gestes plus amples. Je supposai avec fierté que j’y étais pour quelque chose. Je pensai que je pourrais difficilement regretter d’être entrée la première fois, même si je n’aurais jamais cru aux conneries de destin et autres et si ma bonne étoile n’avait de bonne que le nom.

   Miki alla chercher directement mon sandwich à la cuisine et s’assit à côté de moi en le posant. J’avais encore une fois un peu faim et me jetai dessus sans hésitation ou presque. Il était délicieux.
 « Les rillettes de porc sont faites maison. C’est Patrick qui... tient la recette de sa grand-mère. »
 « Patrick ? »
 « Le patron que tu as vu hier. »
 « Ah d’accord. Et qui est en cuisine ? »
 « Deux personnes. Jean-Michel est là depuis le début. Il a son caractère mais c’est un très vieil ami de Patrick, et puis il est doué et les clients l’aiment bien. L’année dernière comme il a été... très fatigué on a engagé Mounir. J’ai eu du mal avec lui au début, mais finalement c’est un bon... garçon très honnête. Je me suis trompée... sur lui je crois. »
 « Te me les présenteras ? »
 « Si tu veux. Mais... allez mange. » conclut-elle en souriant, un peu maternelle.

   Les jours suivants je continuai à me rendre au bar après le travail et à chaque fois je sentais que je me rapprochais de la jeune femme. Nos dialogues se faisaient un peu plus riches à chaque fois, et depuis la musique ou la littérature nous arrivions toujours à nous livrer l’une à l’autre sans nous en rendre compte, alors que nos discussions tournaient autour de sujets extrêmement vastes. Je me forçais à ne pas évoquer ses « capacités d’intuition » quant à la vie sexuelle des personnes qu’elle croisait mais après environ deux semaines de visites quotidiennes, c’est elle qui remit les pieds dans le plat, même si l’expression ne convient pas car je m’attendais à ce que ça arrive, et plutôt rapidement, vu la tournure que prenait notre relation. Je me souviendrai longtemps, aussi, de ce moment. Dans les multiples haut-parleurs Patrick avait laissé filer - chose rare - « Vespertine » de Björk pendant qu’il y n’y avait pas grand monde. Et « Pagan Poetry » de démarrer. Puis « Frosti ». Ma préférée vous auriez deviné. J’aimais la voix de l’Islandaise mais encore plus, je pense, la musique qui l’entourait. Je ne sais si l’intention de Miki était de me tirer les verres du nez pourtant
 
 « Tu sais, depuis que je te connais, je suis étonnée de la façon dont tu évites de parler de tes parents » dit-elle, pour une fois d’une traite presque innocente dans la sincérité mise plus que plat sur plat, en me servant un gin fizz plutôt ardu.

ardu, oui, elle m’avait prévenue en le préparant
Par injektileur - Publié dans : nous sommes des monstres - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Mardi 22 décembre 2009 2 22 /12 /2009 08:36
(résumé de situation: l'héroïne se rend à l'enterrement de son patron, et décide d'entreprendre quelque chose pour aider la fille de ce dernier)  

   Vous ne m’auriez pas reconnue, je vous promets, moi-même encore à l’époque je m’étonnais de ma capacité à redevenir humaine justement, obséquieuse hypocrite basse il n’y a pas d’autre mot, basse, vile, opportuniste et charmeuse. Cette fois-ci je me défendais intérieurement en me persuadant que c’était pour la bonne cause, pour une petite fille qui méritait d’être heureuse et comblée par cette nouvelle vie qui l’attendait. Après l’inhumation, je réussis à prendre la mère à part pour mieux l’éloigner. Vous m’auriez vue avec mes toutes mes condoléances, je ne connaissais pas encore très bien votre mari mais je comprends votre douleur, avec mes je suis de tout cœur avec vous, il faut que vous teniez bon, sinon pour vous au moins pour vos enfants, pensez à eux, vous devrez être courageuse, vous l’êtes déjà je le sens, mais vos enfants sont encore trop jeunes, ils ont besoin de vous. Et autres joyeuseries. La veuve m’écouta sans avoir l’air de comprendre, et garda son attitude lourdaude de blaireau hébété devant des phares de voiture. Puis elle me dévisagea longuement, déglutit plusieurs fois avant de prendre assez de souffle pour me cracher à la figure que si j’étais une de ses putes je n’avais pas besoin de venir quémander parce que je toucherai pas un rond. Réaction charmante mais tout à fait logique. J’attendis avec diplomatie qu’elle se calme et me laisse m’indigner avec diplomatie de telles insinuations, et ne relevai pas l’insulte. Déjà plus le temps, plus la motivation, plus la « niaque » oui à vingt ans c’est triste. Je ne m’indignai au final pas, son homme, de vue je l’avais cerné tout entier je l’ai décrit plus haut. Je lui répondis que je ne savais pas de quoi elle parlait, et que je ne connaissais qu’à peine le défunt. Alors pourquoi vous venez me parlez ? Parce que je sais ce que vous ressentez. J’ai pas besoin de votre aide ! Je n’ai jamais dit que j’allais vous aider en quoi que ce soit. Bizarrement cette réponse la fit réfléchir et de fait elle se ferma pendant une poignée de secondes, pour mieux se rouvrir encore et toujours plus rouge. Vous vous foutez de moi ? Du tout madame, je n’ai juste pas la prétention de pouvoir vous réconforter. Puisque je vous dis que j’en ai pas besoin ! Je sais, madame, mais vos enfants si. Vous croyez que je le sais pas ? Je ne me permettrai pas de vous juger, madame, mais vous vous contentez de pleurer sans arrêt, et vous ne leur avez même pas adressé le moindre regard ou la moindre parole depuis le début de la cérémonie, même pas un petit geste un signe de tendresse… Mais pour qui vous vous prenez, à venir me faire la leçon, le jour de l’enterrement de mon mari ? Qu’est-ce que vous savez de ma vie et de celle de ma famille ? Comment vous pourriez me comprendre, vous êtes qu’une gamine ! Vous dites que vous voulez pas me juger, alors foutez-moi la paix avant que je m’énerve pour de bon ! Là-dessus, la petite est arrivée avec son frère, toujours main dans la main. Qu’est-ce qui se passe, Maman, il y a un problème ? Non, Gaëtan, ce n’est rien, cette jeune fille me présentait juste ses condoléances, et elle va s’en aller, maintenant. Tu la connais ? Non, elle travaille dans le magasin de ton père. La mère et le fils se mettaient déjà à parler de moi devant moi, comme si je n’étais pas là. Dans mon top ten des choses les plus détestables en ce monde, celle-ci tenait une excellente place. Je ne sus comment les faire taire, et abandonnai en esquissant une de ces éclipsades dont j’avais le secret. Léger salut de la tête puis sortie de champ. Naturellement je m’en voulus de laisser tomber la petite après un essai de si bonne volonté mal placée, mais les circonstances l’exigeaient. Banalité à répéter je ne supporte pas que l’on parle de moi. Dans mon dos je n’y peux rien mais en ma présence c’est quasi des boutons qui me poussent sur les bras et les épaules. Ce que je ne pouvais pas prévoir c’est la petite qui lâcha son frère pour me suivre un long moment dans le cimetière, discrète de chez discrète. Elle s’approcha de moi sans un bruit donc et me fit sursauter alors que j’observais la tombe très endommagée donc à peine lisible d’un jeune homme mort à mon âge, exactement un siècle auparavant. J’étais simplement en train de me laisser pénétrer une fois de plus par ma propre inutilité, latente, lancinante, surtout quand mise en regard avec des corps des âmes des œuvres des personnages, vivants ou morts, du même âge que moi au moment où ils m’interpellent ; et souvent intolérable une fois qu’ils devenaient plus jeunes, guerre ou pas guerre.
 
 « Qu’est-ce que vous vouliez à maman ? » me demande-t-elle de suite, sans se soucier une seconde de ma frayeur, que je ravale pour ne pas perdre la face.
 « Tu peux me tutoyer tu sais, je suis pas aussi vieille que ça… »
 « Qu’est-ce que tu voulais à ma mère, alors ? » répète-t-elle sans se laisser perturber.
 « Je lui parlais de vous quatre… »
   Elle s’approche encore de moi, tout en prenant soin de garder une certaine distance entre nous, assez méfiante, ses grands yeux verts perçant au plus profond dans les miens, sans les quitter une seconde. C’est assurément une très jolie petite fille, fine, plutôt grande pour ses 8 ou 9 ans, cheveux châtains bouclés mi-longs et teint pâle. Joues creuses, fossettes, petit nez droit et bouche en cul-de-poule accentué par le fait qu’elle n’a pas vraiment de raison de sourire. Je trouve sa tenue ravissante pour un enterrement et doute que sa mère seule ait été capable d’un tel goût.
   La poignée de pas qui nous sépare me permet même de déterminer que la robe chasuble noire sans manches qu’elle porte est en drap de laine. Col ras du cou. Les pinces et les plis sont marqués et je suppose qu’il en est de même dans le dos. Rajoutez à cela un froufrou vertical en simili cuir sur le devant et vous aurez une robe qui vous vous dites qu’à ce niveau-là quelqu’un d’encore indéterminable continue de jouer à la poupée et de se faire plaisir à voir cette petite comme ça. Sous la robe un T-shirt blanc manches longues en coton. Sur la robe un tout aussi craquant Cardigan court en maille jacquard stretch, noir évidemment, dont les pans se croisent sur le devant aussi. Au pieds des mocassins vernis, noirs toujours. Socquettes légèrement lâches, gris très pâle, qui ramènent au peu des doublures du T-shirt que l’on peut voir. Et dans les cheveux un tout petit noeud blanc en forme de papillon qu’on remarque à peine. Tout ceci me paraissant d’un certain niveau de luxe dont le petite semblait se préoccuper comme des derniers cours de la Bourse de Singapour. New-York, je ne saurais dire, mais Singapour...
 « Et qu’est-ce que tu lui as dit ? »
 « Je lui ai dit qu’elle devait avant tout penser à prendre soin de vous, et surtout de toi. »
 « … »
 « Je lui ai dit que c’était à elle de montrer l’exemple, d’être forte… »
 « … » moue dubitative
 « Elle s’est énervée. Ce sont des choses qui arrivent, alors je l’ai laissée… »
 « Pourquoi t’es allée la voir ? »
 « Eh bien, ça va peut-être te paraître bizarre, mais c’est avec toi que je voulais parler, en fait… » expliqué-je franchement.
 « Avec moi ? » pour la première fois une surprise passagère se lit sur son visage, avant de redevenir méfiance redoublée.
 « Oui, avec toi. »
 « Et pour quoi faire? »
 « Pour te dire que je sais très bien ce que tu ressens aujourd’hui. »
 « C’est pareil que ce que tu viens de dire à ma mère ! » presque irritée
 « Tu dois savoir que parfois les adultes sont hypocrites. Ta mère et tes frères je m’en fiche, tu sais. C’est pour toi que je m’inquiète. »
 « P… pourquoi moi ? » soufflée bel et bien cette fois.
 « Je te l’ai dit on est pareilles toutes les deux. »
 « Pareilles ? »
 « J’ai perdu mon père aussi, et ma mère, plus tard que toi, mais… »
 « Seulement pour ça ? »
 « Non, pas tout à fait. »
 « Alors quoi ? T’es trop bizarre, tu m’énerves, je m’en vais, je sais pas pourquoi je t’ai suivie je croyais que t’étais gentille. » lâche-t-elle avant de tourner les talons.
 « On est pareilles parce qu’à la mort de mon père j’ai pas été triste, j’étais contente même, sans pouvoir le dire à personne… Il m’a tellement fait mal que je souffre encore aujourd’hui. Alors c’est pour ça que je suis là. Si tu te sens soulagée que ton père soit parti, tu peux me le dire, à moi. »

   Elle se retourna, après une pause les deux pieds remis côte-à-côte.

   Au cours d’une vie il est des images qui vous hantent jusqu’au tout dernier souffle. Non, non, pas toujours les cauchemars récurrents ou autres obsessions cathartiques, le reste, comme par exemple les deux secondes cramées sur des souvenirs d’une jeunesse révolue, ou les heures vautrées dans toutes les occasions manquées, la sensation de vide, puis les vagues remous abyssaux la poussière imperméable d’un grenier fermé pendant cinquante ans. L’évidence est là encore une fois mais répétons-nous un peu sinon les mots ne survivent pas. La douleur n’est ni élastique ni compressible, elle est l’outil même avec lequel la plupart des humains calculent inconsciemment la taille de leurs frêtes-souvenirs sur le manche du temps, avant de les installer quoiqu’il advienne, sans en avoir le choix, toujours plus rapprochées les unes des autres, jusqu’au bord du gouffre de la caisse de résonance, où la Mort les accueille en se foutant de leur gueule parce que leur minuscule existence n’a jamais cessé de sonner faux.

   Elle se retourna, après une pause les deux pieds remis côte-à-côte. Les larmes ne se montrèrent pas immédiatement, il leur fallut patienter jusqu’à ce qu’elle vienne contre moi. Et encore, cela n’avait rien d’évident car elle ne voulait à présent plus me regarder. Certes les enfants avaient un énorme pouvoir d’attendrissement. Et pourtant Océane était différente. Elle, elle savait déjà jouer des extrêmes sans tomber dedans, alors que d’autres petites filles passaient des hurlements de rire au torrents lacrymaux en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Et moi j’ai réagi de la manière que je pensais être la plus appropriée, je me suis baissée je me suis mise à sa taille, comme n’importe quel adulte sensé dans la même situation. Sûr je l’avais bousculée, je la bousculais encore mais elle m’avait comprise, mon but était atteint. Il ne s’agissait pas de sacrifice non, la pauvre jouait l’agneau depuis bien trop longtemps pour son âge. Je voulais simplement lui éviter ma vie de ratée consciente. Et elle elle regardait ses petits pieds dans ses mocassins, moi je me disais les contrastes toujours ces enfoirés de contrastes, entre un être à peine né et une phrase puis un être à peine né dont le corps vous appelle à l’aide mais dont l’esprit cloîtré et la parole rejetée ne réussissent plus à suivre, par manque d’envie par peur du lendemain inconnu où on les jugera. Oui, la peur du regard d’autrui, la terreur du jugement les enfants victimes de sévices sexuels les ont dans le sang, ancrées en eux avant même de pouvoir comprendre ce que c’est que juger et être jugé soi-même. Culpabiliser sans aucune notion de ce qu’est la culpabilité. Alors on regarde ses pieds, comme elle, on triture son gilet, on croit rester immobile mais en vérité on change d’appui deux fois par seconde, on a la tête qui bourdonne on ne sait pas quoi dire, sinon à soi-même dans sa tête brûlante qui bourdonne de plus en plus fort que le monde est injuste les adultes sont dégoûtants mais que c’est un peu tôt pour s’en rendre compte à ce point, on a une folle envie de pleurer mais on se retient parce qu’on est grand, plus grand et moins dégoûtant qu’eux.

 « Je sais même plus ce que c’est qu’être triste. C’est toujours mélangé à quelque chose d’autre… » commence-t-elle, d’une voix toute faible. Comme je reste quoi qu’il arrive au moins aussi pire que les précédentes hypocrisies incarnées je lui passe d’instinct la main dans les cheveux en me disant qu’elle va me repousser. Elle n’en fait rien. Je me sens dans mon élément je sais exactement ce qu’elle ressent et avant de sentir le futile bonheur de me sentir pour une fois utile cela me terrorise comme rarement il m’arrive d’être terrorisée. Et mon moi au même âge rôde en fantôme éternellement paisiblement rancunier jamais vengé. J’essaye de l’amener à lever le menton mais elle ne plie pas, les yeux rivés sur ses chaussures. « Il y a des jours où je suis en colère, des jours où j’ai pas faim, des jours où j’ai envie de courir sans m’arrêter, des jours où j’ai envie de voir personne… des jours où… » Elle s’interrompt quelques secondes ; depuis son gilet ses mains passent avec un naturel désarmant à la doublure de ma jupe qui semble lui plaire, en tout cas au toucher car les cheveux maintenant devant les yeux je ne peux que supposer qu’ils restent fixés sur ses chaussures peut-être mes genoux. « Aujourd’hui je sais que tout le monde aurait voulu que je pleure… Mais j’ai pas pu, tu vois, j’ai pas réussi à être « normale »… Y’a trop de choses dans ma tête, plus assez de place pour pleurer… Ca sert à rien de pleurer. Non, ça sert vraiment à rien. Mon père ça l’a jamais arrêté, lui… Il appelait ça jouer, il disait que c’était notre secret, le salaud... - crache-t-elle sciemment. Je vous jure je le répète qu’entendre une gamine de 9 ans traiter son père à peine raidi dans son cercueil de salaud c’est quelque chose qui vous suit jusqu’à votre mort – et maintenant tu vois il est mort, et… j’ai même pas le droit de dire que c’est bien fait pour lui… J’ai même pas le droit parce que ça se fait pas, et qu’on me demandera pourquoi je dis ça… et que j’expliquerai ce qu’il m’a fait… et que personne me croira parce que tout le monde l’aimait, et que j’ai pas de preuves. On me traitera de tous les noms. On me demandera pourquoi je l’ai pas dénoncé avant… et je suis trop petite alors je saurai pas me défendre… Mais tu sais quoi je suis assez grande pour plein de choses, j’ai plein de trucs dans la tête, ça m’empêche de dormir, mais je sais que c’est pas ma faute, je sais que j’y suis pour rien… »
 « C’est déjà beaucoup, tu peux me croire… » dis-je à mi-mot, le plus gentiment possible pour une brute comme moi. Mais la sincérité est là et je pense qu’elle l’a compris. En ce qui me concerne c’est un petit miracle.

   Mais le vrai miracle, au final, était de son côté à elle, du côté des mots, des verbes qu’elle employait au futur, sans se tromper, ce futur soi-disant si peu appréhendable pour des enfants dont on disait parfois que l’esprit pouvait difficilement aller plus loin que le « quand je serai grand »
 
« Alors si c’est beaucoup, pourquoi… pourquoi j’arrive pas à me sentir soulagée ? Pourquoi est-ce que j’ai envie de pleurer maintenant que j’ai dit tout ça ? » sanglote-t-elle.
 « Parce qu’il te faudra encore beaucoup de temps avant de te libérer complètement de ton père, même s’il est mort. »
 « Je voudrais tellement me sentir soulagée… »
 « Je sais ma puce. Tout à l’heure j’ai dit ça pour que tu me comprennes, mais c’est malheureusement pas aussi facile que ça… »
 « T’as dit que toi t’avais été soulagée… » petit reniflement mignon tout plein.
 « Je l’étais, mais j’avais 18 ans, le double de ton âge aujourd’hui… Et tu sais quoi ça fait une grosse différence. »
 « Ca veut dire qu’il va falloir que j’attende d’avoir 18 ans pour aller mieux ? »
 « Bien sûr que non. Si tu es d’accord, je t’aiderai, moi. » souris-je.
 « M’aider ? Comment tu pourrais m’aider ? » s’enquit-elle, perplexe.
 « Déjà, en écoutant toutes tes histoires, en t’écoutant, toi, et en te trouvant un bon médecin qui saura t’écouter lui aussi et te soigner. »
 « Je veux pas aller voir le docteur ! Celui de Maman, il sent très mauvais de la bouche ! Et il fait des blagues pas drôles… »
 « Non, je vais tâcher de t’en trouver un vraiment sympa et drôle, et qui a des chewing-gums, d’accord ? » fais-je, toujours le sourire aux lèvres, en inclinant la tête comme une grande sœur affectueuse. Océane acquiesce doucement.

   Ce n’est pas que j’avais une quelconque confiance en le corps médical, mais j’essayais de faire preuve de bon sens. Moi-même ne m’étant jamais résignée à me faire soigner je me retrouvai là. Il s’agissait donc d’éviter à cette jolie petite fille une existence semblable. Pour tout le reste j’ignore d’où j’ai pu tirer cet énergie affective. Il me restait encore quelques ressources insoupçonnées, j’imagine. Je n’irai pas jusqu’à dire que je me sentis soudain fière de moi, mais si la fierté s’apparente à une petite étincelle neutre mettant feu à votre cœur et chauffant votre corps entier sans le moindre effort physique, eh bien je m’en approchais nettement.

   Nous restâmes ainsi un bon moment, puis je me levai, car mes jambes commençaient à s’ankyloser. Océane se mit à me poser plein de questions à mon sujet les unes à la suite des autres, sans toujours attendre de réponse. Le temps que nous rejoignions un banc situé au milieu du jardin qui jouxtait le cimetière, elle savait déjà l’essentiel. Parfois même sa voix prenait les intonations d’une petite fille heureuse, vous savez, le timbre haut perché, rieur, en point d’interrogation constant. Mais dès que je parlais de mon père ou de quoi que ce soit d’autre en relation avec lui, elle s’assombrissait de façon quasi-automatique, caricaturale, sans s’en rendre compte. Cette petite souffre énormément ça crève les yeux, comment ça se fait que son entourage l’ait pas remarqué, et autres pensées éparses jointes par mes soins avec la conviction du désespoir. Pour son bien à elle. Convocation depuis les tréfonds de mon cœur meurtri d’énergies vierges, positives, impatientes, prêtes à déferler pour son bien, à elle. Je me laissai envahir alors que nous nous installions sur le banc couvert de blessures.

 « Tu crois vraiment qu’il faut que j’aille voir le docteur ? » un peu inquiète
 « Oui, je le crois. Je te garantis pas que tu vas oublier ton père et tout ce qu’il t’a fait, mais en tout cas, ça te fera pas de mal. Fais-moi confiance. »  souriante et stupéfaite par mon propre optimisme
 « Tu viendras avec moi ? » rassurée
 « Peut-être. Ca dépend un peu de ta mère. » dubitative
 « Alors tu viendras pas avec moi… » attristée
 « Ta mère me laissera pas ? »
 « Je pense pas, non… »
 « Je vais lui parler, elle comprendra » pas vraiment sûre de moi
 « Tu connais pas ma mère… » pas vraiment sûre de moi non plus
 « Elle se laisse pas convaincre facilement ? » à moitié surprise
 « C’est le moins qu’on puisse dire… » à moitié convaincue
 « On est pas obligées de tout lui dire non plus. » audacieuse
 « C’est vrai. » tête brûlée
 « Fais-moi confiance. » fonceuse
 « Je te fais confiance. » suiveuse

à l’école tout le monde s’en prend à moi parce que mes parents ont des sous, mais c’est eux qui les ont, les sous, pas moi, j’y suis pour rien !

   Océane.

   Le nom se fit entendre derrière nous. Ce n’était ni le ton d’un père difficile et autoritaire ni celui d’une mère attentionnée. Océane avait pour mère une femme faible, lâche et égoïste. Nous nous retournâmes en chœur et vîmes celle que nous redoutions attendions depuis un moment. Sur son visage on pouvait lire à la fois l’étonnement, l’agacement, l’atermoiement l’apitoiement la déception l’incompréhension et un soupçon de haine pour assaisonner. Elle s’approche de nous. Qu’est-ce que vous faites avec ma fille ?! Je vous ai dit de nous laisser tranquilles ! On était juste en train de discuter, Maman. Toi, tu te tais ! Nous étions juste en train de discuter, Madame. Arrêtez de vous foutre de moi ! Océane, viens, on rentre. Elle me fait la bise. Je lui rends, reste assise et l’envoie à sa mère. Votre fille ne va pas bien, Madame. Évidemment qu’elle va pas bien, elle a perdu son père, espèce de cruche ! Je ne parle pas de ça. Et restez polie, s’il vous plaît ; votre souffrance n’excuse pas tous les comportements. Votre fille va très mal et elle a besoin de se faire soigner. C’est vous qui devriez vous faire soigner ! Pour qui est-ce que vous vous prenez ? Vous croyez tout connaître de la vie, à votre âge, à votre poste ? Vous imaginez avoir déjà acquis de l’expérience des choses ou des gens ? Mais pour qui est-ce que vous vous prenez ? Je suis veuve, maintenant, avec 4 enfants à charge, et vous croyez savoir ce que ça représente ? Emotionnellement et financièrement c’est un désastre ! J’ai l’impression que mon mari a tout emporté avec lui, tout ce qu’il y avait d’agréable de drôle ou de tendre dans notre vie de famille, et vous, vous arrivez comme ça, en disant que ma fille a besoin de soins ? Vous devriez avoir honte ! Je sais pas si vous avez déjà subi des deuils mais visiblement, vous avez pas bien retenu la leçon ! Maintenant je m’en vais avec ma fille, et je vous garantis que vous avez interêt à plus nous importuner comme ça !

   Elle s’en retourna ainsi, avec sa fille, qui ne détacha pas son regard du mien jusqu’à ce qu’elles tournent à l’angle après la sortie du jardin. Je ne fis rien, bien entendu.

   Le surlendemain soir. Je finissais de boucler ma caisse quand le gros Matthieu vint me trouver en souriant. Tu as de la visite dans le bureau de Thibaudet. Alors j’y allai, sans trop chercher qui cela pouvait bien être, ni trop d’espoir que cela change ma vie, et pourtant. J’espérais juste que la veuve ne m’en ferait pas trop baver. J’étais loin du compte. Maxence Lespran. Le nom du mort encore sur la porte, en petit, avec direction marqué au-dessus. Que ceux qui m’ont cru ou qui se rappellent m’avoir cru lorsque j’ai dit qu’il s’appellait Ariel lèvent la main. Tout le monde ? Personne ? Peu importe, j’ai une vague idée de qui se trouve dans cette pièce. J’entre, et Océane se la joue méchant dans James Bond à faire pivoter son fauteuil pivotant (vu l’espace qu’il y a autour d’elle, elle a dû faire un paquet de tours) pour apparaître progressivement derrière le beau bureau en bois laqué , sans un bruit, le visage grave. Je ne dis pas un mot. Après un tout petit moment d’hésitation, elle se lève, contourne le bureau et se dirige vers moi, attrape mon cou, se met sur la pointe des pieds, me fait la bise le plus naturellement du monde elle a l’odeur des petites filles de son âge elle sent pareil que moi robe à gros carreaux, claire et retourne s’asseoir, très calme. Par pure flemme et peur de la redondance immédiate, je ne décrirai pas sa tenue, absolument craquante encore une fois. Elle m’indique l’un des deux autres fauteuils installés de mon côté, pendant que je me demande quel genre de directeur de supermarché peut s’offrir un tel bureau de ministre.
 « Je t’en prie, assieds-toi. » ordonne-t-elle placidement. Je m’exécute.
 « Je vous le jure, Mademoiselle, je vous jure que je ne sais pas où sont cachés les microfilms ! » fais-je, un peu moqueuse. Océane me lance un regard surpris puis sourit doucement, comme le ferait la jeune fille qu’elle
 « J’aime beaucoup cet endroit. » fait-elle
 « C’est un peu paradoxal, » l’interromps-je de suite, « ça devrait plutôt te rappeler ton père, non ? »
 « J’aime beaucoup cet endroit » reprend-elle comme si elle ne m’avait pas entendue « parce que c’est le seul endroit où il ne pouvait rien me faire. » elle montre du doigt une porte dérobée, ouverte dans le mur à sa gauche.
 « Le bureau du gros Matthieu ? Je savais pas qu’il y avait une porte entre les deux. »
 « J’aime beaucoup Matthieu aussi. Il m’a connue tout bébé et il me dit souvent qu’il m’adore. C’est lui qui a eu l’idée de la porte. »
 « Pour quoi faire ? »
 « À ton avis ? Mon père ne lui a jamais rien refusé.» moue
 « Tu veux dire qu’il le faisait chanter ? »
 « J’en sais rien. » Océane hausse les épaules.
 « À tous les coups c’est ça ! » eureké-je
 « Et tu connais beaucoup de maîtres-chanteur qui se font percer une porte entre leur bureau et celui de leur victime ? … » fait-elle en haussant les épaules une nouvelle fois.
 « Alors ça voudrait dire que Matthieu te protège ? » étonnée
 « Bingo. Aussi loin que je me souvienne il m’a toujours protégée. » sourire
 « Contre qui, ton père ? Il connaissait ses tendances ? » surprise
 « Je sais pas. En tout cas il était toujours dans son bureau quand j’étais dans celui de mon père, qui a d’ailleurs jamais râlé contre cette porte camouflée constamment ouverte parce que Matthieu faisait attention à jamais la laisser fermée quand j’étais là. »
 « Pourquoi tu lui poserais pas la question, maintenant que ton père est mort ? »
 « Parce que j’y vois pas d’intérêt » moue encore
 « Tu n’aimes pas les mystères ? »
 « Non, pas trop. »
 « Mais tous les enfants aiment les mystères ! »
 « J’ai 12 ans… » blasée
 « Quoi ? » héberluée
 « Je ne suis plus une enfant, en fait j’ai 12 ans » répète-t-elle
 « Tu plaisantes ? »
 « Non, je ne plaisante pas. J’ai un retard de croissance, mais ma pédiatre s’inquiète pas vraiment. Ma taille est juste un peu en dessous de la normale. »
 « C’est surtout que t’as encore une bouille de petite fille. »
 « Ca, ça devrait changer d’ici à ce que j’ai mes règles… »
 « Elles viennent pas ? » anticipatrice
 « Ben non. J’ai rien du tout. Et là non plus j’ai rien du tout… » dit-elle doucement en mettant les mains sur sa poitrine.
 « Ils devraient plus trop tarder, maintenant, t’en fais pas… » rassurante.
 « Les tiens sont pas très gros. » chipie
 « Peut-être, mais ils tiennent bien. Beuh ! » tirage de langue
 « Tu le caches, mais t’es vraiment le genre de fille naïve qui part au quart de tour ; non ? »
 « Pourquoi tu dis ça ? »
 « Parce que ça se voit que tu ne doutes pas une seconde de ce que je raconte… »
 « … C’est malin…» dépitée
 « Ha, t’es tombée dans le panneau ! » rayonne-t-elle, ô combien énervante mais tellement mignonne.
 « Alors c’est quoi, ton âge réel ? » rapide
 « J’aurai 9 ans le 9 septembre. » sincère
 « C’est vrai ? T’es du 9 septembre ? » piquée mouche
 « Oui, pourquoi ? » curieuse
 « Moi aussi ! »  heureuse
 « C’est vrai ? » encore plus heureuse
 « Nan, je déconne ! » vengeuse
 « Pffff… mauvaise perdante ! » vexée par sa propre naïveté
 « Allez, boude pas. Maintenant, si tu me disais ce que tu fais là et pourquoi tu m’as fait appeler. » recadreuse
 « Ici, tu es dans le bureau de mon père. » recadrée
 « Je sais. »
 « Je veux dire que c’est encore son bureau et que jusqu’à ce qu’un remplaçant soit nommé, j’ai le droit d’y venir quand je veux. »
 « C’est vrai, presque… »
 « Et si je suis venue, c’est pour te voir. » mignonne et franche.
 « C’est adorable, mais encore ? » touchée mais sur le point de rentrer
 « Ben, je suis venue te voir ? » insistante
 « Merci, mais encore ? »
 « J’avais envie de parler avec toi ? »
 « Mais encore ? »
 « Je voulais être avec toi ? » un peu gênée maintenant
 « Mais encore ? » fatiguée
 « Pourquoi tu te moques de moi ? T’es pas contente de me voir ? » sérieuse
 « Si, si ; très. »
 « Ca se voit… » triste
 « … »
 « … » montée de petites larmes
 « … » en attente
 « T’es méchante… »
 « Arrête de faire l’enfant. »
 « Mais je suis une enfant ! » larmes sur les joues
 « Tu vois très bien ce que je veux dire. » autoritaire
 « Tu m’aimes déjà plus ? » grosses larmes
 « Océane, ça suffit ! » plus autoritaire
 « Je joue plus, là ! » essayant de contenir le flot.
 « Je sais. Arrête de pleurer. »
 « Pourquoi t’es comme ça aujourd’hui !? Pourquoi t’étais gentille au cimetière !? »
 « Si tu réfléchis un peu, et je sais que t’en es tout à fait capable, tu trouveras la réponse. »
 « Tu m’as dit qu’il fallait que je te fasse confiance ! Et c’est moi qui doit venir te chercher ici! Quand ma mère nous a retrouvées, quand elle t’a crié dessus et qu’elle nous a séparées, t’as pas bougé ! T’as rien dit ! Alors que tu m’avais promis que tu m’aiderais ! » gémit-elle.
 « Bon, maintenant, fini de jouer, mademoiselle je-suis-qu’une-enfant-quand-ça-m’arrange – je me lève, prends sa tête dans mes mains par dessus le bureau et la tire un peu vers moi – Je t’ai dit de me faire confiance, pas que j’étais Superman ! Tu crois que ça pousse sur les arbres, les bons psychiatres ? L’enterrement était samedi, on est lundi ! Alors va falloir que t’apprennes un peu la patience. Et par rapport à ta mère, c’est parce que j’avais peur qu’elle s’en prenne à toi que j’ai pas insisté. Et je savais que tôt ou tard, là c’est plutôt très très tôt, tu viendrais me voir ici, et sinon j’aurais demandé tes coordonnées à Matthieu. Donc, ce que je te demande, c’est un peu de temps, d’accord ? »
 « D’accord. » toute petite voix
 « Merci ma chérie » bisou sur le front.
 « Alors t’as vraiment pensé à moi depuis l’enterrement ? »
 « Oui, bien sûr. »
 « Alors tu m’aimes bien ? » sourire à en éjecter toutes les souffrances du monde
 « À ton avis, espèce d’andouillette ! » réponds-je en l’embrassant sur les deux joues.

   À bien y réfléchir, je me dis que là est la première erreur que j’ai faite. Je l’ai laissé s’attacher à moi et me suis moi-même très fortement attachée à elle. Océane était l’incarnation parfaite de l’enfant né avec tout, disparu avec rien. Son père, sa mère, ses grands-parents, ses frères lui ont chacuns à leur manière tout pris. Sans parler de moi, la pire d’entre les pires, si c’est possible. Car comme nous sommes des monstres, je ne surprendrai personne je pense. Je crois même en être devenu un avant tout le monde. Océane était l’agneau, et j’ai très peur de passer pour le loup de la fable.

 « Alors tu vas faire comment pour convaincre maman ? » reprend-elle
 « Je sais pas encore. Je suppose que je vais avoir besoin d’alliés… »
 « Des alliés ? Qui ça ? »
 « Je me dis que ton frère serait peut-être prêt à nous aider. Tu crois pas ? »
 « Mon frère ? Lequel ? »
 « Celui sans jumeau. »
 « Gaëtan ? Il faudrait que je lui en parle… »
 « S’il te plaît. De mon côté je vais chercher un médecin. On fait comme ça ? »
 « On fait comme ça ! » nouveau sourire à faire fondre un igloo.

   La suite de l’histoire est triste, ignoblement triste personne n’en sortira grandi grandi grandi moi j’ai jamais voulu grandir comme ça pas comme ça non non pas comme ça jamais grandir comme ça je souffre trop j’ai mal j’ai froid je souffre souffre souffle souffle souffle je me perds je me perds je suis perdue
 
   Dès lors, je me mis à la recherche d’un bon psychiatre pour Océane. Je n’envisageai pas une seule seconde de la confier à celle de mon père ou celui de ma mère. Des ratés, aucun doute possible. Fallait-il directement l’emmener chez un psychiatre ou passer par un médecin généraliste ? sinon un pédiatre ? Après avoir épluché l’annuaire et le net pendant quelques dizaines de minutes, j’en vins à la conclusion rapide qu’il faudrait que j’appelle Julien. Son père était chirurgien au C.H.U. de la ville. Il jouissait d’une excellente réputation. Donc il devait forcément avoir un carnet d’adresses bien rempli.

   Le soir même j’appelle ledit Julien. Il me propose évidemment de passer chez lui. Je ne refuse pas. C’est pour Océane que je fais ça. Le reste, c’est du superflu ; je sais bien que Julien est un salaud fini qui se rêve Casanova ou Dom Juan, mais je ne trahirai pas ma promesse. Je vous la fais abrégée. J’ai à peine passé la porte qu’il se met à placer des sous-entendus bien gras à chaque phrase qu’il prononce. Je m’assois sur le canapé. Il me tend la carte professionnelle de son père, sur laquelle il a rajouté d’une écriture étrangement fine et distinguée le téléphone de la maison familiale. Ensuite tu permets que je m’asseye à côté de toi. Ensuite rapproche-toi un peu si t’as froid. Ensuite main sur la cuisse. Ensuite baiser. Je suppose fougueux selon lui, dégueu pour moi. Pourquoi les hommes se sentent obligés de faire semblant de nous avaler comme ça c’est ridicule me dis-je. Ensuite main sur la poitrine. Ensuite séance de déshabillage. Je ne m’y prête pas. Il s’en charge comme une brute et me griffe. Ensuite je suis nue. Ensuite il est nu. Après ça cunillingus. Forcément raté. Il faudra lui expliquer les points sensibles d’une femme. Ensuite fellation. Visiblement réussie. Après ça éjaculation. Ensuite rinçage de bouche, rhabillage, rapides mots de remerciements, d’excuses, d’adieux. Après ça retour chez soi vraiment peu grandie de l’entretien, puis

   le lendemain midi pendant ma pause j’appelle le docteur Monstahl. 12h09. Répondeur. Bonjour docteur, je suis une amie de votre fils Julien et j’aurais voulu que vous me conseilliez quant au choix d’un psychiatre pour ma petite cousine de 8 ans, merci d’avance et à bientôt. Quelques heures plus tard il me rappelle en plein dans l’heure de pointe du magasin, je ne peux pas me permettre de décrocher. Répondeur. 18h . Bonjour Mademoiselle, docteur Monstahl, vous m’avez laissé un message tout à l’heure. Je serais heureux de vous aider dans votre recherche, car j’ai effectivement dans mes connaissances quelques très bons psychiatres hospitaliers et libéraux. Je me demande seulement si c’est à la cousine de cette petite de lui choisir ou même de lui chercher un médecin. Appelez-moi ce soir vers 9 heures si vous voulez qu’on discute un peu.

   Dont acte. 21h02. Bonsoir docteur Bonsoir Mademoiselle. J’ai parlé de votre problème avec un collègue. Ah oui ? Oui, mais je vous avoue que j’aimerais bien savoir de quoi il en retourne exactement avec votre cousine de 8 ans. Bien entendu. Où sont ses parents ? Euh… son père est mort il y a à peine 1 semaine et sa mère n’est pas en mesure de penser à autre chose qu’à elle-même. Est-ce qu’elle a des frères ou des sœurs ? Oui, 3 frères aînés, dont 2 jumeaux. Je vois, et comment sont-ils ? Plutôt déprimés aussi, je suppose. Vous supposez ? Ce sont aussi vos cousins, non ? Si, mais je connais mieux Océane. C’est pour ça que je voudrais qu’elle voit quelqu’un de bien. Entendu, j’ai bien une idée, mais je ne suis pas certain qu’elle accepte. Elle s’appelle Agathe Launier et elle travaille dans le bâtiment à côté du mien. C’est une excellente praticienne doublée d’une fine psychothérapeute, avec de très bons résultats, malheureusement, je crois que ça fait quelques années qu’elle ne prend plus d’enfants. Dites-lui qu’Océane est une petite fille extrêmement précoce et mature. Peut-être, Mademoiselle, je suis prêt à vous croire ; écoutez, elle n’est pas là demain, mais je sais que le jeudi, on prend habituellement notre café en même temps. Je lui en parlerai, vous pouvez compter sur moi. Merci, docteur, merci beaucoup. Je n’ai encore rien fait. Eh bien merci d’avance et à jeudi, docteur. À bientôt, Mademoiselle…

   Je m’aperçois que ce n’est plus une digression que je fais là, mais un vrai gros chapitre de roman de gare bien épais. Mais ne vous inquiétez pas, je ne vois pas qui pourrait venir aujourd’hui prétendre que ce que je raconte est faux. Océane a bien existé. Elle a existé et elle a souffert plus que son lot de trahisons rejets incompréhension guerre intérieure paria. Je vous ai laissés dans mon lit pour vous parler d’elle, parce que j’en ai envie, parce que je l’aime, parce qu’il le faut, et que personne ne m’en empêchera. Je pourrais vous convaincre de ne pas chercher un sens trop lointain à ce qui n’en a pas à la base. Je pourrais vous pointer du doigt et vous dire à chacun « Regarde-toi un peu avant de juger ». Je pourrais me contenter de me taire et jeter mon manuscrit au feu. Je pourrais aussi danser nue autour de ce feu et me flageller le dos les seins et la vulve en hurlant « LA FIN DU MONDE EST ARRIVÉE ! LA FIN DU MONDE EST ARRIVÉE ! SOYEZ TOUS MAUDITS ! SOYEZ TOUS MAUDITS ! JE SUIS LA DERNIÈRE DES DERNIÈRES ! LA REINE EST MORTE ! VIVE LA REINE ! JE SUIS VOTRE NOUVEAU DIEU ! OBÉISSEZ MOI ! ADOREZ MOI ! VÉNÉREZ MOI ! ». Mais je ne le ferai pas. Parce que je veux qu’on se souvienne de la petite Océane. Parce que jusqu’au bout je défendrai sa mémoire plus que la mienne. parce que je suis dans mon lit et que je n’arrive pas à en sortir parce parce parce que je suis dans mon putain de grand lit pour deux, seule et j’ai froid j’ai froid Parce que je m’en veux à mourir.

   Le lendemain soir Océane revint me trouver au même endroit après le boulot.





Voilà, ce sera tout pour cette semaine, et peut-être pour cette année. Je bouge vers des lieux sans connexion et je ne suis pas sûr d'être de retour avant janvier. Dans tous les cas, je vous conseille de réviser "nsdm" et "ishijima" parce qu'il y aura une interro écrite à la rentrée!
Plus sérieusement, et à moins que je sois de retour plus tôt que prévu, je vous souhaite évidemment de très bonnes fêtes de fin d'année.
Soyez gentils d'essayer de ne pas laisser ce blog complètement déshydraté d'ici à ce que je rentre. C'est comme une plante, il faut aussi lui parler avec amour pour qu'il s'épanouisse. Merci d'avance, et comme d'habitude, merci pour tout, merci de votre fidélité. Je le dis d'autant plus qu'après réflexion et étude plus poussée des statistiques, je me rends compte que j'ai un petit nombre (qui va grandissant, si je suis optimiste) de personnes qui viennent régulièrement, directement, pas depuis des liens quelconques, et ça oui, forcément, ça fait très plaisir.
Au fait, je vous ai dit merci, déjà?
Par injektileur - Publié dans : nous sommes des monstres - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Mardi 15 décembre 2009 2 15 /12 /2009 05:09
   C’est ainsi qu’elle me décrivit le plus brièvement qu’elle put la vie de ce couple, à travers ce qu’elle imaginait de leur vie sexuelle et des amants qui s’y greffait semble-t-il de façon anarchique voire dangereuse pour eux. Ce sont ses mots, d’ailleurs, elle parla de « symptômes de rejet de greffe » et je me souviens m’être demandé où elle avait pu apprendre une expression aussi spécialisée. Elle me raconta les scrupules hypocrites de l’homme, les vengeances calculées de la femme qui continuait de jouer les épouses éperdues, leurs disputes leurs fades réconciliations sur l’oreiller, suivies parfois dans le même lit des retrouvailles avec la maîtresse jalouse car amoureuse et célibataire et un peu folle mais tout ça ce ne sont que… des suppositions d’accord ? Elle ne s’attarda pas sur les détails ou autres sentiments profonds desquels naissaient ces fameuses suppositions mais m’expliqua en long large et travers les tenants et aboutissants des affaires de cul de coeur de ce couple somme toute banal et pourtant rendu passionnant par l’action de mots simples mais bien choisis qu’elle utilisait avec une réelle science de la retenue. Miki peignait par la parole le monde de ces deux personnes dont elle ne savait quasiment rien, sinon les odeurs qui s’accrochaient couraient sur eux comme du lierre, de la vigne vierge immortelle sur un vieux mur de maison de campagne. Sans le vouloir je repensai à mes grand-parents. Revoyai Jürgen, et Sylvain. Elle l’avait senti sur moi, elle l’avait lu comme dans un livre. Maintenant la question aurait dû être : jusqu’où peut-elle remonter jusqu’à quelle page ? mais je ne me la posai pas, contre toute attente. Je l’observai, elle, avec ses regards succincts, ses regards de surprise ses rires sourires avec main devant la bouche, ses cigarettes ses silences son parfum, surtout son parfum, ses attitudes ses petites sautes d’humeur comme si on se connaissait depuis toujours ses remarques son accent.

   J’aurais horreur d’utiliser l’expression coup de foudre amical et pourtant ce jour-là elle m’est venue comme ça comme un claquement. Miki n’était déjà plus laide ou moche ou mal habillée par rapport à l’ambiance de son lieu de travail, non elle devenait un mystère vivant, cultivé parce qu’intrigant parce qu’amusant presque. Elle embellissait non elle se révélait parce que j’avais fauté dans ma première impression, bien sûr, si tant est qu’il s’agisse d’une chose réalisable, pécher par manque de goût. Miki me fascinait bien sûr rares sont celles qui m’ont fascinée je crois. Je la regardai. Je la sondai, avec mes faibles moyens, mais elle ne me laissa pas faire. Elle fumait à la place, avec avarice de mots et abondance de blancs. Le comptoir étrange, sorte de mosaïque amalgame chamaillée bigarrée taillée trop large, lui renvoyait les images qu’elle me transmettait elle-même par toutes ses mimiques. Leonard Cohen I’m your man ; j’adore. Les yeux pleins de Miki se posaient aléatoirement sur son environnement immédiat autant qu’abstrait. Elle ne réfléchissait pas elle irrigait son âme. Elle n’était pas pensive elle absorbait ce qui l’entourait. En face d’elle, derrière les rangées de bouteilles se tenait un grand miroir horizontal un peu sale et bardé de flyers dans lequel elle prenait un soin quasi-invisible à ne pas se regarder. La voix de Leonard s’immiscait assez discrètement pour me laisser entendre ses souffles entre deux bouffées de cigarette. Elle se tenait plutôt droite portait son dos à peu près comme on porte un plateau. Assez bien pour ne rien balancer sur les clients. J’ai écrit que je l’avais trouvée laide à son arrivée dans mon champ de vision et je pense qu’il faudra que je m’explique là-dessus à un moment ou à un autre au cours de mon récit, pourquoi pas maintenant au fait allons-y. Que les choses soient claires Miki n’avait objectivement rien d’une beauté facile de magazine pour hommes. Et pourtant il suffisait, tout comme elles venaient de m’être accordées, de quelques minutes pour tomber sous son charme intrinsèque. Je dis ça bien sûr et vous allez faire l’association d’idées la plus courante qui est de voir le charme comme l’apanage des gens moches, car il faut bien leur trouver une qualité, les pauvres, et sauf votre respect vous aurez tort. Miki ne possédait pas ce charme politiquement correct face au dernier tabou de la laideur – car en ce temps souvenez-vous on pouvait poursuivre en justice celui ou celle qui vous traitait de pédé, de gros porc obèse, mais jamais ceux qui vous lançait un « sale laideron » en pleine gueule ou dans votre dos – non elle était attirante au premier sens du terme, à savoir que son apparence physique se mettait très vite en retrait par rapport à l’ensemble des réactions chimiques – hormonales ? – qui la rendait plus ou moins irrésistible aux hommes, comme aux femmes. J’étais un peu trop absorbée pour chercher à m’en rendre compte mais souvent la ligne des regards des quelques personnes se trouvant dans le café convergeait toute entière vers Miki. Et elle ne l’évitait pas elle l’embrassait sans même s’en rendre compte. Les dimensions les perspectives les senteurs de la salle me démangeaient stimulaient poussaient depuis l’intérieur. Je regardais les effluves de cigarette se débattre avec les mouvements musicaux ces mises en branle de l’espace. Je serais restée là à les contempler jusqu’au lendemain si j’avais pu. Mais il fallait que je quitte.

   Problème il commençait à se faire tard et je n’avais toujours pas trouvé de quoi remplir mon réfrigérateur. Terrible condition qu’était celle d’une jeune étudiante de l’époque.  Qui sait si cela nous manque vraiment

   Le patron revint vers nous vous êtes toujours là ? ben oui vous voyez bien tant mieux ça veut dire que vous vous plaisez ici, elle est mignonne, notre Miki, pas vrai ? Très elle est super intéressante mais je veux pas l’écraser sous mes questions je vais devoir y aller. Il ne me retint pas mais dites-moi une chanson que vous aimeriez entendre pour votre sortie oh c’est gentil attendez que je réfléchisse… vous avez Better Living Through Chemistry des Queens of the Stone Age ? Ca c’est du bon choix, pointu comme j’aime ! Bien sûr que je l’ai, je les ai tous ! Euh, par contre c’est quel album déjà ? Rated R, je crois, si ma mémoire est bonne… Oui, c’est ça, vous êtes douée dites donc ! En fait j’adore cette chanson je m’en doute, tu connais, Miki ? puis il se redirigea vers son impressionnante discothèque pour fouiller ardemment cette dernière et en sortir avec fierté l’album réclamé par votre humble servante le lancer avec un sourire pour moi. Puis attente de réaction. Miki écoutait, attentive, alors que moi je m’enfermai dans mes souvenirs, passive. Des souvenirs sur lesquels je n’ai pas plus envie de m’étendre que précédemment. Miki écoutait, et plus que passive malgré tout j’allais devoir partir.

   Il fallait bien que je parte je n’en avais pas envie précision inutile et la chanson partit en même temps que moi sans que Miki ou le patron s’en offusquent. Ils écoutaient avec plaisir je pense. Je me suis levée une dernière fois ils me regardèrent sans trop d’étonnement non plus je pense. Je leur dis au revoir à bientôt en fait je ne sais comment j’ai réussi à me motiver pour bouger en tout cas j’ai bougé et bien bougé vous êtes témoins, la musique perçait l’atmosphère du lieu. Je n’avais aucune envie de le quitter, précision inutile. Et pourtant il le fallait vous aurez compris. Je ne m’en souviens plus des derniers mots échangés avec Miki ce soir-là sans importance j’imagine. Je savais que je reviendrai vite je n’étais pas inquiète je vous le dis. Le patron m’a souri ça je me rappelle ; il était content de mon choix ; et les sons gravitaient autour de moi. Bonheur ou non, bien-être ou pas qu’en savais-je ? rien mais la chanson me caressait à rebrousse-poil et croyez-moi ça me plaisait diablement avec ses rythmes sa guitare-trompette et la langueur inhérente. Miki ne me dit pas au revoir elle se tourna vers moi puis regarda fixement en face d’elle un point indéterminé de la surface du miroir, l’air d’attendre sans trop espérer quelque chose qui n’arrivera jamais vous savez ce regard désabusé de la jeune femme d’hier d’aujourd’hui et de ce qui aurait dû être demain mais là cela n’avait rien à voir avec moi je suppose. Elle savait d’ores et déjà que je serai de retour bien vite et elle avait raison. À côté du comptoir le pouf rose vivait sa vie de pouf rose qui pouffe sans vraiment jamais pouffer parce qu’en tant que pouf il considère que ce se serait ridicule de pouffer comme tout un chacun pouffe de mes molles hésitations. Ainsi quittai-je le Chien Qui Bande, sans gloire ou presque de toutes façons je reviendrai je sais.

   L’extérieur rude le choc aussi mais je survécus. Le soleil mourant essorait mes rétines. jamais vu les heures filer. Et toujours pas plus de remplisseur de frigo vide en vue drame minuscule mais drame quand même.

   Devant moi le décor s’énerva tout seul tout d’un coup. Alors qu’il glissait sous moi d’une frustration sourde, il se mit à m’envoyer, semble-t-il pour me punir de mon indifférence, toute une armada de trottoirs déformés de trous de coins cassés chargés à bloc de merdes de chiens glissantes comme un membre vaseliné et aussi puantes qu’une charogne en plein cagnard.

   Je rentrai chez moi sans passer par la case départ tombai sur l’horloge dix heures heures et demi déjà à peu près elle est vraiment pas juste c’te daube c’est pas possible que je me sois traînée aussi longtemps. Plus le frigo vide. Fatiguée très fatiguée sans raison particulière j’ai pas plus pas moins dormi la veille que d’habitude. Super fatiguée pourtant y’a rien de pire fatiguée par le rien faire même quand on le respecte autant que moi. Je m’écroulai sur mon canapé chéri et m’endormis comme un étron à mater un court-métrage paradoxalement très long et très chiant. Vous savez ce genre de sommeil où vous pouvez oublier le malheur des autres presque autant que le vôtre, sans pour autant vous sentir soulagé non non soulagé ça n’existe plus, rien que l’oubli et c’est déjà beaucoup soyons reconnaissants ne soyons pas des monstres d’égoïsme s’il vous plaît. Les feuillets n’avaient pas bougé de sur la table c’était eux que je voulais oublier ne nous cachons pas je vous en supplie. Je ne réussis pas cela va de soit et me réveillai environ deux heures après pas mieux parfumée pas plus malodorante que lorsque je m’étais assoupie.

   Je disais qu’il n’y a rien de pire que d’être fatiguée par le rien faire eh bien je me rétracte. Il n’y a en fait rien de pire que de se réveiller en sursaut aux alentours de minuit, la tête dans le fion à ne plus savoir où on est – et votre identité profonde qui ne manque pourtant pas de vous revenir en pleine gorge – et les oreilles qui vibrent et les commissures explosées pas d’évolution depuis la veille merde je déteste m’endormir il faudrait qu’on m’assomme à la place.

   Le court-métrage était fini depuis bien longtemps et les jingles, les coupures ultra-colorées bruyantes machinales me secouaient maintenant comme un prunier. Désespérance du moment, surmontable, faisons en sorte qu’elle le soit. Surmontable. Et suicidairationnelle cela va de soit. Et donc de crédible il ne restait que l’abnégation lente où je me vautrais poussivement. Une désespérance nourrie au sein de mes multiples échecs défaites et autres renoncements j’ai la furieuse sensation de me répéter et bordel à cul ça fait du bien. De se répéter de radoter de déblatérer de tergiverser je veux dire. Cesse de chasser le naturel il reviendrait te violer au galop . et dieu sait combien le naturel est bien monté. Les maladies la douleur ne se contractent s’apaisent pas elles s’apprivoisent avec plus ou moins de bonheur la vieillesse pareil. Démantèlement parce qu’il faut bien que des mots me viennent à l’esprit quand j’écris dans ce froid putain sinon rien de rien ne sera transmis conservé gardé sauvé sauvegardé.

   Sachant pertinemment que je ne pourrais pas me rendormir de suite je pris sans hésitation un cachet et me laissai bien malgré moi entraîner dans de bâtardes pensées-natures mortes, si vides en comparaison de notre monde où tout déborde de sens bien sûr, si lentes, parce que chacun de nous doit suivre sa cadence. Monde pourri de merde pourquoi faut-il que je n’ai rien d’autre en moi bordel. Avec les jingles et les voix les petites voix susurrées censées être séduisantes moi elles me donnent très vite des envies de massacres de femmes et d’enfants sans survivants. Plus les ronronnements les souffles les « bruits de bouche ». Envies de meurtre avec souffrance. Je hais la voix humaine, bien au-delà de l’idée même de haine, à la télé à la radio même en vrai ; des envies d’égorger de saigner à blanc, d’ouvrir des gorges d’en arracher les cordes vocales la langue les lèvres la face entière les sales gueules dans leur intégralité je les hais je les hais je les hais je vais me mordre je vais sauter je vais me faire du mal il le faut personne d’autre comme volontaire, et puis après tout je suis maso pas sado. Mordre. Arracher. Dépecer. Bouffer avaler sans mâcher. Chuchoter susurrer « bruits de bouche ». Les seuls mots qui justifieraient un génocide.

   Je me surpris à traverser et retraverser le salon de long en large. Et rien à voir avec les cent pas. Cela aurait impliqué une méthode, inconsciemment mise au point au préalable. Mais si j’avais été en montagne il existerait un verbe pour ça arpenter enfin un mot qui me plaît. Mais trop loin de la réalité. Je n’arpentais rien du tout j’écumais je salivais bavais

   mais il serait toujours temps de se ressaisir. Retour de flamme et perte de connaissance ou plutôt

   ça va mieux le fil se détend me dis-je après un temps indéterminé, la télé éteinte je vais partir loin les voix se taisent ou plutôt changent de nature le somnifère fonctionne ça ne fait aucun doute. Et il est très agréable de ne pas se sentir déçue par quoi que ce soit, pour une fois. Et pourtant je sais combien il est mauvais d’utiliser ce genre de médicaments en guise d’antidépresseur express et pourtant ça marche avec moi, et tant pis si je pourrai plus jamais savoir si je suis la seule à contempler ces étranges dandinements de mobilier de rideaux et de couvertures. Ceux qui connaissent comprendront peut-être, la tête lourde et le buste qui vous entraîne d’instinct vers votre matelas, et le drôle de choc qui vous prend quand vous vous penchez un tout petit peu et que tout votre corps bascule et s’écrase avec un grand poum comme dans une BD. Mais vous êtes un peu maso donc et vous vous relevez pour aller vous brosser les dents et vous ne reconnaissez pas l’individu qui se dresse devant vous dans le miroir. Vous le touchez de la tête et non c’est pas moi, c’est pas possible, elle me ressemble un peu mais c’est pas moi. Et comme vous n’en démordrez pas vous vous adossez comme vous pouvez au mur de votre salle de bains et vous contemplez votre reflet qui n’en est pas un. Vous avez l’impression qu’il va vous répondre et vous attendez, vous entendez des voix mais ce ne sont pas la sienne. L’une d’elle vous explique en allemand que c’est dangereux de le regarder dans les yeux trop longtemps parce que le double apparaît et que vous mourrez si vous arrivez à regarder le double se détacher complètement. Vous comprenez sans vous en étonner vous n’avez jamais rien compris aux cours d’allemand au collège et au lycée c’est un des petits drames une vague honte de votre vie et comprenez aussi que ce n’est pas la voix de Jurgen que vous entendez au fait est-ce qu’il est au courant ? de mon niveau je veux dire mais celle de l’héroïne du téléfilm devant lequel vous avez somnolé. Achtung Achtung das ist dangeröse, den Doppelganger zusehen. Vous en perdriez votre latin, avant de vous écrouler une fois de plus, lamentablement bienheureuse, sur votre lit ou sur votre couche, dans l’inquiétude des stries et du double dans le miroir victorieux cette fois, mais ce n’est que partie remise et je ne me réveillerai pas
tant mieux

   Réveil très soudain. Les lendemains qui ne chantent pas, la formule est idéale mais

   Deuxième essai à transformer. Temps écoulé depuis le premier : indéterminé.

   Réveil difficile donc comme d’habitude et litotes en cascades perpendiculaires, puis soudain encore, avec une illumination méconnue je réalisai que mon patron m’avait donné mon lundi. Vous avez certainement déjà eu l’occasion de ressentir ça, la douceur de la glande si je puis dire. De temps en temps il n’y a pas de mal à se laisser prendre, aucun mal à relâcher les muscles voire à s’étirer toujours avec cette incrédulité qui devrait ne jamais dépérir. Le positif s’attardera un moment et vous en profiterez, vous verrez les dépendances s’envoler vous aurez la poitrine ouverte sans saigner, les sons d’où qu’ils viennent vous deviendront cristallins alors ne vous plaignez pas et profitez-en bien c’est un ordre. Je ne me souvenais plus du comment du pourquoi que le gros Matthieu me l’avait donné mon lundi je lui ai rien demandé au porcelet mais ne nous plaignons pas et dormons un peu maintenant que le demi-sommeil de la brave fille a purgé ses nerfs son cerveau de fond en comble elle peut replonger sans amertume sinon amertume aspartamée dans les bras du dieu des camés. Deux fois en deux jours ça fait trop, ma parole. Ne pas abuser des bonnes choses, règle numéro un du stage pour devenir une parfaite psychotique, genre « réussir sa dépression en 10 séances » scotché à une gouttière dégueulasse. Avec essai gratuit.

   Réveil, take three. Je me dis qu’il faudrait peut-être que je vous parle un peu de mon boulot de l’époque. Oh ça sera pas long rassurez-vous j’étais caissière dans un supermarché. Je pense en avoir déjà parlé auparavant ou l’avoir au moins évoqué dans une perte de conscience mais je ne sais je ne me relis pas et je l’ai dit je m’en moque je n’aurais jamais eu la prétention de devenir écrivain. Ce travail me convenait parfaitement sûr qu’il n’y a pas de sot métier, mais même jamais sot un métier sans responsabilités où l’on avait pas à réfléchir restait le meilleur moyen imaginable pour moi et seulement pour moi peut-être de continuer ma petite vie de gosse privilégiée. Le pourquoi du comment est tout simple, je l’admets et j’en suis fière. Se décompliquer l’existence à travers son activité, qu’y a-t-il de plus fondamental. Se décomplexer se renfermer aussi un peu c’est vrai, mais se vider le cerveau et rentrer chez soi évacuée de toutes ses angoisses que pourrait-il y avoir de plus essentiel je croyais avoir déniché la réponse dans une répétitivité des gestes, adoptée volontairement donc mais heureusement oui heureusement les réponses ne vivent jamais vous le savez bien, aujourd’hui mieux que quiconque, vous qui me lisez peut-être, qui me suivez encore je suis impressionnée, avec une certaine attention polie ou désespérée ou les deux de toute façon le bout pourrira de la même façon. Heureusement que les réponses ne vivent pas sinon elles s’exprimeraient et la vérité avec elles et ainsi la vérité révélée la Vie avec ce foutu v majuscule perdrait toute sa valeur quel dommage alors. Ouais vive les réponses mortes et gloire aux métiers non-qualifiés qui vous essorent le cerveau lavé par les médias. Tiens, encore un concept que j’aime bien, l’essorage de cerveau. Mais revenons plutôt à ce fameux métier « d’hôtesse de caisse » que j’avais l’honneur d’exercer merci, j’y suis venue

   après 2 ans passés dans un magasin spécialisé dans l’import de jeux vidéos et de manga et de musique japonaise au sens large du terme à me coltiner des adolescents mal-aimés – litotewoman encore à s’envoyer des fleurs – à l’haleine acétonée ou des gamines avec des pantalons taille basse qui laissent sur leurs ventres nus et gras des marques des plis incongrus sur les traces d’épilation en dessous du nombril. Ne me demandez pas comment j’ai atterri là-dedans je suppose que ça devait me plaire, d’une façon ou d’une autre. J’y ai appris beaucoup de choses mais me suis vite lassée de la clientèle monomaniaque et de mon patron homosexuel pas suffisamment assumé aux épaules poilues comme un paillasson qui me pelotait allègrement en croyant que ça pourrait forcer son inconscient ça vous paraîtra étrange mais je trouvais ça plus pathétique qu’inconvenant. Et il était tellement laid que je me demandais comment une femme ou un homme pourrait bien se sentir attiré par lui. Mais je dois reconnaître qu’il était drôle, et exprès, si si, pas ridicule, à l’inverse de ses clients aussi remplis d’humour qu’un mortier. Mais ne nous attardons pas sur ce sujet pour le moment. Mon métier mon métier il partait du constat amer que même

   dans un heureux élan de conscience genre je n’aurais rien de mieux à faire que tout faire pour continuer sur ma lancée, la chose fondamentale pour moi était de ne surtout pas toucher à l’argent engendré – le mot me paraît juste – par le procès. J’avais en tête l’idée banale de gagner ma vie par moi-même, le comment m’important assez peu tant que je n’avais pas à réfléchir à me stresser, à parler avec des clients trop bavards mais peu acheteurs, à sucer les bites au dessus de moi ou agresser les culs en dessous. Image. Et donc caissière pardon hôtesse de caisse je suis devenue. Les places étaient chères, pour sûr, parce que les prétendantes nombreuses, parfois des garçons, même, alors je sais pas j’ai eu de la chance de plaire au patron – en fait juste directeur du magasin mais ça me plaît de l’appeler de cette façon - beaucoup moins homosexuel et peloteur. Chose qui aurait dû me réjouir si je ne m’avais pas vite remarqué la bouilloire de concupiscence dans laquelle baignaient ses deux yeux petits secs et fermés. En très peu d’efforts ou de gestes ou de paroles ou de signes de sa part j’arrivais à les sentir me déshabiller violemment. Et cela ne m’excitait pas, encore moins que le moins du monde et les mots sont pesés. La chance que j’ai eue je vous le donne en mille c’est qu’il est mort. Peut-être pas comme un demeuré – quoique – mais sûr que Darwin aurait été ravi. La sélection naturelle a probablement dû avoir son rôle à jouer dans l’accident cérébral qui terrassa cet homme de 45 ans en pleine santé. Il adorait la plongée, et en avait eu marre de ne pratiquer qu’en piscine on pourra le comprendre. C’était je crois un pont au printemps il nous avait plus ou moins lâchés pour prendre du bon temps en Corse. Et je n’étais là que depuis deux mois à peine. La chance je vous dis. Fier de ses diplômes il avait emmené avec lui un ami qui venait juste de faire son baptême et ils avaient plongé tous les deux quelque part dans le sud de l’île je sais plus exactement où, et il est trop tard pour que je connaisse la Corse maintenant. Ils avaient loué un petit bateau pour l’occasion. Je vous en parle parce que nous-même dans l’équipe on en a beaucoup parlé à l’époque. Ils ont plongé. Ils ont vu de jolies choses, tu penses, en Corse, des choses qui ont dû les entraîner de plus en plus profond. Ils sont remontés probablement tout excités en négligeant les multiples paliers de décompression. Les circonstances de l’accident n’ont pu être clairement déterminées, mais les médecins ont pensé qu’ils avaient dû mal calculer. Sur le bateau, l’ami s’est très vite senti très mal et s’est évanoui peu de temps après, pour ne plus jamais se réveiller. Mon patron, se rendant compte de leur connerie, a commencé à se voir partir lui aussi. On ne sait où il a trouvé la force de ramener le bateau jusqu’au port mais il y est arrivé, juste avant d’appeler à l’aide et de tomber dans le coma à son tour. Ils sont morts avant la nuit, tous les deux à l’hôpital. Un deuil national a été décrété dans le magasin, mais assez peu suivi vous vous en seriez douté peut-être. Ou peut-être pas vous ne pouviez pas savoir qu’il était très peu apprécié et pas uniquement de moi. Pour sûr on a pas pleuré on s’est juste posé des questions quant à la Vie quant à la Mort, normal. En ce qui me concerne force est de constater la veine assez inavouable que j’ai eue de me voir si vite débarrassée de cet inquiétant plongeur pervers. Je jure que je n’y étais pour rien, je n’ai jamais souhaité sa mort, même quand il me contemplait de haut en bas et de bas en haut en s’attardant sur mes seins mon entrejambes je le voyais à l’autre bout des rayons et ça m’angoissait pas mal. Entre un homo qui vous touche les fesses et un vicieux qui bronche pas mais en pense pas moins, pour moi, y’a pas photo. Je ne saurais dire pourquoi, étant donné mes antécédents. Quoi qu’il en soit je n’ai je le répète jamais voulu sa mort. Pas eu le temps à vrai dire, deux mois à peine que j’étais là, je l’ai dit. Parfois je me demande ce qu’il en serait advenu s’il avait survécu, peu importe son état, handicapé plus ou moins légume – faut pas jouer avec son cerveau – peut-être l’aurais-je pris en pitié. Mais alors que le recul me permet à peine de juger mes semblables disparus, je me pose des questions quant à l’utilité réelle de ce genre de pensées si tant est qu’une pensée quelconque puisse avoir une quelconque utilité, dès qu’on se retrouve à errer dans le froid et la faim et la solitude aussi, avec les multiples blessures que tous ceux-ci t’infligent à l’intérieur de la tête puis à l’intérieur du cœur puis à l’intérieur des poumons. Et donc je n’ai pas eu à me forcer pour ne pas pleurer à l’enterrement. Me demandez pas pourquoi j’y suis allée merci, parce que j’en sais rien. Obligation professionnelle je dirais. Curiosité malsaine aussi, j’avoue. Je voulais juste voir à quoi sa famille ressemblait, et la tronche que l’équipe entière se sentirait obligée de tirer, sans parler de tous les vizirettes qui rêvaient de devenir Ariel à la place d’Ariel, et le plus drôle c’est qu’il s’appelait effectivement Ariel, le patron plongeur obsédé du sexe.

   Alors il y eut là tout le beau petit monde de notre grande et belle entreprise, plus la famille ; mais pas d’amis, trop loin trop tristes les amis, évidemment ; avant 60 ans certains n’aiment pas les enterrements et ne se plaignent pas encore que c’est les seules occasions qu’on a de se voir. J’observai la veuve éplorée, laide et rouge, larmes saillantes et maquillage qui coule, puis les enfants, au nombre de quatre. Les aînés d’abord, des jumeaux, quelques années de moins que moi, vraies gouttes d’eau qui peignaient le portrait craché de leur mère, car tout aussi laids, avec peut-être la puberté prolongée en plus, peut-être certaines déficiences mentales en moins. Le cadet, 13 ou 14 ans, repoussoir adolescent typique, sans les boutons mais avec l’appareil dentaire - je me dis que j’y pas eu droit, moi, quelle chance quel dommage – et quoiqu’on en dise l’air plus gentil plus doux – encore un mot que j’aime pas – et moins faussement concerné que ses grands frères. Il ne devait certainement pas tenir son père en haute estime, mais n’en laissait rien paraître, sinon de temps en temps le froncement d’un sourcil quand on entendait sa mère renifler avec ostentation. Je me souviens m’être dit qu’il avait tout du mec dont on a honte de tomber amoureuse, au collège. Et enfin, la petite dernière, à première vue pas plus de 9 ans, des yeux comme des billes ni sèches ni humides, au-delà de l’inexpression. Elle m’a d’abord fait peur j’avoue, car après un instant je me me suis mise à me reconnaître en elle alors que vous vous en doutez je n’en avais absolument pas envie. Bien plus mignonne que moi au même âge, et pourtant. A la maison mes parents n’avaient que très peu de photos de moi petite mais parfois un seul portrait parle beaucoup plus qu’un matraquage systématique. Et en ce qui me concerne, celle que je fus enfant me revient surtout à travers ces quelques rares clichés.

   Sur l’un d’eux, on nous voit, mon père et moi, assis côte-à-côte sur la banquette d’un petit restaurant de fruits de mer dont je me rappelle avoir apprécié mais mal digéré les gambas. Le grain est plutôt forcé, sombre car nous sommes en terrasse, de nuit. C’est l’été on a chaud et on luit un peu. j’ai froid froid froid froid Je suis toute bronzée, il est très rouge, ça ne le change pas trop de d’habitude. Il a son bras gauche sur mes épaules, un verre de rouge dans la main droite et sourit à moitié, d’une façon que je ne lui ai jamais vraiment connu, en regardant droit dans l’objectif. Moi j’ai 7 ou 8 ans, les coudes sur la table et le menton dans les mains pas très propres à cause des crevettes. Si je souris c’est tellement discret que je le considère involontaire. Comme je considère involontaire le fait que je ne fasse pas vraiment mon âge sur cette photo. Un petit garçon une petite fille ne paraît jamais plus adulte que lorsqu’il elle ne cherche pas à l’être, que ce soit consciemment ou inconsciemment. Ce genre de vérité s’appliquait également à ma petite personne, même si dévier au dernier moment le regard de quelques millimètres de l’objectif peut en soi ne pas sembler mature, mais simplement malchanceux ou parfois anti-photogénique. Sur une autre, de profil je suis avec ma mère, cette fois, encore l’été, l’été de mes 5 ans, allongée à côté d’elle qui me regarde avec des yeux tellement remplis de tendresse, voire d’amour que je n’ai depuis jamais pu trouver le moindre lien entre cette femme sur la photo, cette femme censée être ma mère et celle qui m’a élevée la mère dont je me souviens. Je regarde le ciel, je l’imagine presque à portée de ma main que je tends comme pour montrer quelque chose de bien plus incandescent que le soleil lui-même ; quand on a 5 ans c’est pas difficile, on a les pupilles qui scintillent dès qu’on regarde en l’air. Je suis heureuse, je me souviens. Viendront un peu après les défenestrations, mais je m’égare une fois de plus alors abrégeons

   dans les pupilles donc de la fille de mon patron je reconnus les miennes à son âge, et m’inquiétai. Pour elle avant tout. Je me dis qu’elle trempait déjà dans la souffrance quand d’autres baignent dans l’opulence des papouilles parentales. Nos regards se croisèrent pendant moins de 5 secondes et confirmation en fut faite. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’étais sûre qu’elle avait vécu avec son père exactement ce que j’avais moi-même vécu avec le mien, car dans sa situation à elle, si mon père était mort aussi tôt, et malgré la bienséance, je pense que j’aurais eu beaucoup de mal à contenir ma joie ou mon soulagement, et affiché une mine plus réjouie que ce que les traits tirés de sa petite bouille de gamine laissaient transparaître. Non, ce dont j’étais sûre c’était que malgré son très jeune âge et la mécompréhension naturelle de tous les phénomènes qui s’agitaient autour d’elle, malgré son vague-à-l’âme et ses questionnements d’enfant qui la taraudaient assez pour que cela se voit dans ses traits, inexpressifs à première vue comme je l’ai dit, elle hurlait intérieurement contre l’ensemble de son monde et de ses ressentiments qu’elle gardait coincés bouclés cadenassés noyés en elle, plus ou moins comme chacun d’entre nous à différentes périodes de notre vie. Loin de moi l’idée de faire dans la surinterprétation pédopsychologique, mais Océane – c’était son nom - n’aurait pas pu me la faire, à moi, fille de monstres et monstre moi-même, en constante expansion, toujours à la recherche de nouvelles ignominies sur lesquelles pleurer m’apitoyer comme une irrécupérable loque humaine. Océane, oui, un nom très laid pour une si jolie petite fille toute pleine de malheurs à évacuer déballer crier murer, et d’amour à attendre à jamais ; après 7 ans c’est superflu un être humain doit être aimé sans relâche dès ses première secondes jusqu’à l’âge de raison ; le reste n’est que bonus, croyez-en mon expérience, je pense être encore en vie à cause de l’amour que ma mère a dû me vouer petite, peut-être même avant ma naissance. Quelle poisse. Oui, le reste n’est que bonus, l’amour ne nourrit pas, ne libère pas non plus sinon de façon éphémère, et surtout il n’a jamais sauvé ou changé personne.

   Pardon pour la nouvelle parenthèse mais je ne pouvais pas blairer les artistes, ou autres, qui s’évertuaient à nous convaincre du contraire, style l’amour c’est grand, l’amour c’est beau, l’amour c’est universel. Une soirée, le temps d’un orgasme ou pendant 3 ans peut-être, mais l’amour avant tout, ça fait mal, ça perturbe je m’égare tant pis une fois de plus tant pis ça empêche de dormir, parfois ça aide à se lever c’est vrai, mais c’est pour ensuite mieux vous assommer comme un vulgaire canard avant décapitation, l’amour – une règle : jamais de majuscule – c’est la tromperie, c’est le déséquilibre perpétuel, le sens unique infini, l’insatisfaction constante, les prépuces puants mélangés aux marivaudages archaïques, les godemichets sales posés sur des piles de bouquins vantant vendant l’égotisme comme seul salut, oui, l’amour c’est l’une des plus vieilles arnaques de la Vie avant la Vie elle-même, et j’emmerde les optimistes. L’amour c’est le plus vieux moyen que l’homo sapiens a trouvé pour se détruire moralement - vive les aphorismes à deux balles - sans parler de toutes les MST qui viendront étayer ma thèse. Destruction morale, destruction physique, mort, décomposition placez l’acte sexuel où vous voulez dans la chronologie cela ne choquera plus personne je pense. Et oubliez Jürgen pour l’instant, il est complètement hors-sujet.

   Océane donc, Océane seule était sincèrement bien à plaindre, au milieu de ce déballage grotesque d’obséquieuses condoléances. Elle observait avec attention et détachement le défilé ininterrompu d’inconnus venus pleurer dans les bras de sa mère de plus en plus rouge de plus en plus laide. De temps en temps l’un de ces inconnus - souvent une femme – en profitait pour lui caresser les cheveux, la joue ou le menton en lui disant qu’elle était une grande fille qu’elle était courageuse, et alors elle la/le regardait droit dans les yeux et le/la gratifiait en retour de ces bonnes paroles originales d’un masque impassible, effrayant pour qui ne comprend pas qu’une enfant puisse ne pas être touchée par la mort de son père, voire soulagée, heureuse. Soulagée heureuse mais déjà consciente de ce qui se fait se dit et de ce qui ne se fait pas ne se dit pas. La primauté du silence indifférent sur le mensonge et l’hypocrisie. Elle se contentait de tenir la main de son grand frère et de laisser passer à travers les grandes billes vives mais déjà abîmées qui lui servaient d’yeux le pire de la bassesse humaine dont elle aurait nourri plus tard sa haine des adultes, si elle n’avait pas décidé dans sa petite tête bien faite mais inachevée d’y mettre un terme une pause prématurément un frein. Je ne pouvais bien sûr pas savoir cela lorsque d’instinct je me dirigeai vers elle et sa famille.


(Merci encore pour votre fidélité et votre attention, vous qui lisez depuis le début, ou qui venez d'arriver. Je me permets d'intervenir parce que je me suis rendu compte que lors des premières mises en ligne, les lignes que je voulais voir raturées ne l'étaient pas, rendant la compréhension encore plus difficle qu'elle ne l'est déjà, parfois. C'est à la fois la faute de "Pages" et la mienne. Je vous présente mes excuses. En espérant que vous ne m'en tiendrez pas rigueur, je vous dis à la semaine prochaine pour la suite des aventures de notre héroïne.)
Par injektileur - Publié dans : nous sommes des monstres - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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Mardi 8 décembre 2009 2 08 /12 /2009 02:19
edit 15/12/09: correction de ratures oubliées sur certaines phrases
(résumé de situation: l'héroïne vient d'entrer au "Chien Qui Bande")


et ne fus pas déçue. Autant la façade n’avait rien de particulier sinon le nom bien en évidence – mais en même temps, je doute qu’il eût été de très bon goût de mettre par exemple une statue de caniche ou de saint-bernard en érection à côté de la porte – autant l’intérieur possédait une âme indescriptible qui vous prenait dans l’instant, rococo kitsch ou kitsch rococo assumé d’une époque pour le moins incertaine, bordélique mais propre, colorée à l’extrême, ridicule et pourtant touchante. Rococo ou kitsch ne sont d’ailleurs peut-être pas les meilleurs qualificatifs, car nombre d’éléments du décor ne correspondait pas à ces très strictes appellations. Comme l’énorme – et le mot reste faible – boule toute ronde de – fausse - fourrure rose posée – suspendue ? - juste à côté du comptoir dont la taille en faisait la chose qu’on pouvait pas louper en entrant, et qui ne semblait qu’attendre qu’on se jette dessus pour la caresser, tout en ayant l’air d’avoir déjà pas mal souffert des sauts et des multiples cajoleries de la clientèle. En oubliant deux secondes la boule, qui m’a traumatisée à vie je l’avoue, je dirais que c’était le mélange voire le choc entre des influences (trop) diverses qui pouvait passer pour ringard, mais ringardise volontaire, donc « kitsch », au sens le plus basique du terme, sans vouloir entrer dans les détails. En guise de comparaison rapide, imaginez une armoire normande au beau milieu d’un monastère tibétain ou d’un igloo et vous aurez à peu près saisi ce que j’essaye tant bien que mal de situer en quelques mots. En gros donc je dirais qu’il était impossible que ce vivier laisse indifférent et qu’en ce qui me concernait, en complète contradiction avec mes goûts d’habitude plutôt sobres, je me sentais bien « Au Chien qui Bande ». La musique était cela va de soi à l’image de tout le reste, ultra-variée à la limite du n’importe quoi. À mon entrée je crus reconnaître la fin d’un concerto brandebourgeois de Bach, auquel succédèrent d’impressionnants breaks de batterie et des hurlements que j’identifiais comme ceux de Dillinger Escape Plan (sic, pour tous ceux qui connaissent) pour ensuite partir sur le fameux thème principal de ce film d’animation, Ghost in the Shell. La transition n’est pas mauvaise et vous verrez pourquoi bientôt. Entretemps je m’étais assise dans un coin tranquille – il y avait une douzaine de clients, tous de mon âge - sur un des poufs disponibles, car il y avait le choix entre des fauteuils au style allant de Louis XV jusqu’aux années 60-7O et donc des poufs rétro-futuristes assez craquants dans l’un desquels je m’enfonçai sans hésiter, avec un soupir comblé, adossée au mur moelleux d’un moelleux inédit pour moi, en attendant qu’on vienne me servir. Et c’est à ce moment que les vocalises Shintô fondirent doucement dans l’ambiance pour laisser apparaître quelqu’un qui allait jouer un très grand rôle dans ma vie.

   La première impression qu’elle me donna quand je la vis arriver me fait aujourd’hui honte. Je la trouvai « moche ». Je regardais depuis longtemps beaucoup de films asiatiques et elle n’avait selon moi rien à voir avec les beautés chinoises ou coréennes sur lesquelles fantasmaient certaines de mes connaissances. Très pâle, mais d’une pâleur plus maladive qu’élégante ; grande, à vue de nez presque ma taille, mais cela lui donnait un air un peu dégingandé voire maladroit ; et un sourire franc qui aurait pu être mignon si les dents étaient un peu plus droites. En plus de ça sa tenue banale s’accordait mal avec le reste. Si vous saviez comme je m’en veux depuis, j’avais rien compris. Je lui en ai jamais parlé après, je pensais que c’était inutile. Car ma deuxième impression qu’elle me transmit quand elle s’approcha de moi pour prendre ma commande me fait aujourd’hui monter les larmes aux yeux. Je réalisai soudain qu’elle sentait extraordinairement bon, d’un parfum qui volait bien au-dessus de tout le reste, que ce soit dans la salle ou dans la ville, un parfum naturel qu’elle dégageait tout autour d’elle sans le savoir. Malgré la chaleur et la fatigue qu’impliquait son métier, elle était impeccable, habillée de façon trop commune, mais impeccable. Je l’en admirai presque, quand elle me salua poliment – bonjour mademoiselle, vous êtes bien installée ? pardonnez-moi pour l’attente, voilà la carte… c’est beaucoup de nos jours - puis me demanda de sa jolie voix un peu enrouée et plus grave que ce à quoi je m’attendais ce qui me ferait plaisir. Je notai de suite un petit accent dont je ne parvins pas à déterminer la provenance.
 « Mmm… Je sais pas vraiment. Je sais même pas si j’ai très envie d’alcool… Vous avez un cocktail maison ? » questionné-je, les yeux rivés sur la carte poilue (drôle de sensation, une carte poilue, croyez-moi), avant de les lever sur elle, gentiment perplexe.
 « Euh, en fait, pas vraiment, ça change tous les jours, ici… à chaque fois, même… » répond-elle.
 « Ah bon ? Comment ça ? »
 « En fait, le patron, c’est un… artiste, il n’aime… pas les conventions. » continue-t-elle, cherchant un peu ses mots.
 « Je vois… en même temps, vu l’endroit, c’est pas étonnant ! »
 « Exactement ! »
 « Bon, euh… en fait je préférerais un chocolat chaud, pour l’instant, je peux ? » fais-je en souriant.
 « Bien sûr, pas de problème, vous êtes libre ! Il est très bon, en plus, vous verrez, tellement que le patron refuse de donner le nom de son fournisseur… » explique-t-elle en souriant en retour, la main devant la bouche.
 « Ah oui ? »
 « Je vous jure ! Il faut pas… croire qu’on boit que de l’alcool, ici, vous savez… On sait… varier les plaisirs. »
 « Comme pour la musique et la déco, alors… » ajouté-je.
 « Exactement ! Vous comprenez vite, mademoiselle ! » rit-elle. 
 « Bon, ben je vais prendre un chocolat chaud, alors, s’il vous plaît, et merci je vais prendre aussi le reste comme un compliment. »
 « Je vous apporte ça tout de suite, et le reste était… bien un compliment. » conclut-elle avec gentillesse.

   Dans la vie il est de ces rencontres que j’aurais voulu étirer dilater – jamais aimé ce mot, pourtant – allonger ou prolonger faire régner je me remémore les impossibilités qui gouvernaient nos existences

   Elle s’inclina légèrement sans se départir de son sourire et se rendit au bar où un homme que j’identifiais comme le patron était en train de discuter avec un couple de clients. Il avait une quarantaine d’années, assez mince, l’air plutôt bien conservé pour un gérant de bar, et était vêtu d’un smoking pour ainsi dire passé qui lui donnait une allure un peu désuète, voire démodée, mais surtout très drôle. Entre deux rires il prenait le temps de choisir et de lancer les disques lui-même. Il mit les Marquises de Jacques Brel puis se pencha sur ma serveuse en train de préparer mon chocolat, sûrement pour lui dire quelque chose d’amusant, parce qu’elle rit une fois de plus, toujours en se mettant la main devant la bouche, comme par réflexe, puis revint m’apporter ma tasse sur ce qui me sembla de loin être un plateau à fromage, et qui de près s’avéra bien être un plateau à fromage. Propre, bien entendu – était-ce si évident ? - et débarrassé de sa cloche. Elle s’inclina – voilà votre chocolat, mademoiselle -  me le posa doucement avec l’addition sur la table recouverte au bord d’un duvet synthétique bizarre mais très doux au toucher que je m’étais mise à caresser sans m’en rendre compte. Je la remerciai avec un grand sourire, déjà conquise. Elle s’en retourna vers le bar, et alors que je commençai à siroter mon chocolat chaud – délicieux mais cela ne m’étonna pas outre mesure – et à observer ma tasse avec attention – je me demandai un instant si ce drôle d’objet orange et vert, boursouflé et cabossé, ne venait pas d’Amérique du Sud - je me rendis compte qu’il y avait une foule de question que j’aurais voulu lui poser mais que j’étais pour le moins peu sûre d’avoir le « courage » de lui poser. Le lieu s’y prêtait, pourtant, il le méritait. Trop d’ailleurs, peut-être, on devait trop leur poser de questions sur la déco, la musique, les sources d’inspiration qu’ils ont clairement asséchées pour mettre en forme ce joyeux bazar, ça devait finir par les ennuyer, et puis elle de son côté n’y était probablement pas pour grand chose. Il n’empêche que je n’avais pas envie d’en rester là. Le Grand Jacques se tut et fut remplacé par Chet Baker, je crois, sans confirmer parce que je ne m’y connais pas vraiment en jazz.

   Dans la vie il est de ces heures qu’on regrette qui nous poursuivent j’avais tellement peur d’oublier et pourtant Jürgen n’existerait déjà plus ?

   Lorsque j’eus fini mon chocolat se posa une fois de plus la question envers laquelle j’ai déjà expliqué que je cultivais une haine sincère : que faire ? Cela m’aurait d’ailleurs amusée que le patron nous passe la chanson de Bécaud. Bien entendu – mais était-ce si évident ? - il n’en fit rien. Après Chet Baker il sembla hésiter un petit instant et se décida pour les Beatles et leur I am the walrus juste avant que le silence ne tombe, comme il aurait attrapé une bouée de sauvetage. Et c’est d’ailleurs bien la raison pour laquelle je n’aimais pas trop les Beatles. Au fil des décennies c’est précisement ce qu’ils étaient devenus : une bouée de secours pour les musiciens et les programmateurs en manque d’inspiration. Et puis je supportais plus Paul McCartney. En dépit de cela, je n’avais aucune raison d’en vouloir au patron, ou d’être déçue, car il serait de mauvaise foi de dire qu’I am the walrus n’est plus une chanson agréable à écouter, déjà parce que c’est loin d’être celle qu’on entendais le plus à la radio à l’époque, ensuite parce qu’elle est bruyante, et que personnellement, je reste fondamentalement assez « bruitiste » dans mes goûts musicaux. Je n’en ai pas honte mais ne le crie pas sur tous les toits non plus.

   Dans la vie il est de ces décisions douloureuses mais mûrement réfléchies on se dit je me dis que je qu’on ferait mieux de tout abandonner parce qu’on parce que je réalise que l’oubli est au-delà de l’idée même de merde des fois, c’est juste que je sais plus qui je suis pour qui et pourquoi j’écris
avec un essai ordurier comme unique commanditaire influence à cause de ces quelques pages pourries puantes d’un orgueil frustré et la furieuse sensation de rage dégoût gerbe il faut écrire comme tu gerbes après tu jartes tu vires brûles l’essentiel plus le superflu qui va avec qui nous envahit quand on se dit que le fil à couper le beurre après tout c’est pas si mal pensé

   J’attendis un moment sans rien faire puis me dis que si je devais tenter une approche je ferais mieux de me bouger et d’aller payer directement au comptoir. M’exécutai avec le plus d’assurance possible tandis que la chanson finissait, et que mon occasion se préparait à se présenter plus tôt que prévu. M’approchai donc et entendis le patron lancer à la serveuse « Tiens, tu vas me dire ce que c’est, ça » au moment de lancer la lecture du CD qu’il venait de mettre dans le lecteur en prenant soin d’en dissimuler la jaquette aux yeux de son employée. Résonnèrent alors doucement les accords d’une étrange musique de chambre que je me souvenais avoir déjà entendue plusieurs fois, sans pour autant réussir à me rappeler dans l’instant ce dont il s’agissait exactement. Problème fréquent chez moi et de fait très irritant, je suis assez perfectionniste en matière de mémoire musicale. Et la serveuse dont je voulais devenir l’amie – il paraît que la franchise paye, en écriture – semblait encore plus perplexe que moi.
 « Alors, tu connais ? Euh… je crois pas, enfin, je suis pas sûre… Ha haa, tu sèches, donc ! Euh je sais pas ce que ça veut… dire mais on va dire que oui, je… saiche complètement ! Je t’ai déjà dit que t’écoutes pas assez de classique, ma belle ! C’est pas si compliqué que ça en plus ! - la rappelle-t-il à l’ordre d’un ton gentiment ironique – Et vous, mademoiselle, vous savez de qui c’est ? – me demande-t-il en se tournant presque brusquement de mon côté – En fait je suis en train d’essayer de m’en souvenir – réponds-je avec un sourire crispé par son envie d’être détendu sans se montrer surpris – Hé hé vous voulez un indice ? Oh, vous êtes méchant, vous m’en donnez jamais, à moi ! – proteste faussement la serveuse avant de se tourner vers moi à son tour – Allez- y, c’est une vraie faveur qu’il vous fait ! Non merci, c’est gentil, mais laissez-moi réfléchir deux secondes, je pense que je peux trouver seule, je suis à fond, là – réponds-je en riant. Ils me fixent tous les deux avec des yeux ronds – Comment ? Mais en voilà une petite prétentieuse ! – plaisante le patron, suivi par l’approbation amusée de la jeune femme – Vous avez pas intérêt à vous tromper si vous ne voulez pas vous ridiculiser ! Puisque je vous dis que je sais ce que c’est, monsieur ! Laissez-moi deux secondes… » Ils avaient beau plaisanter, j’avais beau en rajouter, je comptais bien m’en sortir avec les honneurs. Je fouillai méthodiquement dans ma mémoire l’ensemble de la musique de chambre que j’avais écouté. Déjà il s’agissait du XXème siècle, sans aucun doute, car la combinaison des instruments n’était pas vraiment celle d’une pièce classique.
 « Y’a un piano, un violon, une… clarinette, c’est ça ? Je croyais que vous vouliez pas d’indice ! - ricane le patron – C’est vrai, c’est vrai, mais je demande pas d’indice, juste une petite confirmation… Laissez tomber, vous allez voir ce que vous allez voir. Avec un alto… non, avec un… violoncelle super aigu ! C’est ça, je me souviens, c’est… raah ce compositeur français qui a été déporté en Sibérie… Je connais l’histoire, bon sang de bonsoir, c’est ça, c’est cette pièce a été écrite dans un goulag, c’est… - Silence concentré, un peu agacé, aussi. Les deux autres sont suspendus à mes lèvres. Puis délivrance joyeuse – Ca y est ! Messiaen ! C’est le « Quatuor pour la fin du Temps » ! Je me trompe ? »

   Je ne sais ce qu’il serait advenu de mon été si je n’avais pas trouvé la bonne réponse. En tout cas, tout cela a fait son petit effet. J’étais je l’avoue assez contente de moi. Hé bé, bravo ! Je pensais pas que vous connaitriez vraiment, siffla le patron, assez admiratif. Les jeunes ne connaissent plus le classique, de nos jours... Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? je vous l’offre ! Oh merci, c’est pas la peine ! Allez, faites pas votre timide, un petit whisky, ça vous dit ? Euh… si vous le proposez si gentiment… Sec ? Oui, merci, avec des glaçons. Il me le versa dans l’instant puis je vous laisse entre filles j’ai des clients qui me demandent, Miki, c’est assez calme ce soir, tu pourras partir en avance si tu veux, je me débrouillerai avec Liam. Merci, patron, mais j’ai rien de particulier à… faire et puis… euh je crois que je vais rester encore un moment. Entendu, tu fais comme tu le sens et il rejoignit les deux clients assis à l’autre bout du comptoir. Ainsi me retrouvai-je plus ou moins seule avec la jeune femme.
 « Tu t’appelles Miki, alors, c’est ça ? C’est super mignon, comme prénom. »
 « Merci, je l’aime bien aussi. » elle tire un paquet de cigarettes de la poche de sa chemisette, l’ouvre et en porte une à sa bouche.
 « C’est… japonais, non ? » tenté-je, pas tout à faire sûre de moi. Son sourire me rassura immédiatement.
 « Avec le patron, tu es la première dans cette ville à ne pas t’être trompée. Ca… fait plaisir, on peut dire. » fait-elle en allumant, économe de mots, visiblement pour ne pas se tromper elle-même en français.
 « C’est parce que je connais pas mal les jeux vidéo et les manga. Tu connais Marmalade Boy ? Non ? En tout cas, t’as le même prénom que l’héroïne. » expliqué-je en plaisantant. Elle éclate de rire, une main devant la bouche, et la cigarette dans l’autre.
 « Tout… s’explique, alors. Tu fumes, au fait ? »
 « Non merci. Et tu viens d’où, exactement ? » continue-je
 « Euh, du Japon… ? » répond-elle, l’air de ne pas avoir compris le sens de ma question.
 « Ca j’avais compris, ce que je te demande c’est d’où tu viens au Japon, de quelle ville ? » elle me regarde dans les yeux, un peu interloquée, puis sourit.
 « Tu es… très curieuse, comme fille, tu sais… » observe-t-elle.
 « Bah, c’est la question qu’on se pose immanquablement, entre Français, quand on se rencontre à l’étranger, alors je suppose que les Japonais font pareil entre eux… » expliqué-je.
 « Tu es gentille et... tu as raison. Si tu allais au Japon je... suppose qu’on te poserai vite... la même question. Moi, mon père est originaire de Kyoto et ma mère de Hiroshima, où je suis… née mais ils ont déménagé juste après ma… naissance pour aller s’installer à Sendai. Et donc c’est… à Sendai que j’ai passé mon enfance, et… mon adolescence. »
 « Sendai… » répété-je, perplexe.
 « Tu as… jamais vu ce nom dans un manga ? »
 « Ben, en fait, non… » dis-je. Elle rit à nouveau en me voyant gênée, toujours la main devant la bouche.
 « C’est pas grave, t’en… fais pas ! C’est à environ 200 kilomètres au nord de Tokyo. »
 « Et y’a combien d’habitants ? »
 « 1 million, à peu près… »
 « Ah, quand même… » lâchai-je, surprise. Miki rit de plus belle, sans pouvoir cette fois se cacher parce qu’elle se brûlerait la main avec la cigarette sur laquelle elle est en train de tirer avec une certaine avidité.
 « Eh oui, par… rapport à ici, ça… fait beaucoup, mais là-bas, c’est plutôt une ville… moyenne. »
 « C’est vrai, on se rend pas bien compte. Et euh… désolée de t’embêter avec mes questions, mais ça fait combien de temps que tu vis ici ? »
 « Ici ? Euh, un peu plus de 3 ans maintenant – réfléchit-elle avant d’ajouter – mais j’ai aussi… vécu 5 ans à Rennes. »
 « 8 ans en tout que t’es partie, donc, c’est pour ça que tu parles aussi bien. »
 « Merci, je fais des… efforts tous les jours depuis mon arrivée mais… il y a toujours des choses, des expressions ou des mots qui… m’échappent. C’est comme mon accent, j’arrive pas à m’en… débarrasser. » explique-t-elle
 « C’est rien, tu sais, ton accent il est très faible, ça te donne du charme, je trouve. »
 « Merci, t’es vraiment gentille. Mon copain il se feut… se fout de moi, alors quelque…fois j’en ai marre, tu comprends ? »
 « Je comprends. » réponds-je laconiquement sans savoir si elle tient à ce qu’on poursuive sur le sujet. S’ensuit un court silence de réflexion partagée.
 « Et toi, tu as quelqu’un? » me demande-t-elle soudain.
 « Non… » fais-je, cherchant à éluder.
 « Pourtant, tu as fait l’ameur la nuit dernière. » dit-elle d’un ton neutre à la limite du hiératique. J’avale mon whisky de travers et tousse bruyamment.
 « Hein ? Mais… mais… »
 « Pourquoi t’es gênée ? » demande-t-elle, calme, jouant la naïve.
 « Je suis pas… gênée, mais… comment tu sais ? »
 « Je sais. C’est tout. »
 « Comment ça c’est tout ?! »
 « Ban oui… c’est tout. Tu as… baisé, pardon, fait l’a...mour toute la nuit mais tu dis que tu n’as pas de copain. Ne t’inquiète pas, je… juge pas, je… constate - explique-t-elle en souriant, toute franchise en dehors – tu m’en veux pas, j’espère. » finit-elle, sincère donc, à attendre ma réaction.
 « Non, du tout – c’est vrai, je suis trop surprise et curieuse pour ça – c’est juste que je demande comment tu sais. »
 « Je te raconterai plus tard, peut-être » malicieuse
 « Et si je veux savoir maintenant ? » déterminée
 « Eh bien tant… pis pour toi ! » incorruptible

   Alors voilà ce que c’est qu’une rencontre inattendue sans aucun doute elle m’intriguait et il est possible que mon écriture ne parvienne à retranscrire mes impressions. J’abrège je coupe j’élague j’élude toujours avec constance descriptions réduites aux strict minimum minimum à balancer avec le reste car dans la vie il est malgré tout de ces rencontres salvatrices que rien ne remplace et ne jamais chercher la beauté du geste la beauté du ton ou la classe ou l’éloquence ou l’attention

   Miki m’intriguait. C’est le moins que je puisse écrire ici. Elle m’intéressait. Une Japonaise atterrie dans notre ville il y a 3 ans pour des raisons que j’ignorais encore, qui travaillait dans un bar qui s’appelait « Au Chien Qui Bande » - avec les majuscules - et savait que j’avais fait l’amour la nuit d’avant. Avec cela je le répète même si c’est un peu embarrassant, qui sentait extraordinairement bon, malgré les effluves de cigarette, et j’ajouterais, les vapeurs d’alcool si ça sonnait pas si zolien. C’était impressionnant. Elle volait très haut au-dessus de nous. Je trouvais cela suffisant pour m’auto-légitimer le fait de vouloir en savoir plus sur elle. Malheureusement les questions originales ou intelligentes ne poussent pas sur les arbres. Ce qui ne m’empêcha pourtant pas d’insister, après une bonne minute de silence réflexif, qui me rappela Sylvain puis surtout Jürgen.
 « Et tu travailles ici depuis longtemps ? » tenace mais digne
 « Depuis que je suis arrivée, en fait… » songeuse
 « Tu te plais, ici, alors… » inutile
 « Effectivement – articule-t-elle avec élégance – le patron est un ange, comparés à d’autres, alors je ne vois pas de raison de… changer pour l’instant. »
 « C’est sûr » un peu envieuse
 « … » patiente
 « Tu veux pas me dire, alors ? » fixette
 « Te dire quoi ? » souriante les yeux ailleurs
 « Allez, arrête de te moquer de moi, tu sais bien ! »
 « Non je sais plus… » franche ses yeux revenus dans les miens
 « C’était à propos d’hier soir ! »
 « Hier soir… » concentrée
 « … »
 « Ah oui, tu voux savoir… comment je sais que tu as fait… l’amour plein de fois… c’est ça ? »
 « Disons que ça m’intéresse » convaincue
 « Pourquoi ? »
 « Pourquoi ?!? »
 « Oui, pourquoi, je veux dire, ça… t’apportera quoi de savoir ? »
 « Euh… J’en sais rien, en fait. » prise au dépourvu
 « Alors, tu vois bien… » gagnante
 « Mais c’est quand même ma vie privée ! » inattaquable
 « C’est vrai c’est vrai… mais je t’ai dit de ne pas t’en faire je suis… une tombe » amusée par l’expression
 « Je m’en fiche que tu sois une tombe ! Je veux savoir, j’insiste ! Je veux dire que si tu voulais pas que je te prenne la tête avec ça, t’aurais mieux fait de ne pas évoquer le sujet ! » imparable
 « C’est vrai j’ai eu tort, je me suis… laissée aller parce que tu es sympa – pause pour écraser la cigarette – bon, tu me laisseras jamais tranquille alors je vais… t’expliquer rapidement… ça te va ? »
 « Oui, merci je savais que ça paye toujours d’insister ! » satisfaite
 « Bon comment… dire je crois que j’ai… non… je ne vais pas… commencer par là… - elle réfléchit – Je pense, je suppose que tu… sais que chaque être… humain possède sa propre… odeur originelle, oui, eh bien quand un être humain a des… rapports sexuels, cette odeur originelle est… perturbée par… celle du partenaire. Ou plutôt, elle… change pour… teujeurs, comme une… empreinte pas… fixe. Et cette empreinte est… forte plus les rapports sont… récents et… nombreux. »
 « Et tu peux sentir cette empreinte ? » interloquée
 « Si on veut, mais je viens de le dire, c’est surtout les rapports… récents, les derniers rapports, que j’arrive… à percevoir le mieux. Et dans ton cas, là, c’était… évident. En gros… j’ai juste un très bon… odorat, finalement. Voilà, tu sais… maintenant, t’es contente ? J’en avais jamais parlé avant en français, c’est gênant, en fait… » conclut-elle, toujours avec le sourire.
 « Attends, continue, c’est trop intéressant, ton truc ! Tu veux dire que tu connais la vie intime des gens juste en les approchant, avec les phéromones ? »
 « Euh… pas tout à fait, quand même, et ça n’a… rien à voir avec les phéromones. Tu veux pas qu’on change de sujet ? Pourquoi je te… raconterai ça, à toi que je connais que… depuis quelques minutes ? » franche
 « Mais parce que je suis une tombe aussi, et que ton histoire me passionne !  Et pis si tu m’en as parlé, à moi, une étrangère, comme ça de but en blanc - elle rit à l’expression - c’est que t’en avais besoin, non ? Tu connais Woody Allen ? J’aime pas trop, mais je me rappelle que dans un de ses films, il construisait une machine pour capter les énergies orgasmiques de toute l’humanité… Je trouvais ça assez drôle, mais là, oui, je te le dis, ton histoire à toi me passionne » ris-je
 « Ca te… passionne ? »
 « Oui, y’a un potentiel énorme, c’est un vrai scénario de film, je trouve ! Plus sérieusement, j’imagine que t’es pas ce genre de fille, mais tu sais que tu pourrais faire fortune ? Imagine que des gens te demande « d’enquêter » sur n’importe qui… Evidemment ça sort un peu du rationnel, mais… »
 « J’ai pas envie de faire fortune, et puis je connais les hommes. On me harcèlerait, ou alors je deviendrais complètement seule, parce que les gens auraient trop peur de moi et de ce que je pourrais apprendre sur eux... Je me demande vraiment pourquoi je te parle de ça, j’aurais pas dû. Tu dois être assez spéciale, sûrement… Mais spéciale ou pas, s’il te plaît, garde-le pour toi, je… refuse de devenir une… attraction de foire… » très sérieuse presque triste
 « C’est vrai… pardon, c’est évident que ta vie deviendrait un enfer, comme les télépathes. Tu peux me faire confiance, je te jure que je le garderai pour moi, je n’en parlerai à personne. »
 « Tu sais, en général, je ne fais pas confiance aux inconnus… » claire
 « Ca tombe bien, parce que depuis que tu m’as servie, je pense qu’à devenir ton amie… » sourire franc, aidé par le whisky
 « Mon… amie ?? » estomaquée
 « Ben, oui… ton amie »
 « Euh, ça se décide pas comme ça, non ? Je veux dire t’aurais pas déjà un peu trop bu ? » incrédule
 « Non, j’ai pas trop bu. C’est juste que t’as été franche avec moi, alors faut que je sois franche avec toi. Je veux devenir ton amie. Tu m’intéresses. Tu m’amuses. T’as l’air gentille. Et tes capacités, c’est juste ce qui confirme que t’es vraiment pas quelqu’un comme les autres… »
 « Des fois, tu sais je crois que j’aimerais bien… être comme les autres. » mélancolique
 « Désolée, c’est pas ce que je voulais dire… »
 « C’est rien, c’est pas de ta faute. »

   Le quatuor continue de tourner. La discussion a pris un tour étrange, avant notre silence un de plus le même qu’avec Jürgen ? tour étrange où l’on aura tendance à s’enfermer dès qu’on cherche à sortir des sentiers rebattus et pourtant pourtant dans la vie il est de ces dialogues insignifiants et parfaitement sensés qui vous amènent à vous interroger sur les différentes façons que vous avez eu de vous enfermer dans vos convictions misanthropes dans les répétitions quotidiennes des mêmes gestes des mêmes ulcères face à la décrépitude pourquoi s’enfermer parce que petite survivance pourquoi déblatérer parce besoin pourquoi l’attirance parce qu’exception.

   Je repris la parole après un moment. Cela me sembla encore moins essentiel que le reste, et pourtant. Je me mis à parler du Rien, à poser des questions sur le Tout, à m’interroger sur les vides. Miki acquiesçait, répondait patiemment en fumant ses cigarettes. Elle sentait bon malgré cela, je n’osais lui faire la remarque. Plusieurs fois elle se leva. Pour aller aux toilettes, pour servir les quelques clients qui entraient. Le patron lui jetait de temps en temps des regards un peu étonnés, et continuait à lancer des disques. Janis Joplin, Liszt, Cypress Hill, Cure, Mozart, Purcell, les Doors, Thelonious Monk, le Wu Tang Clan, Jeff Buckley ; le temps passa sans protester. Un couple de clients entra apparemment un peu perdu. Lui, la trentaine passée, très beau, très bien habillé, mais vaniteux et froid comme de l’azote liquide. Elle, le même âge, moins belle, mais plus « électrique » comme dirait l’autre et plus humaine, très bien habillée aussi, robe blanche assez décolletée - seins magnifiques - en soie très simple mais classe, sans manches, avec dessus une petite veste en cuir rouge foncé que je lui aurais bien piqué, plus les chaussures et le sac assorti. On aurait dit qu’elle avait fait un effort pour le dimanche, comme autrefois les jours de messe, sans que cela ne fasse trop voyant. En gros sa tenue me plaisait.

 « Dis, tu pourrais me faire une démonstration ? » lui demandé-je soudain
 « Une… démonstration ?? » incompréhension
 « Oui, une démonstration. Tu vois le couple assis là-bas ? Tu pourrais aller les servir et revenir me dire ce que tu as senti ? »
 « J’ai pas très envie… » résignée d’avance
 « Roooh allez je veux une autre preuve, moi ! » tenace toujours
 « J’aurais pas… dû t’en parler. » confesse-t-elle en souriant à nouveau
 « Te fais pas prier ! »
 « Tu voux que j’y aille ? J’ai fini mon service maintenant, tu sais… »
 « Alors pourquoi tu restes ? »
 « … »
 « Tu vois ? Tu meurs d’envie d’en parler, c’est trop évident ! »
 « Shi tu le dis… » résignée définitivement

   Après hésitations elle se leva et alla prendre la commande du couple. Je la voyais leur sourire, mais pas de la même manière qu’elle me souriait, à moi, eux ne souriant que par résidus. Elle s’attarda peu à leur table, puis revint vers moi, visage relâché. Sans déranger le patron ni m’adresser la parole elle versa deux pressions dans deux verres et repartit de suite les porter aux tires-la-tronche. Je la revoyais leur sourire, puis se retourner vers moi, concentrée relâchée, pensive et se rasseoir à mes côtés, retirer du paquet et rallumer une nouvelle cigarette.

 « Alors ? »
 « … »
 « … ? »
 « Leur situation semble assez… compliquée. »
 « Comment ça, compliquée ? »
 « Il y beaucoup de choses qui se mélangent chez eux, plus ou moins… anciennes. Rien d’étonnant à ce qu’ils… fassent la gueule. »
 « C’est vrai qu’ils ont pas trop l’air jouasse… » fais-je, compatissante.
 « En fait, je pense que chacun d’entre eux a appris… une des infidélités de l’autre, mais… seulement une. Tu comprends ? »
 « Euh… tu veux dire qu’ils savent qu’ils se sont trompés, mais qu’ils savent pas à quel point ? »
 « Entre autres… Tu vois ils ont pas fait… l’amour ensemble depuis des semaines, peut-être des mois mais ils ont… malgré cela une activité sexuelle… normale, je dirais » continue-t-elle
 « Donc il y a quelque chose qui cloche. Mais qu’est-ce que qui te dit que c’est pas une nouvelle rencontre après une rupture ? » j’essaye de la piéger et Miki sourit.
 « Tu sais que c’est la première vraie bonne question que tu me poses ? »
 « Je vais prendre ça comme un compliment… » ris-je, un peu jaune
 « En fait… là, c’est plus une question de… leur attitude – continue-t-elle sans tenir compte de ma remarque – tu vois la gêne… qu’ils montrent n’est pas une gêne… de gens qui se retrouvent après une séparation. Non, ils sont encore ensemble, je… te le dis. Enfin, peut-être plus pour longtemps. »
 « J’imagine… Sinon tu peux me donner des détails ? »
 « Des détails… » souffle-t-elle, sans cesser de sourire.
 « Oui, c’est ce que je te demande depuis tout à l’heure, en fait… »
 « J’avais compris – rit-elle, autour de nous Edith Piaf est sur le point de s’éteindre, le patron retourne vite aux platines en lançant un court regard amusé. Joy Division. Je ne connais pas le titre de la chanson – Bon, des détails… Je peux jamais être… sûre de rien, tu sais, pour les détails je fais que des… suppositions, par rapport à des certitudes, c’est tout. Et là, ma certitude c’est… que les deux ont été infidèles, mais que seule la femme le sait. Je veux dire qu’elle sait qu’il la trompe, qu’il sait qu’elle sait qu’il la trompe mais qu’il… ne sait pas qu’elle le trompe et qu’elle sait qu’il ne sait pas qu’elle le trompe. Je… suis assez claire ? » yeux inquiets
 « Comme de l’eau de roche » réponds-je en souriant
 « Merci tu me rassures. »
 « De rien. Et donc, des deux, c’est elle qui fait semblant d’être mal-à-l’aise ? Elle veut piéger son homme ? Est-ce que c’est son mari, au fait ? »
 « Je pense, oui, ils ont chacun une alliance. »
 « Ils sont peut-être mariés, mais à quelqu’un d’autre, non ? »
 « Si c’était le cas, je… doute qu’ils les garderaient, leurs alliances… » logique
 « Possible, oui. Et sinon, qu’est-ce que tu peux me dire de plus sur eux ? » avide
 « Ca ne te suffit pas ? »
 « Ben, non, en fait… - ris-je – je suis de nature une sale petite curieuse. »
 « Ca se voit – sourit-elle la clope au bec avant de la prendre entre ses doigts trop fins, de la regarder machinalement se consumer et de continuer – Mais je t’ai dit que… tout ça c’était que des suppositions, et que… j’ai pas envie que tu me prennes pour une… voyante ou quelque chose comme ça. »
 « Ben quoi elles sont déjà géniales comme ça tes suppositions, et t’en fais pas je te prends pour rien de particulier. Alors vas-y, continue s’il te plaît. »
Par injektileur - Publié dans : nous sommes des monstres - Communauté : manuscrits en ligne (romans)
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