Comme tout le monde se demande pourquoi je ne cause pas assez de ma vie - si si, faites pas les timides, je le sens bien
- je vais vous raconter aujourd'hui un de mes secrets les plus intimes, qu'il faut absolument que je vous dévoile, parce que je souffre beaucoup en ce mois d'août passionnant vous en
conviendrez et j'en conviens et j'enfonce le clou et tout le monde me lit. Et en grande première internationale parce que la cause est juste et qu'elle est terrible horrible je vous envoie une
surprise en dessous de ces lignes. C'est pour elle que je fais ça. Mais je répète la vérité au-delà de tout ça est bien triste, voire tragique.
J'ai un enfant. Une fille. Elle a 15 ans et je viens d'en récupérer la garde. Elle vivait jusqu'à présent chez ses grands-parents, parce que sa mère - qui est en fait mon frère, si, c'est possible - et moi avons dû nous séparer il y a bien longtemps et que nos problèmes de drogue respectifs nous interdisaient de nous en occuper, puisque dans notre mésentente nous avions au moins eu la décence d'admettre que nous en étions incapables. Sa mère est donc partie du côté de Dijon se procurer ses doses à la source dans les services d'urgence des hôpitaux de la ville, et moi, je suis venu essayer de trouver du travail à Paris, même si dans ma débauche et mes multiples tentatives de sevrage je me suis retrouvé chômeur il y a plus d'un an maintenant. Elle a fini par épuiser la résistance de ses chers grands-parents et de mon côté, je me suis dit qu'il était temps que je la prenne en charge, malgré mon manque de moyens. Un père doit rester un père. Je la reprends donc avec moi, avec au fond de moi ce sentiment de fierté doublé d'une petite appréhension. Elle a grandi mais n'a pas vraiment changé pour autant depuis la dernière fois que je l'avais vue. Elle semble extrêmement robuste pour son âge mais elle le cultive à peine et cela cache surtout une grande sensibilité. Déjà à l'école primaire ses méchants camarades se moquaient d'elle parce qu'elle passait pour une fille pas douée, une bonne à rien. Mais comparés à eux, elle possédait déjà une réelle personnalité. Je lui disais que moi aussi j'avais vécu la même chose, mais que c'était pas grave, que j'étais sûre qu'un jour elle serait une star, et que si elle ne devenait pas une star, elle aurait tout un tas de gens à ses pieds, parfois même le même genre de types que deviendraient ceux qui lui crachaient dessus alors.
Elle alors que je la ramenais dans sa valise, j'ai compris que mes prédictions s'étaient réalisées. A 15 ans à peine, elle la pauvre petite fille née dans une de ces énormes maternités chinoises où les sages-femmes travaillent à la chaîne, elle était devenue une grande personne. Et j'eus du mal à contenir une larme.
Mais c'était sans compter sur la suite. Mes parents n'avaient pas pu le détecter puisqu'ils n'ont jamais réussi à la cerner, mais moi, son père, je l'ai très vite remarqué il y a une semaine, cette première nuit où elle m'a réveillé avec des faibles sanglots apeurés. Elle est très malade. Ce soir-là comme souvent me l'a-t-elle avoué on pauvre petit coeur lui faisait défaut et battait à une vitesse folle dans sa poitrine - tachycardie en somme - et pour son plus grand malheur - et le mien - elle souffre également de complications pulmonaires que les médecins chez qui je l'ai emmenée immédiatement non pas encore pu déterminer la nature avec précision.
A son arrivée, je l'avais même couverte de cadeaux dont elle rêvait depuis très longtemps. Un dictionnaire universel et un très beau calepin pour noter tous les mots qui lui plaisent, elle qui a si pourtant si bonne mémoire. Elle s'est tellement passionnée pour ce gros ouvrage et la consignation de ce qui l'intéressait dedans que je crains que ça ait aggravé son cas.
Je m'en veux tellement.
Oui, j'ai peur pour elle, j'ai peur et cette peur me conforte dans l'idée qu'ils ils ne me disent pas toute la vérité, à l'hôpital. Qu'ils n'aient pas la déontologie, voire la bonté de nous mettre, elle et moi, face à la réalité tragique de l'histoire de ma petite fille.
La nuit elle ne dort plus et j'essaye de la rassurer, de la détendre en la faisant jouer à ces jeux qu'elles aimaient tant quand elle était toute petite. Mais je vois bien qu'elle est ailleurs, qu'elle a peur de la fin qui approche tellement vite, tellement tôt pour elle, alors que son état s'aggrave un peu plus chaque jour qui passe. A son réveil je l'entends tousser et ce sont des crises d'angoisse qui me viennent. J'ai passé tellement de temps loin d'elle, je me sens coupable de l'avoir délaissée, je n'arrive pas à la calmer, à la rassurer, et à cause de cela je me sens encore plus coupable, pris dans un cercle vicieux dont jamais je n'aurais pu soupçonner la force. Le silence gêné des médecins m'exaspère. Ils se contentent de noyer le poisson alors que pour elle c'est comme si un cancer foudroyant la rongeait à vue d'oeil et je ne peux rien faire. Souvent les mots me manquent, ils me manquent tellement que je n'avais pas encore réussi à en parler avant maintenant. Je vais devoir annoncer la nouvelle à sa mère, mais je sais que pour elle je sais bien que ça n'a pas beaucoup d'importance. Loin des yeux loin du coeur, c'est ce qu'elle dit, et de fait elle n'est quasiment jamais allée lui rendre visite chez mes parents. Elle n'a jamais joué avec elle, même quand elle était bébé. Elle a de la chance elle souffrira beaucoup moins que moi si le pire venait à arriver. Et malheureusement j'ai très peu d'espoir que la pauvre petite guérisse.
Je sais que ma fille est en train de mourir, et je me rends compte à quel point je l'aime et que je n'aurais jamais dû la laisser seule.
Je m'en veux.
Cela ne m'arrive jamais, mais j'ai envie que ce blog garde un souvenir d'elle, puisque tout le monde sait que la Toile
rend immortel. Alors je vous la présente en photo.
Elle s'appelle Saturn. Sega Saturn. C'est moi qui ai choisi son nom. Première génération d'émigrés européens nés en
Chine, elle a 15 ans et elle a déjà tout vu et tout entendu. Elle a un QI extrêmement élevé qui se compte en méga-octets.
Elle est allée jusqu'à Tahiti où elle a survécu à l'humidité excessive.
Elle est adorable, douce et tellement drôle. Vous constaterez qu'elle a les yeux de son père. Les yeux de son père qui
n'arrivent plus à ne plus être embués de larmes. Et des larmes qui ne sont plus des larmes de fierté.
Il fallait que je lui rende hommage. Je ne vais plus pouvoir écrire pendant un moment puisque je passe beaucoup de temps
à veiller sur elle. Je reste à son chevet toutes les nuits.
A l'avenir s'il vous plaît ne me demandez pas de ses nouvelles.
Il se peut que la prochaine fois que j'écrive ici elle ne soit plus de ce monde.
Hier soir, elle qui s'était jusque là montrée plus forte et courageuse que moi a pleuré en entendant la Traviata à la
radio. Je n'arrive pas à avoir un autre air en tête, et je pleure à mon tour, à nouveau.
Priez pour elle.
( pour ceux qui tomberait par hasard sur ce texte, nous sommes d'accord qu'il est i r o n i q u e. La Traviata est interprétée par la grande Monsterrat Caballé. J'ai hésité avec Maria Callas. Moins "original" mais l'air est entendu en entier, ici. Et en plus, c'est la versioin que je connais depuis que je suis petit. Vous me direz.)
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