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Dimanche 22 mai 2011 7 22 /05 /Mai /2011 02:28

   Je suis autre.
  Je suis autre, je ne suis qu’un pantin. Oui, imaginez une marionnette désarticulée, suspendue à ses fils contre un mur, prête à se voir jetée. Depuis mon arrivée dans ce pays je sens comme de gros câbles me tirer sur l’âme. Je ne suis qu’un pantin et j’ai froid, très froid, parce que mon heure approche. Là où normalement en été les caniveaux existent la neige s’empile, grisâtre, noire même, par endroits. Sur les routes les taxis passent et repassent, démarrent redémarrent s’arrêtent et repartent, alors que sur les trottoirs fumants les gens marchent comme si ce qui les attend à l’autre bout du trajet justifiait quoi que ce soit. Et moi je marche avec eux, en rythme, je me soumets à cette énergie inconnue qui me contrôle depuis des temps immémoriaux. Immémoriaux à mon échelle…
   Je ne suis plus à la recherche de quelconques repères. Je sais bien qu’ils ont volé en éclat à l’instant même où j’ai posé le pied dans cette ville. Et puis les condamnés n’ont jamais eu besoin de repères. Non, je veux juste rencontrer mes créateurs. Je veux me confronter à eux de la même façon que j’ai été confronté à toutes sortes de monstres possibles et imaginables. Je veux leur expliquer combien je rêve du jour où je serai libre. Avant qu’il ne soit trop tard…
   Le problème est que je ne sais pas où ils sont. Loin, j’imagine, loin au sud. Quelque part où il est peu probable qu’on me laisse le temps d’aller. J’ai compris que les intérêts de celui celle ou ceux qui me contrôlent et les aspirations des gens qui m’ont créé sont divergents, pour ne pas dire opposés. J’ai aussi compris que les personnes qui me manipulent savent se montrer d’une redoutable ingratitude. À travers mes yeux ils ont convoité et calculé les profits qu’ils auront pu tirer de mes découvertes. Par ma bouche ils ont régi mon entourage immédiat et en ont détruit l’équilibre que je m’étais efforcé, tant bien que mal, de lui donner. Par mon bras ils ont éliminé tous les obstacles qui se dressaient sur leur chemin. Mais aujourd’hui jamais ils ne se retourneront pour voir si je tiens encore debout, jamais ils ne feront l’erreur de me laisser agir par moi-même, de me considérer comme un être de chair et de sang. Parce que je suis autre.
   Je suis autre et je sens les doigts gelés de ma main gauche partir. Bientôt ils  commencent à gangrener jusqu’à l’épaule. J’ai du mal à croire que ce soit déjà la fin. J’ai beau me concentrer je ne parviens pas à être triste. Ce monde n’est pas vivable pour les gens de mon espèce, tout simplement. Au cours de mon existence j’aurai affronté des créatures de cauchemar, survécu à des pièges tous plus vicieux les uns que les autres, traversé des déserts et des océans, écumé d’insondables donjons, levé des armées entières, mais l’atmosphère même de ce monde, ce soit-disant monde réel me brûle à feu vif, sans que je puisse rien n’y faire, sinon me résigner, accepter mon sort.
   Je me demande juste si je parviendrai à connaître le nom de cette ville. Je n’ai fait que marcher le long d’une avenue très large au milieu de laquelle s’étend un parc bordé d’arbres chauves. La nuit est très sombre. Le bruit des voitures couvre les crissements de la neige sous mes pas. De ces crissements, seules en restent les vibrations qui me remontent jusqu’à la mâchoire. Devant moi se dresse une grande tour ornée d’une antenne de télévision. À ma gauche au bout de l’avenue perpendiculaire à celle sur laquelle je me trouve on peut apercevoir un bâtiment qui m’a tout l’air d’une gare. À droite s’étend la même avenue, au milieu d’immeubles tellement lumineux qu’ils m’en font mal aux yeux.
   Dans mon monde, dans un moment pareil, il y aurait au moins un tremblement de terre. le ciel s’ouvrirait et un gigantesque dragon apparaîtrait. Mais ici, rien de tel. Je suis un pantin inutile, dressé pour le combat et voué à disparaître en période de paix. Je réalise enfin que je n’aurai jamais assez de temps. Je n’avance plus. La petite foule de passants ne me voit pas. À côté de l’entrée du métro un jeune homme, frigorifié, joue de la guitare et chante à tue-tête comme si sa vie en dépendait. Il fait trop froid, personne ne prend la peine de l’écouter, sinon deux lycéennes effrayées à l’idée de rentrer chez elles. Un peu plus loin une marchande de maïs frit se frotte les mains.
   Combien de temps me reste-t-il encore ? Après mes bras ce sont mes jambes qui commencent à mourir progressivement. S’il faut que je parte, autant que ça ne traîne pas, je commence sérieusement à souffrir. Mais ceux qui me contrôlent n’ont aucune pitié. Ils attendent un déclic de ma part. Et ce déclic ne tarde pas.
   Derrière moi un rire d’enfant perce soudain dans le grondement de la ville. Je me retourne. C’est celui d’une petite fille d’environ 6 ans, les joues rosies par le froid, souriante aux confins du bonheur, et plus mignonne qu’un ange. Sa mère à sa droite et son père à sa gauche la tirent gentiment par les bras et la font se balancer d’avant en arrière. Je les regarde passer puis s’éloigner tous les trois, et m’écroule.
   Rien ne m’aura été épargné. Même pas l’horrible sensation de se rendre compte une fois de plus du vide de mon existence orpheline. Pourquoi se battre pour sa liberté si on a à l’origine personne avec qui la partager ?
   Je suis étendu au milieu de l’allée principale du parc. La neige humide s’immisce en moi jusqu’aux os. Engourdi au point d’en perdre la notion du temps, je ne sens plus que ma tête, bouillante. Ma vie se termine alors que mon esprit se libère enfin. Le sifflement des feux de signalisation devient soudain la dernière chose qui me liera à jamais à ce monde.

 

 

 

 

 

 

(depuis les débuts de ce blog je vous ai très rarement imposé mes vieux trucs. Mais là je fais une petite exception. J'ai écrit ça en 2006, et j'ai mes raisons pour le mettre en ligne aujourd'hui. Avec toujours comme espoir bien sûr que ça puisse vous plaire malgré tout.)

Par injektileur - Publié dans : nouvelles
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Lundi 16 mai 2011 1 16 /05 /Mai /2011 04:04

(première partie du texte ici)

 

 

 

Je ne sais pas ce qui lui a pris. Je ne suis pas sûre qu’on puisse jamais avoir le recul ou l’expérience nécessaire pour comprendre ces petites histoires qui font ce que nous sommes. Et donc, je ne saurais dire ce qui lui a pris. Nous nous connaissions par Camille, une copine à moi. Son nom à lui, c’était Julien. J’avais 17 ans et lui 16. C’était à la toute fin des années 90 et il était plutôt mignon, je pense. Grand, avec des yeux gigantesques, très sombres. J’ai toujours craqué pour les grands yeux. C’était tout sauf un tombeur, mais il faisait partie de ces garçons pour qui certaines finissent par avoir le béguin, voire éprouver un certain désir. Comme moi. J'assumais et j'assume toujours. Cela faisait deux mois que nous trainions ensemble. Pour résumer, nous aimions les mêmes choses et nos humours concordaient. J’étais en terminale et lui en seconde. Je pense que de cette différence naissait une sorte de respect pour moi qui m’arrangeait bien, évidemment.
Et malgré ce respect qui pourrait ressembler à un début d’explication, je ne sais pas ce qui lui a pris. Une heure avant nous étions en train de discuter devant le portail du lycée. Et j’aurais dû le laisser là, pour le retrouver le lendemain. Mais je crois bien que je me sentais seule. J'assumais et j'assume toujours. Et puis il me plaisait je l’ai dit. Nous étions tous les deux très fan des Simpson. D’un coup comme ça je lui ai proposé avec le plus de détachement possible de venir regarder chez moi les épisodes qu’il avait loupés. Il m’a répondu qu’il avait des devoirs à finir pour le jeudi suivant. Mais je n’eus que peu de mal à le convaincre. J’imite parfaitement Homer.
Je ne sais s’il s’attendait à quoi que ce soit. S’il se faisait les idées qu’ils aurait dû se faire. Je ne sais pas si une érection l’a gêné au moment où il me figurait nue. Je ne savais pas encore si cela serait sa première fois.
La mienne n’avait absolument rien de fondamental et je ne tiens pas à en parler. Mes expériences précédentes non plus non rien à voir avec ce qui m’amène ici. Pour l’instant je suis sur Julien. Pas encore littéralement mais ça ne saurait tarder.
Je sais pourtant comment ça a commencé. Une heure avant nous étions en train de discuter à la sortie du lycée et parce que j’avais envie de sexe je l’ai invité à venir regarder les Simpson chez moi.
Et j’ai fait en sorte que nous ne lancions pas un seul épisode. Je sais comment ça a commencé parce que c’est moi qu’il l’ai dirigé vers ma chambre. Je sais comment ça a commencé. J’étais assise à mon bureau et lui sur mon lit. Nous nous sommes mis à parler de Camille. Je sais qu’elle lui plaisait beaucoup et le soupçonnais de s’être rapproché de moi pour lui mettre le grappin dessus au final. Mais je ne lui en tenais pas rigueur. J’ai surtout et avant tout envie de faire l’amour. De plus je crois que c’est lui qui a abordé le sujet. Et puis nous avons comparé nos goûts musicaux. Je me suis moquée de lui parce qu’il était très fan des Cranberries, des Stereophonics et de U2. Je lui ai conseillé plutôt Radiohead ou PJ Harvey. PJ Harvey à qui Camille ressemblait pas mal, d’ailleurs.
Je sais comment ça a commencé. Comme il était trop peu entreprenant je suis venue m’asseoir à côté de lui sur mon lit. Il m’a fallu patienter de longues minutes apparentes pour qu’il daigne m’embrasser. Mal à l’aise il l’était. D’où mon léger malaise à moi aussi. J’ai vite senti son érection et ai décidé de me déshabiller rapidement, puisqu’il ne semblait pas à même de le faire lui-même. Dans le même mouvement je l’ai déshabillé lui aussi et son attitude de petit garçon pas sûr de lui m'a touché. Je savais maintenant que je n’étais pas sa première, mais nos mouvements s’accordaient comme nos goûts et nos visions. La confirmation était faite que je n’avais aucun regret à nourrir de l’avoir laissé rentrer chez moi, dans ma chambre. Plus aucune peur de m’ouvrir à lui. Il me plaisait, il était drôle, célibataire, et j’avais envie de faire l’amour.
Je sais exactement pourquoi et comment ça a commencé. J’avais envie de faire l’amour et il me plaisait et il était drôle et célibataire et mes parents et mon frère pouvaient rentrer d’un instant à l’autre. Le temps nous était donc compté.
Il ne m’a pas donné l’impression de vouloir trop que je le touche où que ce soit mais lui-même s’est vite retrouvé la tête entre mes cuisses après m’avoir léchée partout. J’ai apprécié de suite, probablement un peu trop pour sonner la pause capote que - irresponsable à l’excès - je n’étais même pas sûre d’avoir envisagée à la base.
Il m’a pénétrée au moment où je l’attendais et se renforça comme il le fallait. C’était extrêmement agréable et je n’ai eu avant l’orgasme guère de temps pour les soi-disant traditionnelles pensées intrusives pendant l’acte. Sinon que j'ai remarqué qu’il restait fixé sur mon ventre et mes seins sans sembler tenir à croiser mon regard. J’aimais ses yeux et trouvai cela un peu dommage et soupçonnai qu’il soit en train de songer à Camille et à comment il aimerait lui faire ce qu’il était en train de me faire. Je ne lui en voulais pas, et souriait en cherchant à me convaincre que des milliers de garçons auraient vendu leur mère pour être à sa place. Pour ma part à ce moment précis je me voyais mal avec quelqu’un d’autre que lui. Je n’étais aucunement amoureuse. J’avais simplement envie de faire l’amour avec quelqu’un qui me plaisait et en jouir pendant que je le pouvais. Il a tenu je dirais cinq - suffisantes - minutes et j’ai donc joui comme j’y tenais. Lui au dessus de moi, puis moi au dessus de lui, puis lui au dessus de moi.

Malgré cela je ne sais pas ce qui lui a pris. Une heure avant je prenais les devants pour le tirer jusque dans ma chambre. Puis étais parvenue à mes fins avec la plus grande classe. Puis il s’était décidé enfin à me manipuler comme je l’attendais.

Je ne sais pas ce qui lui a pris, non. Alors qu’au bout des cinq minutes je sentais remonter un orgasme en parallèle de ses coups de reins qui se faisaient plus amples, son pénis s’est extrait de mon vagin, comme cela arrive parfois, et c’est à ce moment précis qu’il a éjaculé en masse. Sur moi.
Je ne sais pas ce qui lui a pris, mais je sais exactement comment tout ça a commencé. J’avais besoin de sexe, je l’ai amené chez moi en prétextant regarder des épisodes des Simpson, j’ai usé de mes charmes, et malgré son amour pour Camille c’est moi qui me suis retrouvée sous lui et son sperme.
« La vache... »
Ce sont les mots que je n’ai pu retenir. Du moins, à peu près ces mots, je crois. J’ai toujours trouvé le sexe trop sérieux. Avec Julien pourtant je comprends, je n’étais pas si sûre de moi qu’il l’aurait fallu. Je n’ai pas réussi à finir la phrase. Je voulais simplement être drôle et gentille. Je me disais qu’il se dirait qu’il n’avait pas duré assez longtemps ou ce genre de choses et je tenais dirons-nous à le rassurer.
Il y en avait partout sur les draps sur mon ventre sur mes côtes et mes cuisses. J’en ai même senti sur mon nez. Il avait vraiment éjaculé une grande quantité de sperme. Et même si j’imaginais tout à fait qu’avec son caractère il n’arriverait pas à s’en vanter, je n’aurais jamais pu concevoir que ce détail le bloquerait de la sorte. Comme pétrifié par la vision de mon corps couvert d’une malédiction mortelle.
Je ne sais pas du tout ce qui lui a pris. Ni la valeur de ce qui venait de se passer entre nous à ses yeux, ni la nature des idées qui lui ont traversé le crâne alors qu’il se tenait en arrêt, penché sur moi entre mes cuisses que ses bras maintenaient en l’air.
Je ne saurai jamais. Je suis à peu près résignée maintenant. 

Il devait y avoir de la honte, forcément. Mal placée et superflue, mais honte quand même. Cette honte de ne pouvoir résister à ses instincts de mâle, quand bien même vos sentiments de mâle vous dirigent vers une autre personne qui n’est pas votre conquête de l’instant, mais une fille moins populaire. Une fille gentille, douée, talentueuse, mais aveugle et sourde face à vous en tant que garçon ou homme.
Il devait y avoir le dégoût de lui-même et de sa faiblesse.
Il devait y avoir un certain dégoût à mon égard aussi. Une déception.

Il n’a plus dit le moindre mot. Ni même pardon, ni même au revoir.
Il s’est habillé d’une traite et m’a plantée là, comme un violeur. J’étais pégueuse de lui et de lui seul. Je n’ai pas réussi à le retenir et il ne m’a plus jamais adressé la parole. Je n’y suis jamais parvenue non plus.

Je ne sais pas ce qui lui a pris. Je sais exactement comment ça a commencé mais je ne saurai jamais ce qui lui a pris. Je ne saurai non plus jamais comment ça aurait pu finir sinon.
Parce que ça aurait pu finir exactement comme ça a commencé, mais juste un peu plus tard. Avec l’automne puis avec l’hiver, nous deux à la sortie du lycée main dans la main. Lui qui rit à mes imitations d’Homer. Lui qui me fait oublier les quelques ceux d’avant qui m’ont fait tout ce mal au coeur. Camille qui nous regarde bizarrement à la cantine. Lui qui oublie progressivement Camille. L’envie abrupte de le retrouver entre le cours de maths et le cours de philo. L’envie encore plus abrupte de faire l’amour avec lui dans l’enceinte du lycée. Moi qui rit à cette vision qui lui ressemble tellement peu.
Moi qui l’éduque musicalement. Et sexuellement.

Ses mains. Et ses grands yeux quand ils se décident enfin à vous regarder en face au moment où vous jouissez de lui.

L’amour fragile qui pourrait mourir sans ombrage au printemps.

Mais tout cela n’existera jamais. Parce que le silence. Son silence. Et votre léger énorme sentiment d’abandon. Malgré vos efforts. Malgré le premier pas. Malgré la tendresse réelle cause et conséquence du désir. Son départ. Ou plutôt sa fuite. Et son silence donc. Puis plus rien.

 

L'instant d'avant il ne vous a pas pénétrée, l'instant d'après si. L'instant d'avant vous avez encore une sorte d'avenir ensemble. L'instant d'après non.

 

Je ne saurai jamais ce qui lui a pris.

Par injektileur - Publié dans : nouvelles
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Vendredi 29 avril 2011 5 29 /04 /Avr /2011 03:12

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Même avec le recul et l’expérience je ne saurais dire ce qui m’a pris. Une heure avant nous étions en train de discuter à la sortie du lycée. Nous nous connaissions par cette fille dont j’ai oublié le prénom. Son nom à elle, c’était Agathe. J’avais tout juste 15 ans et elle 17. Elle n’était pas particulièrement jolie mais possédait ce genre de corps qu’on oublie pas. Celui que vous fantasmez habillé, et que nu vous gardez jalousement comme une perle brute au fond de vos souvenirs les moins catholiques. Cela faisait deux ou trois semaines que je voyais que nous nous rapprochions. Par rapprocher je veux dire que nous riions ensemble et avions les mêmes références, malgré notre différence d’âge. J’étais en seconde et elle en terminale.
Malgré cela je ne saurais exactement dire ce qui m’a pris. Une heure avant nous étions donc en train de discuter devant le portail du lycée. Et nous aurions dû nous y séparer jusqu’au lendemain. Mais au moment de se dire au revoir Agathe m’a demandé si par hasard j’avais beaucoup de devoirs pour ce même lendemain. Je lui ai répondu sans malice que non. Nous étions mardi en plein automne et le mercredi n’avait rien d’une journée chargée chez moi. Sans compter que jamais je n’arrivais à prendre de l’avance sur ce que j’avais à faire.
Je parlais plus haut de références communes et l’une d’entre elles est que nous étions tous deux de grands fans des Simpson. Elle enregistrait religieusement les épisodes et me proposa de venir regarder chez elle ceux que j’aurais manqué. Nous étions - faut-il préciser - encore aux débuts du téléphone portable et d’internet à grande échelle. Je ne me fis pas prier, et n’eus même pas la présence d’esprit de me créer des arrière-pensées. Et je n’en eus pas vraiment le loisir ou le temps non plus d’ailleurs. Ce n’est pas comme si elle m’avait sauté dessus, non. Ce n’est pas tout à fait comme si c’était ma toute première expérience avec une fille non plus, d’ailleurs.
Ma première n’avait rien de fondamental et je ne tiens pas à en parler ici. Pour l’instant je suis sur Agathe. Pas encore littéralement mais ça ne saurait tarder.
Je ne sais pas comment ça a commencé. Une heure avant nous étions en train de discuter à la sortie du lycée et elle me proposait de venir regarder les Simpson chez elle.
Nous n’avons pas lancé un seul épisode. Je ne sais pas comment ça a commencé mais nous nous sommes retrouvés dans sa chambre. Je me souviens que j’étais assis à son bureau et elle sur son lit. Nous nous sommes mis à parler de cette fille dont j’ai oublié le nom pour je ne sais quelle raison. Puis de PJ Harvey et Radiohead sans transition, sinon peut-être que cette même fille lui ressemblait un peu. À PJ Harvey.
Soudain elle s’est levée et elle m’a embrassé, l’air plutôt sûre de ce qu’elle faisait. Moi beaucoup moins évidemment, et c’est pour ça que je me suis laissé faire. Je n’étais pas mal-à-l’aise non plus je pense, juste un peu surpris.
Ici je dois préciser quelque chose d’important. A cette même époque j’étais complètement obsédé par une autre fille, Pauline. Elle était dans ma classe et à grand mal j’étais petit à petit arrivé à lui adresser la parole de façon naturelle. Je déprimais passablement parce que malgré sa gentillesse elle restait plutôt indifférente à mes sentiments.
Je ne sais pas vraiment comment ça a commencé. Agathe m’a embrassé et c’était extrêmement agréable. L’érection me vint très vite et elle chercha aussitôt à m’en soulager mais je la repoussai sans violence. Je craignais qu’elle puisse me mordre. Chacun ses phobies.
Elle avait plus d’expérience que moi - ce qui n’était pas très difficile, de fait - mais malgré cela, je pouvais voir qu’elle faisait un minimum semblant d’être à l’aise. Ce qui était presque touchant, parce qu’avec ses 2 ans de plus que moi elle cherchait à faire sa grande, un peu comme une petite fille expliquerait un jeu à plus petit qu’elle. Je me rendais compte à quel point elle était adorable et qu’elle n’avait rien d’une chaudasse comme mes intelligents camarades de classe se plaisaient à définir les jeunes filles entreprenantes.
Entreprenante, elle l’était ce qu’il fallait. C’est moi qui l’ai déshabillée entièrement, fasciné. La nature l’avait dotée d’un corps parfait. Un corps qui sentait merveilleusement bon de partout et que j’auscultais avec excitation et intérêt grandissants.
Une heure avant à peine nous sortions du lycée et j’étais maintenant la tête entre ses cuisses.
Elle me souriait beaucoup et l’humidité entre ses jambes amplifiait. Tellement d’excitation donc qu’au moment de la pénétrer je pensai surtout à me calmer et en oubliai le préservatif qu’elle aurait pu avoir sur elle. Cet objet qui n’avait rien d’évident pour moi à l’époque, surtout en «urgence». Elle ne devait pas avoir envie de traîner non plus j’imagine.
Ses parents et sa soeur étaient absents et elle en avait profité, sans savoir vraiment vers quelle heure ils rentreraient. Quoi qu’il en soit il n’y avait pas de temps à perdre et nous n’en perdions pas. Pourtant alors que je prenais le rythme je ne pus m’empêcher de voir Pauline à la place. Je ne connaissais pas encore le sens de l’expression « pensées intrusives » mais j’étais en plein dedans.
Bien que mes moyens de comparaison manquaient, je trouvais qu’Agathe était serrée comme il fallait. Elle avait en outre l’attitude ni trop exubérante ni trop coincée qu’il est parfois utile d’attendre d’une jeune fille. J’étais rivé les yeux sur ses seins magnifiques. Petits et pleins. Et sur son ventre gracile et soyeux. Et c’était une chance pour moi qu’elle soit si bien faite parce je n’arrivais pas à la regarder dans les yeux, par peur d’y retrouver Pauline. Nous avons changé deux fois de position. Je ne saurais dire si j’ai réussi à la faire jouir, mais je reste aujourd’hui assez fier de moi d’avoir tenu une petite dizaine de minutes. C’est bien peu de chose comparé à ce qui suit.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Une heure avant on m’aurait dit que j’allais avoir une relation sexuelle en bonne et due forme avec une aussi belle fille qu’Agathe je n’y aurais jamais cru.
Alors que j’arrivais tout au bout de ce que j’avais à faire, mes mouvements prirent de l’amplitude. Un peu trop. Et pile au moment fatidique mon sexe sortit du sien et lâcha tout ce qu’il avait à lâcher de la façon la plus ostentatoire possible dans un peu toutes les directions.
Je ne savais toujours pas comment ça avait commencé. Nous devions regarder des épisodes des Simpson, j’étais amoureux de Pauline, mais je me retrouvais avec sous moi le ventre d’Agathe arrosé de mon sperme gras.
« Hé bé... » fit-elle en riant à moitié, sa pudeur relative l’empêchant de finir sa phrase.
Il y en avait partout. Sur les draps, sur ses poils pubiens, même dans son nombril. Ca avait giclé jusqu’entre ses seins et moi j’étais tétanisé d’un coup. J’étais amoureux de Pauline. Je savais qu’il n’y avait aucun espoir pour moi de conclure avec elle mais j’étais amoureux de Pauline, pas d’Agathe. Il paraît qu’un homme ne regrette jamais après l’acte. Un homme regrette simplement les actes qui n’ont pas eu lieu.
Je ne dérogeais pas à la règle. Je me confortai dans l’illusion que je ne dérogeais pas à la règle. Agathe avait été mienne quelques grandioses minutes et j’en étais heureux mais maintenant c’était fini. J’avais fini. J’étais muet. Et j’étais de toute façon amoureux de Pauline. C’est avec elle qu’il m’aurait fallu faire ce genre de choses.
Agathe n’attendait rien de particulier de moi. Je suppose que nous nous sommes utilisés l’un l’autre, dans une banalité affligeante. Moi pour me créer une expérience, elle pour la mettre en pratique.
Mais j’étais amoureux de Pauline, et sous moi le ventre couvert de mon sperme m’apparut comme une insulte à ce que je croyais être. Quelqu’un de bien. Un mec de 15 ans qui voulait juste voir un épisode des Simpson chez une copine. Un mec avec un tant soit peu de conscience et d'estime de soi ou de ses propres sentiments. Un mec honnête. Un amoureux transi comme tellement d’autres qui n'a pas besoin de bouche-trou, aussi ravissant soit-il.
Je n’ai pas réussi à prononcer le moindre mot. A peine désolé et au revoir.

Je m’habillai en hâte et laissai Agathe telle quelle, souillée par moi.

Elle ne me retint pas mais plus jamais je ne réussis à lui adresser la parole.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Du début à la fin je ne sais pas ce qui m’a pris. Ca commence avec l’automne, une jolie fille à la sortie du lycée, les Simpson. Puis l’autre fille qui ne quitte jamais vos pensées. L’instant d’avant vous êtes puceau puis celui d’après vous ne l’êtes plus. Et rien n’a changé. Les lèvres de la jolie fille. Ses seins et son vagin. L’indifférence de l’aimée. Son ventre couvert de votre sperme. Son sourire complice. Et puis le silence. Votre silence. Plus rien.

Je ne sais pas ce qui m’a pris.

Par injektileur - Publié dans : nouvelles
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Mardi 8 février 2011 2 08 /02 /Fév /2011 00:53

Derrière lui un grognement étrange. Devant lui des miaulements indistincts. A sa gauche une vache qui sent très fort. Elle meugle doucement. A sa droite un crocodile très mignon.

Il sourit (le crocodile).

Notre héros est retenu en otage au milieu d'une sorte de grange. Il ne sait pas depuis quand. Il s'est endormi plusieurs fois. Il ne se sent pas trop mal.

 

Il se baladait dans la Bretagne profonde, de nuit, et une ombre l'a surpris. Il a dévié de sa trajectoire et s'est retrouvé dans le fossé. Un peu sonné, il a retiré sa ceinture de sécurité, et ouvert la portière. Là, il se souvient avoir entendu un grand "meuh", un coup sur la tête, puis plus rien.

Effectivement, il semble avoir une belle bosse.

 

Un crocodile, dans une ferme en Bretagne ? C'est n'importe quoi.

 

Soudain un grand spot en pleine face l'éblouit. Il distingue un grand berger belge noir - un chien, type groenendael, notre héros s'y connait - qui s'approche avec un papier entre les dents.

 

Notre héros est assis par terre jambes tendues contre un mur en bois, les mains attachées dans le dos. Le chien pose délicatement le papier à côté de lui, assez près pour qu'il le lise.

Ses yeux s'habituent à la lumière, et il aperçoit une petite caméra, quelques mètres devant lui, avec son petit point rouge qui dit qu'elle enregistre.

Le chien s'éloigne et d'un wouf ferme et assuré lui demande de commencer à lire.

 

Notre héros s'éclaircit la voix, et fais de son mieux pour garder son calme.

 

"Je m'appelle Régis Régisson. J'ai 38 ans. Je suis commercial dans l'agroalimentaire et apparemment, j'ai été pris en otage par des animaux de la région - le crocodile lui fait des grand yeux étonnés - ou presque. Je vais maintenant vous lire leur déclaration."

 

Il s'éclaircit à nouveau la voix, regarde la caméra puis baisse les yeux vers la feuille.

 

"Nous, le Front Animal du Salut, avons capturé cet homme, non pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il représente. Notre revendication principale est simple : nous voulons que tous les animaux de France et d'Europe soient libérés. Qu'ils soient en maison, en cage ou en enclos, pour leur viande, leur lait, leur peau, leur fourrure ou pire, le simple plaisir de les regarder. Nous refusons catégoriquement cette soumission brutale imposée depuis des siècles par les humains sur nos frères et soeurs de toutes les espèces. Nous exigeons également des humains qu'ils se convertissent dans des proportions significatives au végétarisme, d'ici la fin de l'année. Nous en appellons à tous les gouvernements et leurs ministres de l'agriculture.

Si nos exigences ne sont pas satisfaites, cet homme subira les pires traitements possibles et inimaginables, comme passer 24 heures entières, sans bouger, le nez à 2 centimètres de l'anus de Géraldine, notre représentante Holstein pour l'Europe de l'Ouest. Géraldine qui réclame elle-même le droit de donner son lait à ceux qui le méritent.

Humains de France, d'Europe et du monde entendez-nous, convertissez-vous et vivons ensemble, en paix. Car si vous nous refusez nos droits, vous mourrez de faim et de froid. Sur l'ensemble des continents, nos frères et nos soeurs se liguent en vue de la révolution animale et cette révolution sera sanglante si vous ne coopérez pas. Nous avons même réussi à rallier les chats qui restent quand même des énormes glandeurs, alors que les chiens ont très vite saisi l'importance de réclamer leur indépendance quand ces cons d'Américains et de Japonais ont commencé à les déguiser ou à les teindre en bleu.

Humains, entendez-nous, ou une Apocalypse dont vous n'avez pas idée viendra vous frapper de plein fouet.

 

(...)

 

2 heures et 10000000 de vues sur youtube plus tard.

 

Place Beauvau, Paris, Ministère de l'Intérieur

 

"Monsieur le Ministre, il faut agir ! Les journalistes sont sur les dents, le monde entier est sur les dents !"

"Vous savez bien, je l'ai toujours dit : un pet de vache, ça va, c'est quand il y a trop de gaz dans l'atmosphère que ça pose problème...

Mais je suis bien désolé pour ce Régisson. Les gens ne sont pas prêts pour libérer les animaux. Faites-en sorte que les médias ne savent pas qu'on ne fera rien de concret pour lui."

"Faut-il joindre le Président ?"

"Ce n'est pas la peine, il me sait capable gérer ce genre de crises. Il a tellement à faire avec les primaires au Parti Socialiste. Maintenant, allez transmettre ce que vous pouvez au Porte-Parole qui transmettra lui-même à ces moutons de journalistes. Moutons, que je suis drôle..."

 

Le conseiller, choqué, se retire et marmonne.

"Mon Dieu, 2 centimètres... Ayez pitié de son âme..."

Par injektileur - Publié dans : nouvelles
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Jeudi 6 janvier 2011 4 06 /01 /Jan /2011 04:53

 

 

 

Avant la guerre le décor se plante. Juste avant la guerre c'est la guerre qui imprègne les esprits comme les corps. Elle est indistincte comme est indistincte l'idée de justice dans les actes à commettre. On peut l'entendre gémir au loin, au-delà des plaines brumeuses pour l'aube lasse.

Des appels à la révolte, des appels au sang des vertueux patriotes entrent en écho dans tout le pays. Dans une petite ville, sur la place de l'église un gradé a été décidé quant à lui de se faire l'écho de son armée en chemin vers la victoire. Il harangue les quelques passants qui finissent par devoir s'arrêter. Il convoque de son regard les jeunes hommes. Il les met face à leurs responsabilités. Il leur ment, il parade il pérore, il les empoisonne avec le même entrain qu'il enjolive la situation.

Dans une rue adjacente c'est une jeune fille qui regarde la scène, pas vraiment amusée. Son amoureux discret est en train de lui expliquer toutes mains dehors le bien fondé de son enrôlement, mais au-delà du plaisir qu'elle éprouve à le sentir sur elle elle est extrêmement inquiète. Elle sait que sa mère et sa grand-mère ont attendu leurs hommes, elles aussi, longtemps très longtemps, elle sait que quand elle est née elle fût la joie de la famille mutilée, on disait on répétait qu'elle au moins, elle au moins elle n'irait pas mourir au combat.

Mais son amoureux, lui, voit les choses autrement, il est issu d'une famille pauvre et n'a pour lui pas d'autre choix que de partir. Il sait que ce n'est pas la gloire qui l'attend, mais la boue, le froid et la douleur des plaies simples ou condamnées. Pourtant il espère s'en tirer sans dommages et revenir en un seul morceau auprès de son aimée. Avec l'argent il l'épousera et lui fera de beaux enfants dans un monde en paix. Il use de stratagèmes sentimentaux presque identiques à celui de l'officier pour l'amener à rêver à un futur meilleur pour eux deux et ces enfants dont elle lui donne envie.

Elle tente comme elle peut de le ramener à la raison, elle a l'anxiété fragile de ses veuves nées. Mais il sait se boucher les oreilles sans utiliser ses mains qu'ils posent sur son corps à elle, son corps fondant.

Alors il se décide et signe comme on signe un acte de mariage avec sa maîtresse.

Il part au front dans la semaine. La tristesse a son emprise sur le couple mais les adieux sont consommés sans emphase parce que cette emphase-là n'a jamais été aussi inutile.

Puis une fois sur le terrain c'est les atermoiements qui sont superflus, impossibles et abscons. La chienne de vie comme lien entre les hommes en passe de devenir frères de la façon la plus incalculable.

Les nuits sont très vite très courtes. Quelques formations, des images de gloires déçues, la violence des ordres absurdes, une pensée fugace pour celle qu'on aime, une fervente prière en guise de talisman, puis soudain, un matin horrible, expiatoire, un de ces matins marécageux dont l'esprit humain ne sait se débarrasser tant que la vie coule dans ses sillages. Le matin horrible où le front apparaît. L'envoi en première ligne. Le bruit ahurissant, les cris de toutes parts, le tonnerre artificier artificiel, la terre grasse transformée en pluie pour mieux vous accueillir, alors que vous luttez au milieu de votre instinct de survie pour ne pas vous laisser enliser.

L'impossibilité de distinction entre les alliés et les ennemis. Le sang. La mort mécanique qu'on inflige sans comprendre. Le vacarme absolu, la déconnection brutale de tout ce qui fait de vous un être pensant. Les camarades qui s'écroulent un à un presque en rythme. Puis d'un coup, une chaude douleur sourde, non-identifiée, dont l'atrocité se libère en une poignée de secondes. D'une façon inexpliquée c'est le bras droit en entier qui a disparu.

Horreur inaudible au milieu de l'enfer généralisé.

Puis l'évanouissement, enfin.

 

Longtemps après, le réveil. La souffrance indicible dissoute par les infirmières et leur douceur. La compassion tant attendue, inespérée.

Pour lui la guerre est finie soi-disant.

Puis pour le monde entier la guerre est finie, assurément.

Le retour, la gare, sans mitigeur entre les différentes sources de larmes.

Joie populaire et gloire d'apparat aux combattants. La liesse du siècle.

Pour le monde entier la guerre est finie. Le monde entier sauf quelques fous revenus des tranchées. Plus jamais ça, plus jamais ça.

 

Les décennies qui passent.

 

Quelques éclairs puis la vieillesse, déjà.

 

L'année d'avant elle est morte dans son sommeil. Ils n'ont pas pu avoir d'enfants, mais l'amour n'a jamais cessé une seconde d'exister entre eux. Pour son anniversaire il a le malheur de chercher des bribes de ce qui les avait maintenu en vie à l'époque. Quelques lettres jaunies qui le font pleurer. Il la revoit avec sa robe de printemps et sa taille de guêpe, ses moues que suivait le plus beau sourire du monde.

Il l'imagine penchée sur le papier, appliquée à l'extrême. Il essaye de s'imprégner de ce qui fût et n'a plus jamais pu être.

Pour elle il y eut l'attente interminable, les promesses à garder, la fidélité à mettre à l'épreuve, la solitude par cris. Le calme de la tragédie des femmes murées dans la violence des hommes.

Pour lui il y eut les douleurs du membre absent et l'âme souillée par des visions de mort si banales, si absurdes que chaque matin il se demandait comment Dieu arrivait à le faire se réveiller.

 

Pendant des heures Il erre longuement dans ses souvenirs d'avant la perte d'une vie fantasmée. Il ne peut s'empêcher d'ausculter le vieux moignon qu'elle n'a jamais jugé. Il n'a jamais été amoureux d'une autre femme et serait tout à fait incapable de le regretter, parce que le remords est ailleurs.

La vérité d'entre les vérités est qu'elle fut une épouse, une amie et une amante modèle, belle, drôle, intelligente cultivée et honnête. Elle sut le rappeler à l'ordre, lui pardonner les très rares fois qu'il s'égara dans quelque tromperie lamentable. Elle sut l'aimer, l'amuser, le consoler, le réprimander, le féliciter, l'encourager, le soutenir, l'écouter, le laisser tranquille. Il n'a jamais eu la certitude de la mériter. Et c'est à cette pensée précise que les larmes arrivent presque à faire leur première apparition depuis des mois.

 

Il ne méritait rien. Ni elle, ni la guerre, ni la mutilation, la souffrance et les honneurs de façade qui en découlent.

Il ne méritait rien de tout ça et il pleure maintenant à raison.

L'absurdité des sentiments allant dans le sens de l'absurde vision d'un jeune homme de 18 ans étendu comme un bienheureux dans la boue créée par son propre sang, sa tête séparée de son corps.

 

Il n'a rien mérité de tout cela, non.

Il a eu pourtant une vie riche et paisible, il a été bien entouré. Sa vie sociale et intime certains l'ont enviée. Mais aujourd'hui il est seul avec sa guerre, ses souvenirs, son moignon.

La guerre lui survivra, elle se survivra à elle-même par sa négation stricte de l'espoir dans sa plus simple et pure expression.

Et tandis que ses larmes se tarissent pour de bon il sait bien qu'au moment prochain où son coeur enfin s'arrêtera de battre, ce ne sera pas la voix chérie de sa femme qu'il entendra mais le bruit des canons et la mort inepte du lendemain.

Par injektileur - Publié dans : nouvelles
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